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Problématique
du terrorisme biologique : Dr Olivier LEPICQ*
FORME ET SANTE - le 19 octobre 2001
*Le
Dr Lepicq est spécialiste
des armes bactériologiques, chercheur associé à la Fondation
pour la Recherche Stratégique.
Rédacteur
: Dr Françoise Girard
L' ouverture
de la boîte de Pandorre en matière de terrorisme
biologique remonte à la diffusion, en 1995 par la secte
Aoum, dans le métro de Tokyo, d'un gaz organophosphoré,
neurotoxique, le sarin, préparé selon une méthodologie
artisanale proche de celle utilisée dans les lettres
reçues par les New yorkais.
Le sarin est une substance chimique d'action transcutanée,
très toxique bloquant une enzyme synaptique, et contre
laquelle les masques à gaz n'offrent donc qu'une protection
très partielle. L' enquête a montré que
la secte Aoum avait répandu, plusieurs années
auparavant, dans les mêmes rues de Tokyo, devant le
Parlement, deux substances très toxiques, des spores
d'anthrax et de la toxine botulinique. Et cette opération
qui lui avait co ûté près de 35 millions
de dollars n'avait pas fait de victimes et était donc
passée inaperçue. Les experts ont conclu que
si des moyens importants sont nécessaires, ils ne suffisent
pas à surmonter toutes les difficultés, mais
que des portes ont été franchies et que des
éventualités à une entité disposant
de moyens similaires, se trouvent offertes. On remarque ainsi
que la façon dont sont menés les attentats actuellement
sont rustiques, alors que des moyens plus efficaces de disperser
des spores d'anthrax existent.
La psychose
est éxagérée car il n'y a jusqu'à
présent que peu de morts, et ceux qui ont été
en contact sont tous vivants et ne souffriront très
vraissemblablement pas de séquelles. Cependant, les
terroristes ont réussi dans leur objectif car une véritable
psychose s'est installée dans les pays occidentaux
et l'envoi des lettres anonymes avec des poudres factices
est la preuve de l'impact actuel. Tant et si bien que les
capacités d'analyse des deux laboratoires aptes à
réaliser de tels examens sont aujourd'hui dépassées
compte tenu du nombre de colis suspects reçus.
L'inquiétude reste néanmoins de mise, mais il
faut garder toute sa raison et savoir que le risque repose
sur la diffusion relativement large de techniques réservées
autrefois à des entités sub étatiques.
Les américains
communiquent de manière parcellaire sur la question,
on sait qu'il s'agit de l'anthrax, soit disant originaire
de l'Ohio. Mais il ne faut pas oublier que des souches sont
échangées depuis plusieurs années entre
les différents laboratoires mondiaux. La surveillance
épidémiologique fait état d'un à
2 cas humains par an, les derniers cas cutanés sont
survenus en 1997 dans les Pyrénnées Atlantiques.
Le dernier décès remonte à 1996 et concerne
une petite fille de 10 ans qui avait contracté un anhrax
pulmonaire qui n'a pas été détecté
à temps.
Pour l'instant,
malgré de multiples enveloppes contaminées envoyées
et reçues, peu de décès sont à
déplorer aux Etats Unis, mais des éléments
inquiétants doivent être pris en compte, ce sont
la pureté du support qui contient les spores et leur
granulométrie.
Il faut également garder en mémoire que l'agent
biologique de l' anthrax était facile à se procurer
jusqu'à ce que les irakiens aient pu recevoir des souches
américaines en maquillant un document universitaire
de Bagdad, et ceci sans qu'aucune vérification ait
été faite par le laboratoire expéditeur
!
Depuis, la surveillance est accrue et pour obtenir des souches
pathogènes, il faut montrer patte blanche !
Néanmoins,
entre un attentat artisanal, certes très effrayant,
et une dissémination selon un scénario catastrophe,
avec des milliers victimes, voire des milliers de morts, le
fossé est énorme : ce n'est pas parce que l'on
a quelques grammes de plutonium 238 que l'on est capable de
fabriquer une bombe atomique, ce n'est pas parce que l'on
a une agent biologique que l'on est capable de le militariser
! La militarisation de la bactérie demeure une démarche
scientifique difficile et complexe, sur laquelle se sont cassés
les dents plusieurs états du tiers monde.
On est cependant aujourd'hui confronté à un
risque potentiel auquel il faudra savoir faire face dans les
années à venir et les attentats américains
constituent un réveil pour les autorités internationales.
L'anthrax
est sur le podium des agents bio militarisables, la bactérie
se transforme en spores face à des conditions difficiles
et peut demeurer en "hibernation" pendant des centaines
d'années. Les britanniques en ont fait l' expérience
dans l'entre deux guerres. La décontamination de l'
île écossaise sur laquelle des travaux biomilitaires
avaient été expérimentés, a commencé
alors que des dizaines de milliers de spores étaient
toujours virulents, alors que les expériences avaient
cessé depuis plusieurs années.
Et si l'anthrax est facile à produire, les techniques
de centrifugation nécessaires à la production
conséquente de spores de 2 à 5 microns sont
extrêmement pointues et ne peuvent être envisagées
en dehors de grosses structures industrielles. Et même
très disséminable, ce n'est pas une maladie
à transmission interhumaine, elle n'est pas contagieuse,
ce qui limite très sérieusement la menace.
Théoriquement
beaucoup plus inquiétante, la militarisation de la
variole, selon un scénario de dissémination
de l'agent contagieux dans une station de métro, passerait
initialement inaperçue, et c'est au bout d'un délai
d'incubation, que surviendraient des cas isolés d'une
maladie "exotique" .
C'est là tout l'intérêt des sytèmes
d'alerte et des réseaux de surveillance épidémiologique
français. Leur grande performance leur permet l'identification
rapide d'une épidémie non naturelle et la mise
en route concomitante d'un traitement adapté. Mais
il va falloir élargir le champ de surveillance. Ils
seront d'autant plus pertinents et efficaces que la menace
de bioterrorisme sera prise au sérieux.
En
ce qui concerne la variole, les vaccinations protègent
théoriquement ceux qui ont été vaccinés,
à condition que les concentrations virales demeurent
faibles.
Il faut savoir que la variole a été déclarée
éradiquée en 1980 par l'OMS et que les dernières
vaccinations ont eu lieu à la fin des années
70, et ont été interrompues essentiellement
à cause des effets secondaires du vaccin
(1 mort sur 100 000 vaccinations)
Depuis des souches virales sont stockées dans deux
laboratoires, au CDC d'Atlanta et à Novosibirsk, selon
des procédures rigoureuses dans l'un et l'autre pays
et il apparaît théoriquement impossible de se
procurer ce virus. Cependant, on ne peut éliminer formellement
l'existence de laboratoires clandestins. Il
est vrai que le virus de la variole est séduisant de
par son caractère pathogène, sa virulence et
son pouvoir contagieux. On peut cependant se rassurer quand
on connait les difficultés de militarisation d'un tel
agent.
Par contre, il en existe des plus faciles comme les toxines
botuliniques ou encore la ricine (cf publications des
Russes).
On sait
également que les russes, jusqu'en 1992,
et ce malgré la signature de la convention de Washington,
ont travaillé sur des programmes biologiques militaires
effarants (Ebola, Marbourg, Rift), des virus reconnus comme
très contagieux et contre lesquels aucune thérapeutique
n'est disponible. Cette démarche avait quitté
le seuil de la raison, hormis celle de détruire la
planète. Ils affirment avoir détruit les souches
et cessé les travaux, mais rien ne permet, à
ce jour, d'en avoir la certitude.
Les programmes
biologiques francais et britaniques ont été
stoppés au début années 60, en 70 pour
les américains. Depuis la convention 1992, la recherche
sur ces armes est interdite mais des états proliférateurs
sont connus au Moyen Orient ou en Asie du sud est.
D'autres
pays du Moyen Orient et d' Asie du Sud-est, ont également
des programmes biologiques (cf Irak). La qualité
de l'anthrax disséminé pourrait faire penser
que les souches ont été obtenues auprès
de pays comme l'Irak, ou d'autres états rebelles comme
la Corée du Nord ou la Syrie. En absence de communication
de la part des américains, il est impossible d'avoir
des certitudes, mais on sait que d'ores et déjà,
le laboratoire de séquençage génétique
de Los Alamos a identifié la provenance des bactéries
et que le gouvernement américain a les moyens de savoir
si les souches disséminées ont été
achetées ou produites et par qui.
Questions
de l'assemblée :
- Qu'existe-t-il
pour se protéger d'une attaque bactérienne ?
Il faut que ceux qui nous gouvernent comprennent que le grand
public est prêt à entendre la vérité
sur le risque de bioterrorisme, qu'il doit prendre conscience
de la potentialité de ce risque, de sa complexité,
mais aussi qu'il soit conscient qu'il y a, une fois de plus
loin de la coupe aux lèvres, c'est à dire entre
la dissémination d 'agents biologiques toxiques et
les morts. D'autre part, depuis 5 ans, le gouvernement français
a mis en place une stratégie ad hoc (Piratox, Biotox),
près de 5 millions de doses de vaccins antivariolique
sont en stock, et des réserves impressionnantes d'antibiotiques
sont également recensées. Cependant, tant que
l'agent bactériologique n'est pas identifié,
on ne peut pas mettre en place de stratégie concrète
!
Le plus efficace serait néanmoins de mettre en place
des moyens financiers pour limiter la prolifération
des états "producteurs" qui s'inscrivent
dans le temps. Aujourd'hui, le "groupe australien"
qui surveille les ventes internationales de milieux de culture,
a mis au point un panel d'autorisations très limitatif
autorisant un contrôle strict des ventes. Et l'on sait
que sans milieu de culture, il est difficile d'imaginer une
prolifération bactérienne ou virale ! Dès
lors, on sait que le passage à des technologies de
l'étape supérieure est plus compliqué.
La grande
leçon aujourd'hui, c'est notre propre peur qui fait
du bioterrorisme une arme de choix, alors même que les
risques d'anthrax pulmonaires sont rares, et que leur seule
motivation à les utiliser aujourd'hui est notre propre
peur. Plus nous aurons peur, plus ils seront enclins à
les utiliser, donc la communication sera la meilleure façon
de passer outre leur menace.
- Quelle
est la différence entre arme chimique et arme biologique
non contagieuse?
Il existe des recouvrements entre chimie et biologie au niveau
des toxines qui sont la frontière. L' arme chimique
a des effets proches de ceux des attentats à l' explosif
: un effet immédiat, et de proximité, sans capacité
d'extension comme l'aurait un agent biologique. Alors qu'un
attentat biologique est insidieux, il se produit alors que
personne ne s'en rend compte, et c'est là que repose
son danger. En fontion de sa durée d'incubation, son
identification est plus ou moins rapide, mais plus vite on
réagit, plus vite on circonscrit. Les organophosporés
de dernière génération, type VX , sont
extrêmement puissants : quelques milligrammes sur la
paume de la main suffisent à tuer en quelques minutes,
mais n'ont pas la capacité à se répandre.
- Qu'a
t-on à craindre de la peste ?
La peste noire a fait en 1349 plusieurs millions de morts,
son origine remonte à ce qui a été très
vraissemblablement la première utilisation militaire
d'un agent biologique. En effet, les Tatares avaient catapulté
dans une ville assiégée d' Ukraine des cadavres
de pestiférés. C'est ainsi que les villes orientales
ont été contaminées et que les marchands
génois ont rapporté en Europe la maladie mortelle.
C'est toujours une maladie contagieuse grave mais son diagnostic
précoce permet la mise en route d'un traitement adapté
et curatif. Cette hypothèse n'est donc pas à
redouter aujourd'hui.
- Quelle
antibiothérapie est valable pour anthrax ?
Plusieurs antibiotiques sont efficaces, dont la pénicilline,
mais il est vrai que Bayer a bien communiqué sur le
Cipro.
- Qu'en
est-il du risque d'empoisonnement par l'eau ?
Le risque d'empoisonnement des réseaux d'eau potable
est mythique car c'est un très gros problème
technique que de contaminer chimiquement ou bactériologiquement
de grandes quantités d'eau. Les agents chimiques toxiques
devraient être déversés en très
grande quantité ce qui pose un certain nombre de problèmes
logistiques, quant aux agents bactériologiques, beaucoup
d'entre eux ne survivent pas dans l'eau et ceux qui s'y plaisent
ne cohabitent pas dans les systèmes de chlorations
actuels, mais on reconnaît que l'ozone leur serait moins
défavorable.
- Quels
sont les autres modes de contaminations de l'anthrax ?
La
contamination la plus dangereuse se fait par aérosol
avec des granulométries de spores entre 2 et 5 microns,
car au contact du milieu favorable des alvéoles pulmonaires,
la spore redevient bactérie pathogène. La contamination
par voie gastrointestinale existe tout comme la forme oropharyngée
qui à partir d 'une petite lésion nasale peut
donner une septicémie ou méningite, mais la
forme cutanée est de loin la plus fréquente
(95 à 98% des cas). La contamination animal-homme se
fait par contact avec un aminal malade ou en mangeant la viande
d'un tel animal.
- Qu'en
est-il du West Nile Virus ?
Ce n'est aucunement un agent militarisable. Son état
endémique se situe en Egypte de l'Ouest et il se trouve
que des transports aériens l'ont malencontreusement
propulsé à New York où il ne s'est pas
déplu, tout comme le paludisme aux alentours de Roissy
!
- Qu'en
est-il des groupes dormants possiblement hébergés
en France , quels risques
représentent-ils ?
Aucune information sur le sujet n'est connue à ce jour,
on sait que les sbires de Ben Laden ont essayé, il
y a quelques années, d'acheter des substances radioactives
en Bulgarie et des tentatives d'achats d'armes nucléaires
ont échoué, mais on ne sait pas s'ils ont pu
acheter de la toxine botulinique comme cela avait été
annoncé par les services de renseignement américains.
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