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Aliments
fonctionnels et microflore digestive
Odette Szylit et
Sylvie Rabot, Laboratoire d'Ecologie et de Physiologie du
Système Digestif.
Equipe Métabolites
Bactériens et Santé.
Un constituant
alimentaire est dit fonctionnel s’il procure un bénéfice
pour la santé à long terme. Parmi les aliments
fonctionnels, on trouve principalement les fibres (céréales
et légumineuses), les prébiotiques (petits glucides
non digestibles d’origine naturelle ou produits industriellement),
les probiotiques (ou bactéries vivantes) et les microconstituants
végétaux dépourvus de valeur nutritionnelle,
tels que les glucosinolates présents dans les crucifères
ou les flavonoïdes présents dans le thé
et de nombreux fruits et légumes (raisins, …).
La plupart des
aliments fonctionnels résistent à la dégradation
par les enzymes digestives et parviennent intacts dans le
côlon. Là, ils deviennent soit un substrat (ex
: fibres), soit un partenaire (ex : probiotiques) pour les
bactéries autochtones. Les composés fonctionnels
ne représentent qu’une faible part de l’aliment ingéré
mais, après la digestion, ils constituent la fraction
majeure du bol intestinal parvenant au côlon.
INTERACTIONS
ALIMENT - FLORE
On peut distinguer 3 groupes d’aliments fonctionnels,
selon leurs interactions avec la microflore colique :
1. les microconstituants
sans valeur nutritionnelle. Ils peuvent être transformés
par la flore en de petites molécules appelées
métabolites, qui, en dépit de leur faible concentration,
peuvent avoir une influence considérable sur la physiologie
de l’hôte.
2. les fibres
et les prébiotiques. Ces glucides non digestibles
dégradés dans le côlon modifient les proportions
et la quantité des différentes molécules
résultant de la fermentation, comme l’acide lactique
et les gaz. Les métabolites fermentaires produits quotidiennement
dans le gros intestin peuvent être très importants
; la production de gaz, par exemple, varie de 0,2 à
2 litres par jour (principalement hydrogène, gaz carbonique
et méthane) ! Les métabolites sont impliqués
dans plusieurs fonctions intestinales qui participent au maintien
de la santé ou à l’apparition de pathologies.
Ainsi, l’acide butyrique, un acide gras volatil, joue un rôle
majeur dans la préservation de l’intégrité
de la muqueuse colique ou, au contraire, dans le développement
de pathologies de cette muqueuse.
3. les probiotiques.
Ces bactéries apportent leurs activités enzymatiques
ou induisent celles des bactéries autochtones.
Il est maintenant
bien établi que le métabolisme de la microflore
colique fait partie intégrante du métabolisme
général. Les aliments fonctionnels ont, via
la flore digestive, un effet sur la physiologie et donc sur
la santé de l’hôte. C’est ce que notre équipe
"Métabolites Bactériens et Santé" essaie
de mieux comprendre chez l’Homme. Pour cela nous comparons
des rats sans flore à des rats hébergeant une
flore fécale humaine et nourris avec des régimes
mimant une alimentation humaine. Les métabolites sont
recherchés dans le caecum, une partie terminale de
l’intestin où la fermentation est très active.
Chez l'homme, cette fonction est remplie par la partie proximale
du côlon.
.GLUCOSINOLATES
ET MICROFLORE
Les glucosinolates sont des microconstituants des crucifères.
Selon l’espèce végétale (chou, radis,
navet…), les crucifères peuvent contenir jusqu’à
15 glucosinolates différents ; leur concentration dans
l’aliment est très faible (inférieure à
200 mg/kg). Toxiques potentiels à forte concentration
(goitre hypothyroïdien, hypertrophie du foie et des reins,
troubles de la croissance,...), on démontre aujourd’hui
que les produits de dégradation des glucosinolates
(isothiocyanates,...) ont, à faible dose, un effet
protecteur vis-à-vis de certains cancers.
Nous avons montré
que la microflore colique est capable de produire ces dérivés.
Malheureusement, leur nature et les facteurs influençant
leur production sont encore mal connus. Nos travaux in vitro
ont permis d’isoler des souches bactériennes humaines
impliquées dans la dégradation de ces microconstituants.
. FIBRES ET
FERMENTATION INTESTINALE
Parmi les fibres, la pectine et les gommes sont connues
pour ralentir la vidange gastrique, soulager la constipation,
ou faciliter la régulation de la glycémie (taux
de glucose dans le sang) lors de diabète ; d’autres
fibres comme la cellulose ou la lignine accélèrent
le transit colique, diminuent le cholestérol sanguin
et réduiraient la formation de tumeurs de la muqueuse
colique.
On a démontré
que l'origine botanique, la structure physico-chimique et
la quantité de fibres influencent considérablement
le pH caecal, les activités glycolytiques bactériennes,
l'excrétion de gaz de fermentation et le profil des
acides gras volatils. Par exemple l'inuline, fibre totalement
soluble, augmente la production de butyrate ; la carotte et
le cacao, fibres partiellement solubles, favorisent la production
de propionate ; les fibres de pois et d'avoine, totalement
insolubles, modifient le profil des acides gras volatils en
faveur des acides ramifiés. On a aussi observé,
avec la fibre de betterave, que plus la granulométrie
est fine et/ou le taux d'incorporation élevé,
plus la production de gaz est forte.
La fermentation
des fibres dépend également de la nature de
la microflore qui peut être méthanogène
ou non (dans l'espèce humaine, 50 % de la population
excrète du méthane). Ainsi, pour une même
ingestion de fibre, l'excrétion d'hydrogène
et la concentration caecale d'acide lactique sont plus fortes
chez des rats non méthanogènes que chez des
rats méthanogènes ; chez ces derniers, on observe
au contraire une augmentation de l'excrétion de méthane
et de la production d'acides gras volatils.
Notons enfin
qu'une fibre peu ou pas fermentée peut exercer des
effets sur le métabolisme de la flore colique et donc
sur la santé. Ainsi chez des rats méthanogènes,
l’ingestion de l’algue Ulva lactuca réduit la concentration
caecale d’acide lactique, ce qui entraîne une alcalinisation
du pH colique et modifie le profildes acides gras volatils.
. PREBIOTIQUES
ET FERMENTATION INTESTINALE
A l’origine, ces glucides indigestibles à courte
chaîne ont été utilisés dans
les régimes amaigrissants ou diététiques
pour éviter une consommation excessive de sucre (saccharose).
On sait maintenant qu’ils peuvent aussi améliorer la
digestion en augmentant le nombre de bifides à connotation
positive et en diminuant celui des bactéries putréfiantes.
Celles-ci dégradent les protéines et les acides
aminés en des produits toxiques pour la paroi intestinale
ou le système nerveux (ammoniac, amines, phénol,
crésol, skatol).
Nous avons testé
les effets de 3 types de sucre (incorporés
à 4 % dans l’alimentation) sur des rats à flore
humaine méthanogène : le FOS (b-fructo-oligosaccharide),
le TOS (b-galacto-oligosaccharide), le GOS (a-gluco-oligosaccharide).
Quel que soit l’oligosaccharide utilisé, il y a une
acidification du pH caecal ; cette acidification s’opposerait
aux activités protéolytiques.
Par ailleurs,
l’ingestion des sucres de synthèse modifie l’activité
des enzymes intervenant dans leur dégradation : le
TOS induit spécifiquement la b-galactosidase, alors
que le GOS induit à la fois la b-galactosidase,
la b-glucosidase, et l’a-glucosidase ; mais surtout il réprime
la b-glucuronidase. Cette diminution de l’activité
de la b-glucuronidase pourrait favoriser l’élimination
de molécules cancérigènes.
De plus, le FOS
et le TOS favorisent la croissance des bifides, réputés
favorables pour la santé. Enfin, le FOS et le TOS provoquent
une légère augmentation de l’excrétion
de méthane et d’hydrogène, alors que le GOS
ne favorise que l’excrétion de méthane. Si l’augmentation
d’hydrogène témoigne d’une acidification bénéfique
pour la digestion, on ignore encore les effets produits par
l’excrétion du méthane.
. PROBIOTIQUES
ET BACTERIES AUTOCHTONES
On prête à ces micro-organismes ingérés
vivants une aptitude à améliorer puis à
maintenir l’écosystème microbien digestif de
l’homme dans un état d’équilibre favorable à
la santé.
Nous avons testé
sur nos rats à flore humaine 3 types de laits fermentés
incorporés à 30 % dans l’aliment : le yaourt
(lait fermenté par Streptoccocus thermophilus et Lactobacillus
bulgaricus), un lait fermenté par une souche de Lactobacillus
casei (DN 114.001) et l’association de ces deux laits.
- Le yaourt diminue l’activité de la b-glucuronidase
et favorise donc l'élimination de cancérigènes
chimiques ;
- le lait fermenté diminue en plus la production de
gaz, acidifie le pH caecal et augmente la population de bifides
;
- l’association des deux laits fermentés accroit les
activités glycolytiques bénéfiques, ce
qui augmente la fermentation des glucides et donc la concentration
caecale d’acides gras à chaîne courte.
On s’attend à
ce que cette association yaourt-Lactobacillus casei puisse
réduire l’intolérance au lactose.
TOUT N’EST
PAS SI SIMPLE.IDENTIFIER LES VRAIS RESPONSABLES
Les produits terminaux du métabolisme bactérien
sont très complexes. Nos études sur la dégradation
des glucides révèlent les variations subtiles
des concentrations d’acides gras à chaîne courte,
d'acide lactique et de gaz en fonction des caractéristiques
de l'aliment, du consommateur et de sa flore colique.
De plus, la liste
des métabolites bactériens est loin d’être
exhaustive car de nombreuses souches bactériennes,
agissant en coopération ou en compétition, sont
impliquées dans les processus d'hydrolyse et de fermentation.
Jusqu'à présent, les chercheurs ont trop souvent
négligé d'élargir le champ d'investigation
de nouveaux métabolites bactériens. L'intérêt
croissant que nous portons au métabolisme des micro-constituants
végétaux dépourvus de valeur nutritionnelle
est une opportunité unique d'identifier des molécules
encore inconnues et, in fine, de découvrir les véritables
acteurs responsables des effets physiologiques exercés
par les aliments fonctionnels.
.ON EVOLUE,
NOS BACTERIES AUSSI
Les paramètres physiologiques et nutritionnels évoluent
de la naissance à la vieillesse, ce qui conduit à
l’existence probable de profils métaboliques bactériens
différents.
Le besoin en
fibres chez les enfants commence à être étudié
et des probiotiques sont testés chez les nouveau-nés
prématurés. Néanmoins, les connaissances
sur les fermentations coliques et la compréhension
de leurs répercussions chez le jeune restent rares.
Dans ce domaine, des recherches faisant appel à de
jeunes mammifères nés sans germes, placés
en isolateur et inoculés avec la flore fécale
de jeunes enfants ou de nouveau-nés, sont un formidable
moyen d'étudier l'influence des fermentations sur le
métabolisme endogène et l'intégrité
de la muqueuse colique.
.A CHACUN
SON PROFIL
Nous avons montré l'importance d'être ou
ne pas être méthanogène, mais il existe
de nombreux autres paramètres différenciant
les potentialités métaboliques de la microflore
colique. Citons par exemple la présence éventuelle
de bactéries sulfato-réductrices, la capacité
de la microflore à convertir ou non le cholestérol
et les acides biliaires en des composés intervenant
dans des pathologies coliques, le niveau d’implantation des
bifides.
Ces particularités
individuelles font clairement apparaître que les avantages
à consommer un aliment fonctionnel donné varient
selon le sujet.
On ne classe pas encore les individus en fonction de leur
profil fermentaire colique ! Cependant on pourrait essayer
de mieux le caractériser puisque la plupart des métabolites
bactériens sont, au moins partiellement, excrétés
dans les fèces, l'urine et les gaz expirés,
et donc s'identifient sans méthodes invasives.
.SAVANT MELANGE
ET AFFAIRE DE DOSE
Nous avons illustré par quelques exemples l'influence
des caractéristiques physico-chimiques et de la dose
des aliments fonctionnels sur les concentrations de différents
métabolites bactériens
D’autres facteurs
pourraient moduler les conclusions de ces recherches. Selon
ses habitudes alimentaires, chacun consomme quotidiennement
une association complexe d'aliments fonctionnels. Dans la
mesure où l'alimentation occidentale est connue pour
être déficiente en fibres par rapport aux recommandations
de l'OMS, on peut considérer que l'addition de fibres
est généralement favorable.
La situation
pourrait être différente avec les prébiotiques
ou les micro-constituants végétaux. Les prébiotiques
naturellement présents dans de nombreuses plantes comestibles
sont maintenant ajoutés aux boissons sucrées
et aux produits laitiers. Le seuil de leur tolérance
digestive, avec une consommation répartie au cours
de la journée, se situe entre 20 et 30 g, une consommation
excessive conduisant à des flatulences, des borborygmes,
une distension et des crampes abdominales, voire de la diarrhée.
Par ailleurs,
une intolérance au lactose ou une déficience
en d'autres enzymes endogènes entraînent une
surcharge colique en glucides habituellement digestibles.
Ne doit-on pas alors considérer ceux-ci comme des "aliments
fonctionnels négatifs" qui pourraient interférer
gravement avec les "vrais aliments fonctionnels" ajoutés
au régime ? De la même façon, les micro-constituants
végétaux tels que les glucosinolates possèdent
des propriétés potentiellement toxiques telles
que des effets mutagènes. Où se trouve alors
la limite entre les risques et les bénéfices
apportés par une consommation croissante de ces composés
?
En combinant
les probiotiques et les prébiotiques n'obtiendrait-on
pas de "supers ingrédients" d'aliments fonctionnels
? Les effets des symbiotiques doivent cependant être
examinés avec attention. En effet, nous avons montré
dans des expériences sur les laits fermentés
que l’effet de l'association de deux probiotiques ne correspond
pas simplement à l’addition des effets de chacun. Il
en est de même pour les micro-constituants. Par exemple
les effets biologiques des glucosinolates varient en fonction
de la nature des fibres présentes dans le régime.
EN CONCLUSION,
çA PEUT NE PAS ETRE BON POUR VOUS !
Les nutritionnistes
et les spécialistes de la technologie alimentaire doivent
garder à l'esprit qu'une analyse des propriétés
physico-chimiques des aliments fonctionnels ne suffit pas
à prévoir leurs effets physiologiques.
De notre point
de vue, les aliments fonctionnels ne devraient pas être
tous confondus dans une appellation unique telle que "C'est
bon pour vous!" mais différenciés en classes
répondant à l’une des appellations suivantes
"C’est bon pour vous car vous faites partie d’un groupe particulier",
"Si cela ne vous fait pas de bien, de toute façon,
cela ne vous fera pas de mal" ou, dans certains cas, "N'en
prenez pas !".
Odette Szylit
et Sylvie Rabot, Laboratoire d'Ecologie et de Physiologie
du Systeme Digestif.
Equipe Métabolites
Bactériens et Santé
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