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Proscriptions
et engouements superlatifs, ou quand le mieux devient l'ennemi
du bien
Lionelle NUGON-BAUDON
Ecologie et Physiologie
du Système Digestif, INRA Jouy-en-Josas
Novembre 1997
Les exigences des consommateurs
ont évolué en quelques décennies d’une préoccupation purement
quantitative à un désir de qualité. L’aliment, de simplement
nutritionnel, a maintenant une valeur santé. Si ce concept
n’est pas vraiment nouveau, puisqu’Aristote était son parrain,
il suppose la connaissance parfaite des mécanismes par lesquels
l’aliment intervient dans les grands processus biochimiques
et physiologiques, ... et nous n’en sommes pas encore là.
De surcroît, la mode est aux modes, qu’elles soient alimentaires
ou autres.
Dernier maillon d’une chaîne
d’informations, le consommateur est inondé de renseignements
de plus en plus vulgarisés, de plus en plus approximatifs.
Ce qu’il gagne en rapidité et peut-être en simplicité d’informations,
il est évident qu’il le perd en prudence. Les engouements
ou les proscriptions médiatiques pour tel ou tel constituant
du régime alimentaire sont repris et “ expérimentés ” par
la population. Ceux qui ne sont pas justifiés peuvent être
tout simplement sans effet, mais d’autres, par contre, sont
toxiques et délétères au sens large.
La recherche en nutrition et
en toxicologie alimentaire est en perpétuelle évolution. Fonder
une décision de reformulation d’un régime sur un état de connaissance
à un moment donné constitue donc un risque non négligeable
de passer à côté du bon choix.
Les quelques exemples qui suivent
illustrent, de façon sommaire, deux théorèmes qui semblent
n’avoir pas subi de modifications notables depuis des siècles
: on ne trouve que ce que l’on recherche (à l’inverse de Pascal)
et c’est la dose qui fait le poison (Le Paracelse).
Les engouements
Carotènes
D’origine végétale, ils tirent
bien sûr leur nom de la carotte. Nous les consommons de diverses
manières. D’abord, en mangeant des fruits et des légumes qui
en possèdent plusieurs centaines ; parmi ces carotènes, se
trouve le b-carotène qui est la molécule-mère de la vitamine
A. Les carottes, épinards, agrumes, poivrons, paprika et mangues
en sont particulièrement bien pourvus. Ensuite, ils sont également
employés en alimentation animale pour intensifier la pigmentation
de la chair des volailles et la coloration des oeufs. Enfin,
les carotènes ont été utilisés dans certaines pilules à bronzer.
Il y a encore deux ans, l’enthousiasme
pour le b -carotène était à son comble, puisqu’il avait la
flatteuse réputation d’être un candidat anti-cancer très prometteur
grâce à ses propriétés anti-oxydantes. De fait, il protégeait
le rongeur du cancer du foie, mais seulement au cours de la
phase d’initiation de la cancérogénèse, c’est-à-dire qu’il
devait être ingéré pratiquement en même temps que le cancérogène.
D’autres études indiquaient, toujours chez l’animal, une “
protectivité " vis-à-vis du cancer de l’oesophage, du
larynx et de la vessie. Pour le cancer du poumon, les résultats
étaient plus contradictoires.
Une étude finlandaise a jeté
une note discordante dans ce concert de louanges en suggérant
que le béta -carotène
pouvait augmenter le risque de cancers pulmonaires chez le
fumeur. Le National Cancer Institute américain vient d’annoncer
que deux des grandes études sur humains qu’il sponsorisait
ont également donné des résultats négatifs. Dans la première
étude, plus de 18 000 sujets, dont des fumeurs, ont ingéré
quotidiennement pendant 8 ans un placebo, ou de la vitamine
A, ou encore du béta-carotène. Contrairement à toute
attente, et à l’inverse de ce qui est observé chez l’animal,
le groupe de sujets ayant reçu le béta-carotène a développé
28 % de cancers du poumon de plus que le groupe recevant le
placebo, et comptait 17 % de décès supplémentaires. Cette
étude (qui avait coûté la bagatelle de 42 millions de dollars)
a été arrêtée sur le champ, soit plus d’un an avant son terme
prévu. L’autre étude, moins négative, concluait à une absence
totale d’effets favorables du b -carotène.
Ces études montrent à quel point
il est nécessaire d’investir et en temps et en argent. Il
est aussi important de savoir qu’une substance est protectrice
ou délétère, ou même qu’elle n’a aucun effet.
Ces résultats reposent, s’il
en était besoin, le problème des observations faites chez
l’animal et extrapolées à l’Homme ; on y retrouve les problèmes
que posent les supplémentations abusives ou trop hâtives.
Mais tomber dans l’excès inverse,
c’est-à-dire la proscription, serait également prématuré,
et il est pratiquement impossible d’éviter de manger du béta-carotène.
En effet, les résultats décrits plus haut ne doivent pas être
sortis de leur contexte.
Sélénium
Très à la mode en ce moment,
le sélénium se retrouve paré de nombreuses vertus et, s’il
est vrai qu’il en possède certaines, il est également toxique.
Il nous est apporté par les céréales
lorsqu’elles sont cultivées sur des sols qui en contiennent,
mais également par la viande lorsque les animaux ont reçu
une alimentation contenant du sélénium, que ce soit de façon
naturelle ou du fait de supplémentations. La dose quotidienne
suggérée chez l’homme varie, selon les auteurs, de 50 à 100
millionième de gramme. En conséquence, il est risqué de recommander
des supplémentations trop élevées, puisqu’elles doivent prendre
en compte l’apport alimentaire, variable et pratiquement impossible
à évaluer pour chaque individu. Les nombreuses études épidémiologiques
poursuivies sur le sélénium laissent peu de doute sur son
pouvoir protecteur vis-à-vis de nombreux cancers : le cancer
du foie spontané ou consécutif à une hépatite B, le cancer
du poumon moins fréquent chez les grands fumeurs, lorsqu’ils
fument un tabac riche en sélénium. Il protégerait également
du cancer de la peau, de l’estomac et de l’oesophage, fréquent
dans les régions naturellement pauvres en sélénium (Chine).
En ce qui concerne le cancer côlorectal, les résultats restent
divergents.
Chez la ratte, cette fois, le
sélénium protège du cancer mammaire induit par une substance
cancérigène. L’extrapolation chez la femme de plus de 50 ans
est assez délicate. En effet, une étude hollandaise poursuivie
pendant cinq ans ne trouve aucun effet protecteur, alors qu’une
autre étude, suédoise celle-là, donne des résultats encourageants.
En d’autres termes, rien n’est très évident au sujet des liens
entre cancer du sein et sélénium.
Le sélénium pourrait aussi avoir
des vertus protectrices vis-à-vis de certaines pathologies
cardiaques, mais là encore rien n’est démontré.
La déficience en sélénium est
très bien connue des vétérinaires en milieu rural. On possède
beaucoup moins de données chez l’Homme ; cependant, en Chine
où le sol de certaines régions est dépourvu de sélénium, les
maladies de Keshan et de Kashin-Beck a pu être reliée à sa
carence. D’autres implications ont été évoquées, mais insuffisamment
documentées pour pouvoir tirer des conclusions solides. Ainsi,
on se demande si cette carence ne jouerait pas un rôle dans
la sclérose multiple, une maladie auto-immune qui conduit
à la destruction du système nerveux et de certaines glandes
endocrines, notamment la glande thyroïde. De fait, cette maladie
est assez fréquente en Europe dans les régions où le sol est
pauvre en sélénium ; mais d’autres facteurs alimentaires et
une prédisposition génétique sont aussi évoqués.
A plus hautes doses, le sélénium
de protecteur devient toxique pour le foie chez le rat. Chez
l’Homme, on considère qu’il suffit de décupler la dose, soit
un peu plus d’un milligramme, c’est-à-dire trois fois rien,
pour se trouver en zone à risque. De plus, il aggrave les
conséquences de la carence en iode qui touche particulièrement
certaines populations d’Afrique. La pathologie la plus fréquemment
mentionnée à la suite de consommation excessive de sélénium
est la “ Alkali Disease ”, qui se manifeste par un comportement
anormal, des troubles de la vision, une paralysie
et des troubles fonctionnels de la cavité buccale. La chute
des cheveux et des dents est également mentionnée. Ce ne sont
donc pas exactement les résultats qu’en attendent les gens
qui considèrent la supplémentation en sélénium comme une panacée
anti-âge !
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