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Intérêt
de la transgénèse pour comprendre les maladies
à prions
Hubert LAUDE
Unité de Virologie et Immunologie Moléculaires.
INRA Jouy-en-Josas
Les prions, agents responsables
des encéphalopathies spongiformes subaiguës transmissibles
(ESST), ont des propriétés biologiques et physico-chimiques
très singulières qui en font une catégorie
vraiment à part dans le règne des micro-organismes
pathogènes.
Ils induisent des maladies strictement
neurologiques, d’allure dégénérative
et inéluctablement mortelles, qui se déclarent
après une longue période d’incubation cliniquement
silencieuse. Ils provoquent chez l’homme quatre maladies,
dont la maladie de Creutzfeldt-Jacob (MCJ) et le Kuru, et
chez les animaux, la Tremblante du mouton et l’Encéphalite
spongiforme bovine (ESB), ou maladie de la vache folle. L’émergence
récente de
l’ESB, dont l’agent a tué plus de 160 000 animaux au
Royaume-Uni et que l’on suspecte très
fortement d’être à l’origine d’une nouvelle forme
de MCJ chez l’homme, a suscité un regain de
mobilisation dans la communauté scientifique et médicale
en même temps qu’un légitime émoi dans
le grand public.
Les maladies
à prions : une énigme non résolue
Ces maladies évoluent en général au sein
d’une espèce donnée, mais peuvent dans certains
cas
franchir la barrière d’espèce, comme tout l’indique
dans le cas de l’ESB. Elles obéissent à un double
déterminisme, génétique et infectieux.
La nature précise de l’agent causal n’est pas complètement
élucidée. Cela rend d’autant plus malaisée
le développement de méthodes de prévention
ou de
traitement, qui pour l’heure font cruellement défaut.
De plus, les prions montrent
une résistance exceptionnelle à des procédés
de stérilisation pourtant d ûment validés
vis-à-vis des autres classes de micro-organismes.
Ces procédés ont de ce fait été
pris en défaut lors de certaines interventions médicales
ou de la production de farines de viandes destinées
à l’alimentation animale.
On ne pourra répondre
aux problèmes soulevés par les ESST que par
la compréhension des
mécanismes intimes de la pathogénie de la maladie
et de sa transmission. L’une des difficultés
auxquelles se heurtent ces recherches provient du fait qu’il
n’existe pas actuellement de technique
permettant de multi-plier efficacement les prions en dehors
de l’animal, comme on sait le faire pour
tant d’autres pathogènes. Des travaux en cours à
l’INRA visent à développer de nouveaux systèmes
de culture cellulaire sensibles à ces agents. Pour
l’heure, leur propagation en laboratoire repose
essentiellement sur l’inoculation à des rongeurs, souris
ou hamster, auxquels plusieurs souches de
prions ont pu être transmises. Sans l’aide de la transgénèse,
qui permet de créer à volonté des lignées
d’animaux exprimant un gène étranger ou modifié,
il est clair que les connaissances sur les ESST
n’auraient pas progressé au rythme que l’on a connu
durant la dernière décennie.
Sans
protéine de prion, ni infection ni maladie
L’un des apports majeurs de la transgénèse
a été de démontrer le rôle clé
joué par une protéine de
l’hôte, désignée protéine de prion
ou PrP, qui est normalement exprimée à la surface
des cellules et
notamment des cellules du tissu nerveux.
Un trait marquant des ESST est
l’accumulation d’une forme anormale de PrP, qui se caractérise
entre autre par sa propension à former des agrégats.
Certaines formes assez rares d’ESST humaines, dites familiales,
sont d’ailleurs associées à diverses mutations
touchant le gène spécifiant la PrP, et que l’on
soupçonne de favoriser le processus de conversion en
PrP anormale. La PrP anormale serait donc responsable, de
façon directe ou indirecte, des désordres constatés
dans le tissu nerveux des individus morts de cette maladie.
Selon une théorie qui n’est pas formellement prouvée
à ce jour mais qui a la faveur d’un grand nombre de
scientifiques,
la PrP anormale constituerait l’agent in-fectieux lui-même.
Celui-ci serait alors dépourvu de matériel
génétique, et la conversion de la protéine
PrP normale en PrP anormale serait l’essence même de
son
mode de propagation. Quelle que soit la véritable nature
de l’agent pathogène, la PrP est indis-
pensable à sa multiplication, et cela a été
prouvé de façon irréfutable par le truchement
de la
lignées de souris chez lesquelles le gène spécifiant
la PrP a été inactivé se montrent
intracérébrale d’une souche d’ESST, fatale chez
tous les
animaux ayant un gène PrP intact. Non seulement ces
souris ne font pas la maladie, mais elles se
montrent incapables de propager l’agent. Une expérience
complémentaire a consisté à introduire
dans
le cerveau de ces souris un greffon de tissu cérébral
provenant de souris sensi-bles. Les souris ainsi
greffées restent bien portantes après inoculation
intracérébrale d’une suspension infectieuse.
Des
coupes de leur cerveau révèlent cependant que
des lésions caractéristiques des ESST (spongiose,
accumulation de PrP anormale) sont bien présentes,
mais elles sont strictement limitées au territoire
greffé. L’agent infectieux ne peut donc ni se multiplier,
ni induire des lésions dégénératives
dans des
cellules nerveuses qui ne synthétisent pas la protéine
de prion.
Un autre type d’approche, toujours
tributaire de la transgénèse, vise à
identifier les domaines de la
molécule plus directement impliqués dans le
processus de conversion ou indispensables à la
propagation de l’agent infectieux. A cette fin, on réintroduit
chez les souris sans PrP des formes
diversement tronquées du gène. Il est également
possible d’obtenir des souris chez lesquelles le gène
ne s’exprime que dans certaines catégories de cellules,
afin d’examiner les effets qui en résultent sur
la réceptivité des animaux à l’infection
ou sur la nature des lésions engendrées. On
a ainsi pu montrer
que des animaux chez lesquels la protéine s’exprimait
spécifiquement dans les astrocytes, c’est-à-dire
des cellules non neuronales, faisaient après infection
une maladie très semblable à celle des animaux
normaux.
Un rôle
biologique hors infection ?
L’obtention de souris sans PrP
soulève par ailleurs une question intriguante : quelle
est au juste la
fonction physiologique de la protéine de prion ? On
s’attendrait en effet à ce que l’absence de cette
protéine, virtuellement importante dans la mesure où
sa séquence est très conservée chez les
mammifères, entraîne au moins certains désordres
chez les animaux, à défaut d’être létale.
Or ces
animaux ont une durée de vie tout à fait normale,
et ne manifestent aucun désordre locomoteur ou
comportemental apparent. Ces souris présentent cependant
certaines anomalies discrètes, telles
qu’une perturbation du cycle circadien, qui suggèrent
un rôle de la PrP dans la transmission nerveuse.
La transgénèse
permet également de créer des animaux dont les
cellules surexpriment la PrP, suite à
l’introduction de copies additionnelles du gène. Lorsque
l’expression du gène excède dix fois la
normale, des désordres neuro-musculaires peuvent apparaître.
Enfin, grâce à une nouvelle prouesse de
la transgénèse, les chercheurs pourront disposer
à brève échéance de souris chez
lesquelles
l’expression du gène sera réglable, c’est-à-
dire qu’il deviendra possible d’éteindre ou d’allumer
la synthèse de PrP.
De telles expériences
devraient aider à élucider le rôle biologique
de la PrP, ce qui n’est pas sans incidence sur la compréhension
des mécanismes impliqués dans la genèse
de la maladie.
La période
d’incubation, face cachée de la maladie
Mais revenons à la maladie,
ou plutôt à la phase qui la précède.
Là encore, la transgénèse fournit des
outils irremplaçables. Tout d’abord, elle a permis
d’établir qu’il existe un lien étroit entre
le niveau
d’expression du gène PrP et la vitesse d’apparition
des symptômes. Lorsque l’on infecte des souris
porteuses de copies supplémentaires du gène,
on constate un raccourcissement substantiel de la durée
d’incubation. Au plan pratique, cela permet de créer
des lignées de souris chez lesquelles la maladie
se déclenche 60 jours environ après l’inoculation
viru-lente, alors que la durée d’incubation chez les
indi-vidus non transgéniques varie entre 100 et 400
jours, selon les lignées et les souches d’agent.
L’utilisation de tels modèles accélère
la cadence des expériences, ce qui devrait en particulier
bénéficier à la recherche de drogues
capables de freiner la multiplication de l’agent dans les
tissus
nerveux, dans la perspective, pour l’instant lointaine, d’une
utilisation à des fins thérapeutiques.
Le système nerveux central
est l’unique siège des lésions associées
aux ESST. Or la voie
intracérébrale, empruntée lors d’une
inoculation expérimentale ou
accidentelle (geste neurochirurgical), n’est bien évidemment
pas la voie d’accès normale de l’agent
infectieux. Le point d’entrée naturel dans l’organisme
est périphérique - l’intestin par exemple, après
ingestion - et ce n’est qu’ultérieurement que l’infec-tion
se développe dans le cerveau. Cette première
phase, déterminante pour l’issue de l’infection, reste
très largement méconnue. L’utilisation récente
d’une série de souris transgéniques avec un
gène PrP normal, mais déficientes en une catégorie
donnée de cellules immunitaires, a ouvert une voie
qui semble également très prometteuse. En effet,
les souris pro-venant d’une lignée déficiente
en lymphocytes B, et qui sont par ailleurs normalement
sensibles à une infection par voie intracérébrale,
ne font pas de mala-die lorsque l’agent est inoculé
par voie périphérique. Autrement dit, l’infection
est stoppée avant la phase de neuroinvasion. Ce
résultat indique qu’au moins une population de lymphocytes
B est impliquée dans la phase précoce de
l’infection. Ces cellules pour-raient entre autre représenter
le site initial de multi-plication de l’agent.
La
barrière d’espèce
Un autre volet des recherches sur les ESST faisant largement
appel à la transgénèse concerne la
barrière d’espèce, un aspect particulièrement
important puisqu’il touche au problème de la
transmission interspécifique. La notion de barrière
d’espèce se réfère à la capacité
limitée qu’ont les
agents d’ESST à induire la maladie chez un animal d’une
autre espèce : lors des premiers passages
dans une espèce différente, la période
d’incubation est beaucoup augmentée et le nombre d’animaux
malades est en général très inférieur
à ce qu’il est dans l’espèce d’origine. La transgénèse
a permis de
démontrer que la protéine de prion était
un déterminant majeur de cette barrière d’espèce.
L’une des
expériences les plus démonstratives a consisté
à infecter des souris exprimant un transgène
PrP de
hamster avec une souche d’agent propagée sur hamster,
à laquelle la souris est normalement
réfractaire : la totalité des animaux se sont
infectés et ont développé la maladie
dans un délai
comparable à celui observé chez le hamster.
Ce délai peut encore être raccourci si le gène
de hamster
est introduit chez des souris sans PrP endogène. Par
conséquent, la substitution du gène PrP de souris
par celui du hamster fait que la souris transgénique
se comporte comme un hamster vis-à-vis de
l’agent infectieux !
L’application évidente
d’une telle observation est la création de souris offrant
une sensibilité accrue à
l’infection par des souches d’agent responsables d’ESST chez
l’homme ou les animaux domestiques.
On a récemment obtenu des souris exprimant un transgène
PrP bovin, et qui sont infectables par
l’agent de l’ESB avec une efficacité de 100 % et un
délai d’incubation de 150 jours. L’INRA poursuit
des travaux similaires dans le but d’obtenir des souris plus
réceptives à l’agent de la Tremblante
ovine. La barrière d’espèce reflète l’existence
d’un certain degré de divergence, plus ou moins élevé,
des séquences de PrP entre différentes espèces.
Il n’est toutefois pas possible d’évaluer la probabilité
d’un passage trans-spécifique sur la base du taux de
divergence. A titre d’illustration, le taux de
divergence bovin/homme, proche de 12 %, ne semble pas empêcher
le passage à l’homme, alors
qu’avec un taux deux fois plus faible le passage hamster/souris
est pratiquement impossible. Cela
signifie que certains domaines de la protéine PrP seraient
plus déterminants que d’autres dans ce
phénomène de barrière. L’utilisation
de transgènes correspondant à des chimères
inter-spécifiques,
par exemple homme/souris, devrait permettre, là encore,
de mieux cerner quels sont ces domaines.
Enfin, il faut savoir que la substitution de gène n’est
pas toujours suffisante pour abolir la barrière
d’espèce, ce qui suggère l’intervention d’autres
facteurs que la transgénèse permettra peut-être
aussi
de découvrir.
Conclusions
La mise en oeuvre et le perfectionnement des techniques
de transgénèse chez la souris a été
et
continue d’être un atout capital pour l’avancement des
recherches sur les ESST.
Au travers de schémas
expérimentaux variés, cette technologie a permis
d’acquérir des connaissances tout à fait essentielles
sur la biologie, la pathogénie et la génétique
des ESST.
Celles-ci mettent en lumière
le rôle primordial de la protéine PrP dans la
propagation de l’agent infectieux, l’apparition des lésions
neurodégénératives, et la barrière
d’espèce. Il est pratiquement certain que dans les
années à venir cette technologie pourra être
étendue, sous certaines réserves, à des
grands mammifères : à quand le premier mouton
porteur d’un gène de PrP inactivé ?
Bibliographie
– Chesebro B. (1998). BSE and
prions : uncertainties about the
agent. Science 279, 42-43.
– Dormont D. (1997). Les agents transmissibles non conven-
tionnels ou prions. Virologie 1, 11-22.
– Pathologie Biologie (1995) 43 (1 et 2) : deux numéros
entière-
ment consacrés aux prions.
– Prusiner S (1995). Les maladies à prions. Pour la
Science 209,
42-50.

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