|
La présentation
des Actes du Colloque THS5 : "La dictature des drogues et
des virus"
Présentation : Jean Marie
Guffens,
Paris le 23 mai 2002
Rédaction : Dr Françoise
Girard
La problématique des drogues,
de leur usage, des maladies somatiques virales associées et
des problèmes sociaux qui les entourent est un sujet passionnant
qui doit interpeller chaque citoyen et, à fortiori, chaque
médecin.
La publication le même jour de deux ouvrages sur ce sujet
est un événement très important dans la vie de notre société,
d'autant qu'ils sont largement complémentaires.
Le premier, "Dans le Secret des drogues et des Virus",
les Actes de THS5, fait un point complet et actuel sur :
- les addictions (incluant les toxicomanies aux drogues illicites
et licites comme le tabac et l'alcool),
- les voies neurobiologiques du plaisir,
- les maladies virales (sida et hépatites),
- les progrès réalisés,
- les espoirs de guérison (en tout cas des hépatites C),
- le regard de la société devant ces sujets,
- la politique de santé en cours et à venir.
Les Actes n'oublient évidemment pas les problèmes de société,
qu'ils soient d'ordre juridique, légal ou, simplement, familial
et l'importance du lien social collectif et du soutien psycho-social
individuel.
Le deuxième, "La dictature des drogues et des virus"
raconte la saga :
- de l'héroïnomanie,
- des toxicomanies,
- des maladies somatiques associées,
- des peurs et des exclusions tout autant associées,
- des réflexes d'autodéfense des nations et des populations,
- des erreurs commises,
- des démissions en tout genre,
- des décisions inadaptées,
- finalement, des heurts et malheurs, des morts que la frilosité
de la prise en charge des usagers de drogues a provoqué.
L'homme ou la femme, médecin en particulier, ont le devoir
de soutenir, d'aider et de traiter l'homme qui souffre, quelle
que soit l'origine de sa souffrance, et quelles que soient
la morale, la culture, la religion de celui qui soutient l'autre.
Le médecin, plus que les autres, a le devoir de science, celui
d'humilité et d'humanité, mais il n'est certainement pas le
seul...
La société, et ceux qui la dirigent, n'ont pas toujours su
gérer la situation et beaucoup d'éléments
sont aujourd'hui appréhendés de manière
différente, le toxicomane n'est ni un malade, ni un
délinquant… mais il peut devenir l'un et l'autre.
Il commence à être admis qu'il est possible de prendre en
charge l'usager de drogues et que tant médecine adaptée, tant
politique de santé, tant politique sociale, tant politique
répressive et législative adaptée ont une place pour réduire
l'épidémie des toxicomanies.
Cependant, la charge du passé reste lourde : on continue à
parler à mots couverts de la drogue, alors que certains médicaments
de substitution, comme la méthadone ou Subutex®, sont efficaces,
et que les prises en charges psycho-sociales donnent de bons
résultats.
Une réflexion autour de ces ouvrage a été
menée par le Pr J.P. Delmont (Nice), le Pr J.L. San
Marco (Marseille), J.J Déglon, président de
la fondation Phénix, le psychiatre M.Reisinger, Lise
Thiry, directrice de Pasteur Bruxelles, le Pr B.Filoche(Lille)...
Les résultats du
dernier congrès THS5 2001 qui s'est tenu du 11 au 15 septembre
à Grasse réunissant 1315 personnes dont 160 intervenants
ont été enfin rendus publics.
La SETHS a permis de contribuer à une évolution scientifique
de plus en plus pointue dans la perception des problèmes liés
aux drogues depuis le TSH1 en 1993 et aujourd'hui la pertinence
scientifique est de plus en plus visible : elle a atteint
celle des autres secteurs de santé.
Les THS sont devenus des rendez-vous incontournables. En fait,
THS5 est le seul colloque international où se discutent, devant
un public multiforme, des sujets qui vont de l'explicitation
des problèmes neurobiologiques et de la mise en évidence des
sites récepteurs cérébraux aux diverses drogues à l'accompagnement
médico-social des personnes soumises aux addictions.
Il présente les nouvelles avancées dans les domaines si complexes
de la compréhension et du soin des infections virales liées
à l'usage de drogues à côté des moyens pratiques de prévenir
et de traiter les infections par le VIH, le VHB et le VHC
THS5. Comme les autres THS, il constitue un croisement des
expériences : il a pu ainsi faire parler entre eux un haut
représentant de la police (la MILAD, Mission de lutte antidrogue)
et une sociologue avec une concordance de vue jamais atteinte
à ce jour.
Il a pris une dimension internationale à travers ses échanges
de savoirs entre les divers pays francophones, de l'Italie,
de l'Espagne et aussi de la Suisse et des Etats Unis.
Les discussions étaient particulièrement positives pour présenter
des approches parfois différentes et en tirer des conclusions
permettant d'affiner les pratiques de tous.
De nombreux médecins généralistes se sentent prêts à prendre
en charge et en traitement les usagers de drogues, à ne plus
en ressentir de la crainte, à connaître les mécanismes d'action
et la pratique de prescription de la méthadone ou de la buprénorphine,
à savoir comment appréhender globalement la personne et son
environnement psychosocial, à connaître avec précision les
signes pathologiques et les traitements à administrer chez
une personne porteuse du VIH, du VHB ou du VHC, à mesurer
l'importance d'une addiction à l'alcool et au tabac… THS5
est un colloque imparable dans la formation continue des médecins
et des équipes de soins qu'il doit gérer ou installer dans
sa ville ou dans sa région.
La notion globale de "l'addiction" semble avoir des
difficultés à sortir du champ purement scientifique : on entend
souvent dire qu'un alcoolique n'est pas un héroïnomane, qu'un
fumeur invétéré n'est pas un habitué du haschich.
Il est vrai que les comportements sont différents.
Il n'empêche que la connaissance de plus en plus précise des
données biologiques et pharmacologiques démontre clairement
le rôle commun et majeur joué par le système opioïde endogène
dans les addictions, qu'elles soient liées au tabac, à l'alcool
ou à la cocaïne par exemple.
Dans le cadre des recherches, le Petscan permet de visualiser
une zone cérébrale en activité et son fonctionnement ; on
peut y voir un hyperfonctionnement et une augmentation de
la sécrétion de dopamine lors de la prise de cocaïne.
Les travaux de génétique avancent à grand pas ; ils ont montré
la présence de plus en plus d'allèles modifiés chez les personnes
vulnérables.
On arrive, chez les souris, à supprimer une dépendance en
ôtant un récepteur spécifique.
Dans le domaine cérébral, le progrès des connaissances fondamentales,
biologiques et génétiques, permet d'envisager de nouvelles
voies thérapeutiques à terme. Il ne s'agit bien sûr pas de
modifier les chromosomes ni, plus simplement, le cerveau des
toxicomanes ; il s'agit, au contraire, grâce à une meilleure
connaissance bio-génétique, de trouver les meilleures voies
de soin des addictions qui tous devraient se définir objectivement
comme des troubles biophysiologiques et non comme des fautes
ou des comportements antisociaux.
Le fruit des recherches en cours ne peut être que l'émergence
de nouveaux médicaments espérés depuis quelques années.
En effet, on peut affirmer qu'aujourd'hui, la communauté scientifique
constate un recul par rapport aux espoirs de la fin des années
90.
On a pu croire trouver le médicament anti-craving, celui qui
empêcherait le besoin irrésistible d'héroïne, par exemple.
Ce n'est pas le cas. Il nous faut donc rester humble et constater
que, seuls, les traitements de substitution, méthadone et
buprénorphine, restent efficaces : ils constituent des traitements
de fond, nécessitant une impressionnante mobilisation psycho-sociale
autour de l'usager de drogue.
Les traitements de substitution ont prouvé leur efficacité
mais, dans le décours du suivi des personnes soumises aux
produits psychoactifs, on s'aperçoit de plus en plus de l'importante
comorbidité psychiatrique liée aux addictions.
La prise en charge psychiatrique et le soutien social sont
plus que jamais fondamentaux : il est essentiel de rompre
le cercle vicieux stress - dépression - nouveau stress, spirale
destructrice qui peut réduire l'efficacité du traitement de
substitution et plonger l'ex-usager de drogues vers l'auto-destruction.
Dans le domaine du Tabac
THS5 ne peut que constater l'échec des politiques anti-tabac
mises en place : malgré la réduction des espaces publicitaires
pro-tabac, malgré l'augmentation des taxes et donc du prix
des cigarettes, on sait qu'un jeune sur deux fume en France
contre un sur cinq en Scandinavie, et de plus, on observe
une flambée de la vente de tabac dans les pays en développement.
La prévention montre ses limites ; les traitements aussi.
Ce ne sont finalement que les traitements de substitution
qui, comme pour l'héroïne, démontrent leur efficacité chez
ceux qui veulent réellement arrêter de fumer : nicotine pour
le tabac, buprénorphine pour l'héroïne.
On est loin des espoirs mis dans des molécules comme le bupropion
qui, finalement, ne soignent que les fumeurs déprimés et qui,
de surcroît, occasionnent des effets secondaires pervers.
Dans le domaine de l'Alcool,
les spécialistes demeurent préoccupés
car, malgré les efforts considérables, aucune solution
innovante n'apparaît dans le champ de l'alcoologie, aucun
traitement efficace et durable ne semble disponible aujourd'hui
et demain.
On doit rester dans les champs de la psychothérapie, de la
"cure de désintoxication" ou de la moralisation qui démontrent
leurs limites.
Un espoir dans le champ de la recherche fondamentale : on
sait que l'alcool réduit ou supprime le système glutaminergique
et augmente le système gabanergique, systèmes essentiels dans
l'homéostasie cérébrale. Peut-être, est-ce enfin, une voie
de recherche valable pour nos pharmacologues.
En ce qui concerne les rave-parties, mise à part l'émotion
qu'elles suscitent dans nos campagnes, il faut savoir que
leur véritable problème provient des polytoxicomanies qui
y sont fréquentes : excitation auditive, alcool, cannabis,
tabac s'y mélangent aisément. Quant à l'ecstasy, il convient
d'en préciser la morbidité au-delà de ses effets connus et
confirmés : hépatotoxicité et risques cardio-vasculaires.
Le testing est donc fondamentalement important. Ce rôle, actuellement
dévolu à des associations, est essentiel. "Médecins du Monde"
s'en occupe, comme il tente également, avec la Croix Rouge
Française, de prendre en charge le sauvetage de ceux qui se
trouvent en difficulté physique ou psychique lors des rave-parties
et d'en éviter les débordements sexuels et autres. Pourtant,
ces évènements festifs ne sont pas automatiquement péjoratifs
ni signes d'une dégénérescence de notre jeunesse.
Dans le domaine du sida, on doit remarquer que le dépistage
de l'infection par le VIH reste un point faible : de plus
en plus de malades sont dépistés au stade sida.
En l'an 2000, 40% de ceux-ci l'ont été chez les hétérosexuels.
La conjonction du manque d'efficacité du système de dépistage
et le fait que l'infection par le VIH est de moins en moins
spécifique à des groupes dits "à risque" expliquent ce dépistage
tardif. Depuis l'avènement des trithérapies, les malades du
sida meurent dix fois moins et le passage de l'infection par
le VIH à la maladie sida a été divisé par six.
Le traitement du sida est cependant un traitement à vie et
ne permet pas la guérison. Il faut noter les complications
thérapeutiques, en particulier les troubles du métabolisme
lipidique qui entraînent des lipodystrophies mais aussi des
risques d'infarctus du myocarde à 10 ans.
Dans les pays riches, par contre, les malades du sida qui
décèdent aujourd'hui meurent peu, moins de complications liées
au VIH qu'aux hépatites virales régulièrement associées. Chez
ceux-là, il faut traiter ensemble les infections par le VIH
et les hépatites virales, ce qui induit une pentathérapie
parfois difficile à supporter mais les deux traitements n'ont
pas d'interférence.
Dans le domaine des hépatites
virales, les progrès sont réels ; si on ne guérit pas
encore une hépatite B, on peut la blanchir, comme la syphilis
il y a des années : on stoppe l'évolution de l'infection B
vers la cirrhose et le cancer mais elle ne demande qu'à repartir.
La bithérapie interféron-lamivudine, même si elle peut occasionner
des résistances, empêche l'évolution péjorative de l'infection
VHB, ce qui est confirmé par les ponctions biopsies itératives.
Les travaux des équipes pionnières japonaises sont ainsi confirmés,
en particulier par l'équipe d'Eugène Schiff de Miami. Enfin,
on peut raisonnablement prévoir l'émergence de nouveaux traitements
dans quatre à cinq ans, nouvelles molécules qui devraient
permettre la guérison des infections par le VHB. Par contre,
on guérit l'infection par le VHC : la bithérapie interféron-ribavirine
induit de 40 à 80% de guérison, le pourcentage de réussite
dépendant du type de virus (attention aux résistances du virus
1b, plus fréquent chez les transfusés que chez les usagers
de drogues) et de la charge virale qui, plus elle est élevée,
plus elle limite l'espoir d'éradication virale définitive.
Cependant, même en cas de réponse virologique incomplète,
le traitement actuel de l'infection virale C ralentit le temps
d'évolution vers la cirrhose ; bien plus, le traitement des
malades avancés (cirrhose) est possible avec une certaine
efficacité.
Dans le domaine de la politique de santé. Il apparaît
de plus en plus nécessaire de promouvoir une véritable politique
de santé en général et, en particulier, dans le domaine de
l'usage de drogues licites ou illicites. Le rapport du Conseil
National du sida présenté par son président, Jean Albert Gastout,
et relayé dans la presse grand public par l'ex-ministre à
la Santé, Monsieur Bernard Kouchner, est éloquent à ce sujet
: "L'usage de drogues est une réalité fortement ancrée dans
nos pratiques sociales ; il doit donc être reconnu, notamment
dans la prise en charge des individus consommateurs. Cette
volonté d'objectivation des pratiques a des implications fortes
puisqu'elle conduit le Conseil à prendre en considération
toutes les opportunités pratiques pour favoriser une politique
de santé publique efficace. En particulier, l'état embryonnaire
de la réduction des risques et les difficultés rencontrées
dans l'administration des soins en milieu carcéral ne peuvent
être seulement constatées".
La politique des pouvoirs publics apparaît encore trop relevant
d'un double registre, hésitant entre les considérations de
santé publique et celles de répression de l'usage simple de
drogues illicites. C'est pourtant manifestement vers une priorité
de la politique de santé qu'il faut se diriger. Aussi, et
dans ce but, le Conseil national du sida propose une dépénalisation
des usages de drogues. Cet usage doit être considéré dans
la perspective d'une protection de la santé publique.
L'accès aux traitements de substitution doit être de
plus en plus large et s'accompagner de soins médico-psycho-sociaux
de plus en plus pointus, sans oublier le rôle majeur que les
pharmaciens peuvent jouer. Par exemple, la bonne prescription
de buprénorphine dans le cadre d'un trio patients-médecins-pharmaciens
induit des effets particulièrement positifs : réduction significative
de la consommation de drogues, cocaïne compris, baisse du
partage des seringues et du matériel, réduction des maladies
somatiques, des overdoses et des suicides, doublement des
consultations médicales.
L'impact social des bons suivis et des bonnes prescriptions
est très important : augmentation de l'activité déclarée,
diminution de l'absentéisme, stabilisation des revenus, amélioration
de la situation familiale et, enfin, réduction des infractions
et des comparutions liées aux drogues. Cette prise en charge
a un coût mais il faut savoir qu'il est largement inférieur
à celui des fumeurs et des alcoolodépendants ; il s'élève
à 2 424 Euros par an mais, quand on sait qu'une journée de
prison coûte 990 francs à la communauté, il apparaît plus
utile d'agir en amont pour éviter au drogué de se laisser
enfermer dans le cercle vicieux drogue-violence-incarcération.
La SETHS poursuit son travail et prépare le THS3 Afrique 2002
à Fès fin septembre et, enfin, THS6 2003 qui se tiendra à
Aix en Provence fin septembre 2003, sans oublier la poursuite
de la formation de spécialistes sur le territoire algérien
|