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La sécurité
des aliments
Ces derniers temps, la sécurité
des aliments a occupé une place importante dans l’actualité,
en France et dans l’Union Européenne. De nombreux débats publics
ont porté, d’une part sur le développement de l’encéphalopathie
spongiforme bovine (ESB) et sa possible transmission à l’homme,
et d’autre part sur l’utilisation du génie génétique pour
la production de denrées alimentaires. Lors de ces débats
ainsi que dans la presse, le rôle de l’expertise scientifique
et la responsabilité des décideurs politiques et des professionnels
dans la gestion des risques ont été largement mis en question.
L’innocuité des aliments, considérée
auparavant comme une composante ordinaire de la qualité d’un
produit alimentaire au même titre que les qualités nutritionnelles,
organoleptiques ou de service, apparaît maintenant clairement
comme un droit absolu du consommateur.
Paradoxalement, lorsqu’on interroge
le consommateur français sur les risques alimentaires qui
le préoccupent le plus, il met en tête la présence d’additifs
et de résidus de produits agro-chimiques et vétérinaires,
alors que ce risque est considéré comme mineur par les scientifiques
chargés de sécurité des aliments (depuis longtemps, la présence
d’additifs alimentaires et de résidus de produits phytosanitaires
est réglementée). Ce décalage révèle la dimension irrationnelle
de la peur du consommateur, le risque étant d’autant moins
accepté qu’il semble “ caché ” ou non mesurable.
1. Terminologie
Les termes “ sécurité des aliments
” et “ sécurité alimentaire ” sont les traductions respectives
des termes anglais “ food safety ” et “ food security ”. La
sécurité alimentaire fait référence à la disponibilité et
l’accessibilité des denrées, et concerne plus spéci-fiquement
les pays en voie de développement dans lesquels la faim est
toujours très préoccupante. La sécurité des aliments a trait
à l’innocuité des denrées alimentaires. La sécurité des aliments,
au sens restreint, correspond à la sécurité chimique des aliments,
tandis qu’au sens large, elle inclue également l’hygiène des
aliments.
2. Enjeux
La sécurité des aliments présente
de multiples enjeux :
– un enjeu de santé publique
: par le biais de son alimentation, le consommateur peut être
exposé à des agents infectieux ou des substances toxiques
dont les effets s’expriment à court ou long terme, et peuvent
engendrer des pathologies voire la mort prématurée.
– des enjeux socio-économiques
: nos aliments doivent non seulement avoir une composition
optimale pour répondre aux attentes des consommateurs en matière
de valeur nutritionnelle, de qualités organoleptiques, de
service et de coût, mais aussi être irréprochables au plan
de l’innocuité. Aujourd’hui, le consommateur exige la sécurité
maximale même pour les produits bas de gamme. Le moindre doute
du consommateur sur l’innocuité d’un produit a des répercussions
immédiates et désastreuses en terme de marché, pour tous les
produits de la même marque, de la même gamme , voire de toute
la filière (exemple : filière viande bovine).
3. Principaux
risques
Les aliments et les boissons
ingérés peuvent, par le biais des agents infectieux et/ou
des substances toxiques qu’ils véhiculent, provoquer divers
effets toxiques plus ou moins graves. Selon les cas, ces effets
toxiques occasionnent des troubles passagers, provoquent ou
aggravent des pathologies, voire sont responsables de la mort
accidentelle ou prématurée : par exemple, toxi-infections,
intoxications, allergie, baisse de fécondité, toxicité chronique
dont la cancérisation.
• Facteurs
de risque véhiculés par l’alimentation :
L’aliment est un milieu dont
la composition est extrêmement complexe et variable. Il est
source de divers facteurs de risques parmi lesquels on peut
retrouver les facteurs suivants :
– bactéries et virus (Salmonella
Thyphimurium ou enteridis, Clostridium perfringens et Staphylococcus
aureus) sont les agents les plus souvent impliqués dans les
toxi-infections alimentaires ; Escherichia coli 0157 : H7
fait l’objet d’une surveillance particulière , en raison des
épidémies d’infections que cet agent a occasionnées ces dernières
années dans d’autres pays ; Clostridium Botulinum libère une
toxine responsable du botulisme ; Listeria monocytogenes est
responsable d’encéphalites, de septicémies et d’avortements.
Des virus peuvent également être transmis par voie orofécale,
tels les virus de l’hépatite A et de l’hépatite E).
– agents transmissibles non
conventionnels : c’est le cas de l’agent infectieux incriminé
dans le cas de la maladie de la vache folle. La nature de
la particule infectante (prion) serait, selon certaines hypothèses,
de nature protéique. Elle présenterait une grande résistance
aux hautes températures, et donc aux méthodes classiques de
stérilisation.
– toxines naturelles des végétaux
(glucosinolates des crucifères, alkylbenzènes des épices
et plantes condimentaires, alcaloïdes des pommes de terres,
psoralènes de divers végétaux), toxines des algues et des
moisissures (les mycotoxines induisent de nombreux effets
toxiques. L’une des plus toxiques, l’aflatoxine B1, est un
puissant cancérogène chez l’Homme. Les aflatoxines, se développent
sur les arachides, les ochratoxines et trichotécènes sur les
céréales, la patuline sur les pommes, …).
– contaminants chimiques (radionucléides
; métaux lourds tels que le cadmium et le mercure qui font
l’objet d’une bioconcentration dans le milieu marin et les
produits de la mer ; produits phyto-sanitaires ; médicaments
vétérinaires ; additifs de l’alimentation animale, …).
– additifs alimentaires,
et produits néoformés lors des processus technologiques ou
des traitements ménagers (par oxydation : peroxydes, radicaux
libres ; par dégradation thermique : amines hétéro-cycliques,
hydrocarbures aromatiques polycycliques, monomères cycliques
d’acides gras …; par nitro-sation : nitrosamines), ou provenant
des matériaux en contact avec les aliments (monomères, additifs
antioxygènes, antilumières, lubrifiants, …).
– organismes génétiquement
modifiés (OGM), tels que les plantes et microorganismes
transgéniques, ou issus d’OGM.
• Catégories de risque :
Certains risques apparaissent,
d’autres diminuent voire disparaissent (grâce aux progrès
de l’hygiène, de la nutrition, du traitement des aliments…).
Classées en fonction des circonstances qui les génèrent, voici
actuellement les principales catégories de risque :
– risque nutritionnel (allergénicité
de certaines protéines, alimentation déséquilibrée responsable
à terme de pathologies) ;
– risque environnemental (xéno-oestrogènes,
boues de station d’épuration, rejets industriels, produits
phytosanitaires : les limites de résidus fixées sont de plus
en plus sévères) ;
– risque lié aux procédés et
produits nouveaux : OGM, ou produits issus d’OGM soupçonnés
de pouvoir être allergènes pour certaines personnes; aliments
non-caloriques, enrichis, fonctionnels… ;
– opérateur inconscient (exemples
: l’huile frelatée en Espagne, le vin au méthanol en Italie)
;
– risque ponctuel : c’est l’accident
de fabrication (exemple : L-tryptophane aux Etats-Unis, benzène
en France).
Notons que certaines catégories
de la population, nourrissons, jeunes enfants, femmes enceintes,
personnes âgées, personnes des milieux défavorisés, sont plus
sensibles ou plus exposées que la population moyenne à certains
risques alimentaires.
4. Acteurs
La sécurité des aliments doit
être assurée tout au long de la chaîne alimentaire, de la
production des matières premières issues de l’agriculture
et de l’élevage jusqu’aux aliments présents dans l’assiette
du consommateur. Elle met en jeu l’intervention de nombreux
acteurs : producteurs, industriels, importateurs, distributeurs,
agents des organismes de contrôle, consommateurs, formateurs,
chercheurs, … Aussi, une réelle coopération et responsabilisation
de l’ensemble des acteurs s’impose.
La nouvelle approche communautaire
en matière d’hygiène des denrées alimentaires (directive CEE
93/43) délègue aux professionnels une grande part de responsabilités
pour le choix des moyens à mettre en œuvre en vue d’assurer
la sécurité des aliments. Depuis, les industries agro-alimentaires
ont recours à des sociétés de conseil et formation, des assureurs,
des juristes afin de s’organiser pour identifier et gérer
les risques inhérents à la sécurité des aliments. Ainsi, pour
l’hygiène des aliments, les industriels mettent en place des
autocontrôles fondés sur les principes de l’HACCP (hasard
analysis and control of critical points) et rendent compte
de ces mesures auprès des organismes d’état en charge des
contrôle sanitaires. Il conviendrait qu’à l’avenir cette démarche
s’étende à la sécurité chimique des aliments.
Les organismes de contrôle, quant
à eux, doivent mettre en œuvre à la fois des actions ponctuelles
pour traiter les situations d’urgence, et un plan de surveillance
à long terme. Par ailleurs, de nombreuses instances scientifiques
consultatives internationales et nationales chargées des problèmes
de sécurité des aliments apportent une aide à la décision
aux pouvoirs publics. Une Agence de Sécurité Sanitaire des
aliments devrait être créée, bientôt, en France.
Le consommateur, également, doit
prendre conscience qu’il intervient aussi sur la sécurité
des aliments lors des traitements ménagers de conservation,
préparation et cuisson. Pour exercer pleinement sa responsabilité,
il doit être bien informé.
5. Analyse
du risque
La notion de risque alimentaire
a beaucoup évolué au cours des dernières décennies. Il ne
s’agit pas simplement de prévenir des incidents voire des
accidents mais aussi de prévenir des crises de défiance comme
celle qui a touché dernièrement toute la filière de la viande
bovine.
Analyser les risques consiste
non seulement à évaluer les risques mais aussi à gérer les
risques. La prévention des crises exige en plus la communication
sur les risques.
Actuellement, dans les pays industrialisés,
nous consommons 80 % de produits plus ou moins transformés
par l’industrie alimentaire. Dans le contexte actuel de mondialisation
des échanges, les matières premières et les produits alimentaires
prêts à consommer ont de multiples provenances. Le rythme
des innovations est de plus en plus rapide. De plus, un produit
donné se trouve souvent diffusé très vite, très loin, et à
très grande échelle, ce qui rend l’analyse des risques d’autant
plus complexe.
Par ailleurs, certains risques,
notamment ceux qui expriment leurs effets à long terme et
à faible dose, sont les plus délicats à analyser et à prévenir.
Les scientifiques et les instances de contrôle doivent donc
s’interroger sur le risque potentiel, dans dix ou trente ans,
que représente la consommation actuelle d’un produit, compte
tenu des évolutions possibles de comportement du consommateur
dans l’intervalle.
Depuis près d’un demi siècle,
le risque lié à l’usage intentionnel des additifs alimentaires,
le plus facilement maîtrisable a priori, a été évalué : établissement
d’une liste positive, des doses journalières admissibles.
Il a servi de base à la définition des principes de l’évaluation
toxicologique de substances présentes accidentellement ou
intentionnellement dans les aliments et à l’élaboration de
la réglementation en matière de sécurité des aliments. La
réglementation est régulièrement complétée en fonction des
nouveaux problèmes posés, et autant que possible, harmonisée
entre pays et instances internationales concernées.
Ainsi, le parlement européen
a adopté le règlement relatif aux nouveaux aliments et aux
nouveaux ingrédients alimentaires le 16/01/97. Selon ce règlement,
ces produits doivent faire l’objet d’une évaluation d’innocuité
suivant une procédure communautaire avant la mise sur le marché,
et d’un étiquetage spécifique. La France, depuis mars 1996,
a adopté le principe de précaution (qui consiste à retirer
un produit dès qu’on le soupçonne d’être nocif) pour édicter
ses mesures de protection sani-aire dans le cas de la maladie
de la vache folle. Ce même principe est de règle pour l’évaluation
de la sécurité des organismes transgéniques.
6. Recherches
au service de la sécurité des aliments
Les recherches en sécurité des
aliments sont au service de l’ensemble des acteurs qui interviennent
dans l’analyse des risques. Les domaines de recherche vont
de l’évaluation des risques à l’étude des stratégies de prévention.
En particulier, l’estimation rigoureuse des risques implique
de disposer de données précises et fiables sur les relations
dose-effet, les habitudes des consommateurs, le niveau des
expositions, la sensibilité des individus en fonction de l’état
physiologique.
Elles sont réalisées au sein
de plusieurs organismes publics : l’INRA (microbiologie, virologie,
toxicologie alimentaire, veille sanitaire), le INSERM, le
CNRS, l’Institut Pasteur, le CEA, le CNEVA (épidémio-surveillance,
bactériologie, virologie, orientées vers le contrôle des denrées
animales, et appui technique), universités (Brest, Bordeaux,
Dijon, Toulouse…), DGCCRF (recherches méthodologiques pour
la détection des toxiques). Une part modeste des recherches
en Nutrition/Sécurité des aliments est assurée par l’industrie
agro-alimentaire (1% de la valeur ajoutée) au regard de l’effort
de recherche que l’on constate dans d’autres pays ( Japon,
Etats-Unis : environ 5 fois plus) ou dans d’autres secteurs
industriels (pharmacie : environ 10 fois plus).
Les recherches sont nécessairement
pluridisciplinaires et couvrent les champs suivants : biologie/
biochimie/ biologie moléculaire ; nutrition/ toxicologie alimentaire
; microbiologie/ virologie ; génie des procédés ; sciences
humaines et sociales ; modélisation/ prospective.
Des actions de soutien de la
recherche en sécurité des aliments ont été lancées ces dernières
années. Sont à noter :
– des actions incitatives émanant
des organismes de recherche (INRA, CNEVA)
– le programme Aliment-Demain,
programme pluriannuel fonctionnant sur le principe d’appels
d’offre, cofinancé par le Ministère de la Recherche et la
Direction Générale de l’Alimentation, portant sur les thèmes
Nutrition-Toxicologie, Technologie et Qualité alimentaires,
Consommateur et marché. Un nouveau programme portant sur la
qualité et la sécurité des aliments devrait être lancé en
1998.
– des programmes européens, financés
sur appel d’offre : F.A.I.R. et Biotechnology.
7. Conclusion
La sécurité et la qualité de
l’alimentation constituent des enjeux majeurs en terme de
santé publique, en particulier dans un contexte général d’accroissement
de l’espérance de vie. Ainsi, pour faire face à une nouvelle
génération de risques, une nouvelle génération d’acteurs,
plus actifs, mieux informés, plus responsables doit se mobiliser.
Toutefois, l’alimentation ne
doit pas être considérée exclusivement comme un vecteur de
facteurs de risque, n’oublions pas que c’est aussi et avant
tout un vecteur de facteurs préventifs. En effet, une alimentation
équilibrée, adaptée aux besoins de chaque individu (selon
son âge, son état physiologique, son activité…) et prenant
en compte son patrimoine génétique, contribue à lutter contre
les facteurs toxiques de l’environnement dans son ensemble,
et participe au ralentissement des mécanismes de sénescence
et d’apparition des pathologies majeures. Cette alimentation
préventive trouve sa place dans une démarche de Nutrition
Publique Prospective dans laquelle un certain nombre de pays
se sont déjà engagés.
L’amélioration des connaissances
scientifiques est un outil précieux d’aide à la décision.
C’est sur ces connaissances que s’appuient en particulier
la réglementation et la formation nécessaires à une réelle
politique de prévention. Aussi, aujourd’hui, plus que jamais,
la recherche en sécurité des aliments mérite d’être mobilisée
et soutenue.
Paule MARTEL
Directeur de recherches
Laboratoire de Nutrition
et Sécurité Alimentaire
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