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L'implant
et son temps
Docteur
J. Fain
Partir d'un
détail, et en déduire l'ordre du monde, est un pari et un
parti certes classique, mais cependant hasardeux. Et pourtant...
considérons l'implant: nul acte peut-être n'est plus le reflet
de l'évolution de notre spécialité, de notre mentalité, de
notre société.
Qu'était l'implant au départ ?
une technique un peu magique, mise au point dans un pays lointain
par des gens très sérieux qui tenaient un discours très savant
avec des termes très techniques, peut-être parce qu'ils craignaient
justement qu'on ne les prenne pas au sérieux. D'où ce malentendu
sur certains termes, comme ostéo- intégration, qui recouvrent
cependant des faits très réels, très qualifiables, très quantifiables...
Entre cette sacralisation et les a priori négativistes, qu'est
devenu l'implant maitenant ? : une technique avérée, fiable,
avec ses avantages et ses inconvénients, désacralisée mais
reconnue. Ceci pourrait être le cas de bien des techniques,
de bien des médecines. Entre le charlatanisme exacerbé par
le déclin du religieux et l'incertitude des mondes, et la
lucidité et le rejet des systèmes, tout est aujourd'hui possible,
en médecine comme ailleurs.
Technique à part, l'implant est devenu une spécialité dans
la spécialité...
oui, mais laquelle ?
sur le plan pratique c'est le problème de la formation et
de la qualification qui est posé; sur le plan théorique, c'est
de l'éclatement des "spécialités" qu'il s'agit : éclatement
ou plutôt morcellement et reconstruction. N'arrivera-t'on
pas à délivrer certaines qualifications, très précises, de
façon très sérieuse et très pointue, comme par exemple le
font les autorités aériennes civiles ou militaires qui délivrent
des aptitudes au pilotage spécifiques pour tel ou tel avion.
Et sur le plan médical, une juxtaposition de module acquis
ne pourrait-elle pas donner une spécialité ?.. dont on pourrait
alors redessiner les contours au fur et à mesure des évolutions.
..au lieu d'en fixer des lignes figées pour une éternité qui
ne dure pas 10 ans et génère inconfort, malaise et explosion.
Notre monde est celui de l'adaptabilité et de l'adapatation.
Remodeler, recomposer, tenir compte... tout est lié
actuellement et l'agilité d'esprit est nécessaire. L'implant
est un acte en soi, mais intégré dans un programme, aux nécessités
duquel il se soumet, mais aussi qu'il conditionne... d'où
les rapports à l'autre, l'autre praticien certes, mais aussi
l'autre technique: accepter un autre point de vue, tenter
de l'appréhender, non pour arriver à un "consensus mou" mais
pour voir si "on peut faire" ou non. ..et comment.
Chirurgien, il m'a souvent été difficile de faire comprendre
à mes collégues anesthésistes que je disposais pour un même
patient d'une série d'interventions réalisables, et qu'ils
devaient sortir de leur schéma habituel: acceptation ou récusation
pour rentrer dans le: plutôt ce "package" que celui-ci. ..ou
pour être plus français, plutôt cette solution que celle-là.
Travail d'équipe, l'implant peut impliquer des interventions
beaucoup plus lourdes que sa simple pose: reconstruction
de crête, comblement de sinus. ..Les problèmes éthiques qui
se posent peuvent être, à la limite, ceux qui se posent à
la chirurgie esthétique: apprécier le risque encouru, le service
rendu, faire la balance, la faire saisir au patient: d'où
les points de frictions où s'affrontent deux mondes, l'anglo-
saxon et le nôtre... quelqu'un peut-il disposer librement
de son corps, à ses seuls risques et périls ? et le médecin
qui fait prendre ces risque est-il attaquable ? Il existe
là, une même appréhension par les juges du phénomène en implantologie
et en chirurgie esthétique; on est beaucoup plus sévère sur
la nécessité d'un exposé des risques et leur appréhension
en chirurgie esthétique; on est sévère sur les conditions
techniques de réalisation des implants... peut-être cela correspond-il
à une réalité, à une nécessité, peut-être est-ce aussi le
premier motif plausible saisi par les juges pour éviter tel
débordement: problème d'un choix de société. Problème qui
se répercute aussi dans le choix des matériaux utilisés dans
ces chirurgies: faut-il utiliser des produits autologues,
hétérologues, d'origine animale ? La découverte du VIH, les
progrès de la virologie, la découverte des prions ont modifié
bien des choses; en ce domaine, a-t'on encore le droit d'être
innocent ?
L'implant pose aussi le rapport à l'argent,
le co ût de la médecine, son remboursement, et
les contradictions entre une règlementation de 50 ans,
des techniques, des gestions modernes... et les effets pervers
qui en découlent.
Un implant unitaire et sa couronne sont certes onéreux,
mais intrinséquement, ils le sont moins qu'un bridge de trois
dents -ou de quatre. ..et ils évitent, à tout le moins, la
fragilisation de ces dents, sinon leur dévitalisation. Tout
devrait donc être fait pour soutenir cette technique. et bien
non... L'implant, et la couronne qui va avec, comble des combles,
ne sera pas remboursé et le bridge de 4 dents, si, aussi bien
par la mutuelle que par l'assurance maladie. Curieux monde
qui favorise une pratique certes plus intéressante pour le
praticien, moins pour le patient car tous les coûts se répercutent,
et qui grève l'avenir... et l'on parle de maitrise de la santé.
Pratique intéressante, l'implant est aussi tentation: tentation
de sauter les étapes, risque d'employer "per primurn" une
technique qui doit être le dernier recours et ne saurait dispenser
le praticien commer le patient de l'arsenal thérapeutique
au complet: le meilleur implant c'est encore la racine naturelle.
Tel est l'implant, solution de génie, symbole de nos contradictions,
de nos peurs, de nos attentes, vecteur de notre ambiguité,
reflet de notre société à l'aube bientôt du troisième millénaire...
c'est quand même plus reposant et constructif que la comète.
Docteur J. Fain
Service de Stomatologie et Chirurgie-Maxillo-Faciale
AP-HP CHU BICETRE
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