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Découverte
d'une « escorte protéine » de l'incontournable Ras dont le
gène est muté dans 30 à 60 % des cancers
INSERM
23 avril 2002
Pour leur bon fonctionnement, les organismes vivants doivent
éliminer toute cellule déficiente. Une règle qui n'est pas
toujours observée. Pour preuve, les cellules cancéreuses,
même si elles n'assurent plus leur fonction, continuent à
proliférer dans l'organisme : elles "font la sourde oreille"
aux ordres venus de l'extérieur. Le cancer est donc, entre
autres, une maladie de la transmission des signaux.
Des chercheurs du CNRS à l'Institut Curie (unité Inserm 528)
s'intéressent aux mécanismes véhiculant l'information dans
les cellules et tout particulièrement à la protéine Ras, dont
le gène est muté dans 30 à 60 % des cancers et par laquelle
transite la plupart des signaux stimulant la prolifération
cellulaire. Ils viennent de découvrir que la protéine PDEd
joue un rôle important dans le processus qui permet à Ras
d'atteindre son lieu d'activité. Cette "escorte protéine"
pourrait constituer une cible pour de nouveaux traitements
contre le cancer.
Ces résultats, publiés dans The Journal of Biological Chemistry
du 26 avril 2002, sont l'occasion de faire un point sur la
signalisation cellulaire* et ses enjeux. Un axe de recherche
qui a déjà donné naissance à de nouveaux médicaments anti-cancéreux
(Herceptin®, Iressa® et Glivec®), mais où il reste encore
beaucoup à explorer. C'est en développant les connaissances
fondamentales sur la signalisation cellulaire que des cibles
thérapeutiques et diagnostiques pourront être découvertes
: une des voies les plus prometteuses pour le traitement du
cancer.
Imaginez-vous aux commandes d'un vaisseau composé de plusieurs
milliers de milliards d'individus. Impossible selon vous.
Ce casse-tête est pourtant résolu depuis longtemps par tous
les êtres vivants. En effet, chaque jour dans notre organisme,
60 00 milliards de cellules remplissent la fonction qui leur
a été assignée, tout en gardant un œil sur leurs voisines.
Une prouesse qui n'est possible que par la communication quasi
constante entre les cellules. Pour cela, elles reçoivent une
multitude de signaux de leur environnement (autres cellules,
tissus et organes de l'organisme). Une fois interprétés, ces
signaux vont permettre aux cellules de déterminer leur position
et leur rôle dans l'organisme. Ils sont indispensables à la
prolifération, à la différenciation, à la morphologie et à
la mobilité des cellules. Au niveau des organes, ces signaux
assurent le maintien harmonieux de la taille et de la fonction
des tissus.
Un système extrêmement bien rôdé dont la moindre défaillance
peut conduire à la catastrophe : si l'une des cellules échappe
aux mécanismes de surveillance, elle peut alors devenir immortelle
et proliférer de façon anarchique, ce qui peut conduire à
l'apparition d'une tumeur.
Une cascade de protéines pour véhiculer l'information
Les cellules peuvent communiquer entre elles par l'intermédiaire
de divers facteurs (hormones, cytokines, facteurs de croissance)
ou directement par contact avec leurs voisines. Chaque cellule
possède à sa surface des récepteurs membranaires* où se fixent
les facteurs informatifs venus de l'extérieur.
Reste ensuite à véhiculer l'information jusqu'à sa destination
finale dans la cellule, une protéine cible, le plus souvent
située dans le noyau, où elle modifie l'expression de gènes
spécifiques et donc le comportement de la cellule.
A cette fin, une multitude de protéines joue le rôle de messagers.
Concrètement, la réception du message à la surface de la cellule
va activer une protéine à l'intérieur de celle-ci qui, elle-même,
en active une autre et ainsi de suite : telles les coureurs
d'un quatre fois cent mètres, les protéines se passent le
relais.
Pour activer leurs consœurs, elles disposent de divers mécanismes
: le plus fréquemment utilisé consiste à modifier chimiquement
les protéines, ce qui change leur conformation* et consécutivement
leur fonction.
La manière dont va réagir une cellule varie, premièrement,
selon la nature des récepteurs présents sur sa membrane et,
deuxièmement, selon les protéines qu'elle possède et grâce
auxquelles elles véhiculent l'information reçue. Ainsi, une
même molécule informative peut avoir divers effets selon la
nature de la cellule.
Le cancer, une maladie de la transmission des signaux
Contrairement à de nombreuses autres maladies liées au développement
d'un agent extérieur (virus, bactéries) au sein de notre organisme,
le cancer est une maladie du dysfonctionnement cellulaire.
C'est l'accumulation de défauts dans plusieurs gènes impliqués
dans la transmission des signaux et la surveillance de la
machinerie cellulaire qui déclenche le processus de cancérogenèse.
Les cellules cancéreuses, outre le fait qu'elles deviennent
immortelles, perdent la capacité à contrôler leur prolifération
et leur différenciation, mais aussi leur fonction propre et
celle qui leur est assignée au sein du tissu ; en résumé,
elles "oublient" tous les processus reposant sur la signalisation
cellulaire. D'où l'importance de comprendre les voies de signalisation
pour le développement de nouvelles stratégies diagnostiques
et thérapeutiques contre le cancer.
Les traitements issus de ces recherches fondamentales commencent
déjà à voir le jour : Herceptin®, Iressa® et Glivec® Glivec®
(imatinibum) et Iressa® sont des drogues "anti-signalisation"
dans le sens où elles se fixent au niveau de récepteurs membranaires
ou de protéines impliqués dans la transmission des signaux.
Bien qu'agissant selon des mécanismes distincts, il en résulte
un blocage de la cascade de signalisation et la mort de la
cellule.
C'est en complétant ces connaissances fondamentales que de
nouvelles molécules "anti-signalisation" pourront à l'avenir
être mises au point.
Ras, "plaque tournante" de la signalisation cellulaire
Tous les signaux stimulant la prolifération cellulaire "transitent"
à un moment ou à un autre par l'une des trois protéines appelées
Ras. Elles ont donc suscité l'intérêt de nombreux chercheurs
en cancérologie. C'est notamment le cas de l'Unité Inserm
528 "Transduction du signal et oncogenèse" dirigée par Jean
de Gunzburg, directeur de recherche CNRS à l'Institut Curie,
qui étudie la réponse cellulaire aux signaux et leur dérégulation
dans la genèse des cancers.
Attention famille nombreuse
Si le terme Ras est un nom générique pour désigner une famille
de protéines, il peut aussi désigner une protéine spécifique.
Une petite explication s'impose.
La superfamille Ras regroupe une multitude (près d'une centaine
chez l'homme) de protéines, généralement impliquées dans le
contrôle de fonctions essentielles à la cellule. Elles possèdent
toutes une structure homologue et sont regroupées, selon leurs
homologies, en cinq familles : Ras, Ran, Rad/Gem, Rab et Rho/Rac/Cdc42.
Dans la superfamille Ras, on trouve donc la famille Ras dont
les membres interviennent plus particulièrement dans la prolifération
et la différenciation. Et à l'intérieur de cette famille Ras,
il existe trois protéines qui portent le nom Ras (HRas, KRas
et NRas) ainsi que de nombreuses autres protéines, dont les
protéines Rap.

Par la suite, nous allons nous intéresser aux protéines Ras
(sans distinguer H, K et NRas), ainsi qu'aux protéines Rap.
Ras, des interrupteurs biologiques
Ancrées à la face interne de la membrane cellulaire, les protéines
Ras sont activées par des signaux via des récepteurs membranaires.
Elles fonctionnent comme des interrupteurs passant successivement
d'un état à l'autre : actif et inactif (voir schéma page 5).
Lorsqu'elles sont activées, les protéines Ras déclenchent
plusieurs cascades de protéines :
- la voie des MAP kinases qui régule essentiellement la prolifération,
- la voie de la PI3kinase dont une des fonctions est d'inhiber
l'apoptose*,
- la voie Ral qui intervient principalement dans l'exocytose*
et l'endocytose*.
Ces différentes voies coopèrent afin d'assurer la coordination
des fonctions cellulaires indispensables au déroulement harmonieux
des processus extrêmement complexes que sont prolifération
ou différenciation.
Quand la transmission se dérègle…
De nombreuses mutations génétiques aboutissent à la production
d'une protéine anormale, qui peut alors être surexprimée,
incomplète, continuellement active ou inactive. Lorsqu'une
protéine constamment active est produite à n'importe quel
point de la signalisation cellulaire, elle peut participer
au développement d'un cancer. Les gènes codant pour ces protéines
sont appelés oncogènes.
Lorsqu'une mutation intervient dans l'un des gènes ras, les
protéines Ras sont alors produites sous une forme anormale,
ce qui les rend continuellement actives. Les mutations des
gènes ras, donnant lieu à une forme constitutivement active
de la protéine, sont d'ailleurs retrouvées dans 30 à 60 %
des cancers humains. En particulier, le gène ras est muté
dans 90 % des cancers du pancréas et environ 60 % des cancers
colo-rectaux. A elle seule, la mutation d'un oncogène n'est
toutefois pas suffisante pour mener au cancer. D'autres altérations
génétiques sont requises pour empêcher la cellule de contrecarrer
les dérèglements de la signalisation cellulaire : les gènes
suppresseurs de tumeurs (p53, Rb, p21, BRCA1, BRCA2…), gardiens
du contrôle de la prolifération et de l'intégrité du génome,
doivent par ailleurs être inactivés. On estime aujourd'hui
qu'il faut quatre à cinq "défauts" indépendants pour mener
au développement d'un cancer.
Rap, des proches cousines de Ras
L'équipe de Jean de Gunzburg à l'Institut Curie s'intéresse
tout particulièrement à deux branches de la famille Ras, les
protéines Ras et Rap. Identifiées en 1988, les protéines Rap
sont au nombre de deux : Rap 1 et Rap 2. Tout comme les Ras,
les protéines Rap sont des interrupteurs à deux positions,
active et inactive. En revanche, elles sont impliquées dans
des cascades protéiques distinctes de celles déclenchées par
les protéines Ras. Afin d'élucider certains mécanismes de
la signalisation cellulaire, les biologistes de l'Institut
Curie cherchent à comprendre le fonctionnement de ces deux
protéines.
PDE, une escorte pour les protéines Ras et Rap
L'équipe de Jean de Gunzburg vient notammment de montrer qu'une
protéine, préalablement isolée par une équipe américaine,
la PDE, interagit à la fois avec les protéines Ras, les protéines
Rap et un certain nombre de leurs congénères. Ils ont ainsi
observé que PDE escorte les protéines Ras et Rap en cours
de maturation du cytosol* jusqu'aux membranes (Ras va à la
membrane plasmique ; Rap va sur des membranes intracellulaires).
Puisque PDE se fixe sur les protéines Ras immatures, on peut
en déduire qu'elle n'intervient pas dans le "relais quatre
fois cent mètres", mais en amont de la cascade protéique.
C'est la première fois qu'une protéine régulant l'association
des protéines Ras et Rap aux membranes est ainsi mise en évidence
(voir schéma p. 6).
Une découverte fondamentale qui ouvre la voie à de nouvelles
stratégies. En effet, pourquoi ne pas envisager alors de "désactiver"
la protéine Ras, bloquée dans 30 à 60 % des cancers humains
sous sa forme active, par l'intermédiaire de la protéine PDE
?
Vers de nouvelles stratégies thérapeutiques
Les chercheurs de l'Institut Curie travaillent parallèlement
sur d'autres protéines de la superfamille Ras pour connaître
leurs rôles dans cette merveilleuse mais très complexe usine
qu'est la cellule. En effet, une meilleure connaissance du
fonctionnement normal de la cellule permet de mieux comprendre
les processus de cancérogenèse, qui sont intimement liés au
dérèglement de ces mécanismes : une voie très prometteuse
pour l'identification de cibles thérapeutiques ou diagnostiques.
Si des premiers traitements anticancéreux issus des recherches
sur la signalisation cellulaire ont déjà vu le jour, ce n'est
qu'un début. D'autres traitements sont en cours de développement
ou en essais cliniques et devraient donc devenir disponibles
dans les années qui viennent.
Référence :
The subunit of retinal Rod cGMP Phosphodiesterase regulates
the membrane association of Ras and Rap GTPases
Vanessa Nancy1, Isabelle Callebaut2, Ahmed El Marjou3 et Jean
de Gunzburg1 The Journal of Biological Chemistry, vol. 277,
issue 17, pp. 15076-15084, april 26, 2002 1 = Laboratoire
Transduction du signal et oncogenèse, Unité 528 Inserm
2 = Laboratoire de Minéralogie-Cristallographie, Système moléculaire
et biologie structurale, UMR 7590 CNRS/Universités Paris 6
et 7
3 = Laboratoire Compartimentation et dynamique cellulaire,
UMR 144 CNRS/Institut Curie
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