Des animaux qui s'espionnent: évolution culturelle et/ou évolution biologique ?

Depuis plusieurs décennies, les écologistes du comportement ont accumulé des preuves que le comportement des animaux n'est pas entièrement déterminé par leurs gènes mais qu'il dépend aussi de leur environnement. En particulier, les animaux utilisent effectivement les informations recueillies par l'observation de la performance des autres (ce que les chercheurs appellent l'«information publique») dans une vaste variété de situations et de contextes où ils ont à prendre des décisions importantes pour la transmission de leurs gènes, allant de l'approvisionnement à l'évitement des prédateurs en passant par le choix d'un lieu ou d'un partenaire de reproduction.

Il est depuis longtemps admis que les humains sont influencés par leurs congénères dans la prise de décision. Qu'en est-il des animaux ? Dans la revue Science du 23 juillet 2004, Etienne Danchin, écologiste du comportement, directeur de recherche au CNRS [1], fait avec d'autres chercheurs le point sur l'influence qu'exerce le comportement des animaux sur celui des animaux voisins. Ils proposent que les animaux extraient de la performance de leurs congénères de l'information qui pourrait générer une évolution culturelle en interaction étroite avec l'évolution biologique.

Depuis plusieurs décennies, les écologistes du comportement ont accumulé des preuves que le comportement des animaux n'est pas entièrement déterminé par leurs gènes mais qu'il dépend aussi de leur environnement. En particulier, les animaux utilisent effectivement les informations recueillies par l'observation de la performance des autres (ce que les chercheurs appellent l'«information publique») dans une vaste variété de situations et de contextes où ils ont à prendre des décisions importantes pour la transmission de leurs gènes, allant de l'approvisionnement à l'évitement des prédateurs en passant par le choix d'un lieu ou d'un partenaire de reproduction.

Par exemple, lorsqu'il est face à une nouvelle ressource alimentaire, un rat noir se base sur l'odeur de l'haleine de ses voisins en bonne santé pour décider de consommer un aliment que ces derniers avaient go ûté avant lui, évitant ainsi le risque d'un empoisonnement. Dans le domaine du choix d'un partenaire sexuel, dans de nombreuses espèces, les femelles préfèrent s'apparier avec les mâles les plus colorés, les plus brillants ou ayant le comportement de séduction le plus exagéré. Il était jusqu'à présent admis que cette préférence sexuelle était transmise génétiquement. Pourtant, dans des expériences où l'on montre tout d'abord à des femelles un mâle isolé ayant toutes ces caractéristiques attractives, et un mâle plus terne mais courtisant une femelle, les femelles observatrices choisissent ensuite le mâle terne, qu'elles ont vu attirer avec succès une autre femelle. Contrairement à ce que l'on pensait, il apparaît donc que ces comportements ne sont pas uniquement codés par des gènes; ils peuvent être appris, enclenchant alors un processus culturel, c'est-à-dire selon ces auteurs "des profils comportementaux qui diffèrent entre les populations et qui sont transmis de façon non génétique entre générations". Un aspect important de la transmission culturelle est qu'elle présente les trois conditions nécessaires à l'initiation d'un processus de sélection: variation, héritabilité et pression de sélection. De ce fait, de même que l'on parle d'évolution biologique comme résultat d'une sélection s'exerçant sur la variabilité génétique, on peut parler d'une évolution culturelle résultant d'une sélection s'exerçant sur la variabilité culturelle.

Maintenue suffisamment longtemps, cette transmission culturelle pourrait influencer l'évolution biologique et même conduire à la spéciation. Si, par exemple, au sein d'une population, le choix de partenaires sexuels préférentiels s'effectue suffisamment longtemps sur la base de comportements culturels locaux (comme des différences dans les cris de parade, ou des préférences sexuelles divergentes selon les populations), une sous-population pourrait alors donner naissance à une nouvelle espèce (incapable de se reproduire avec l'espèce d'origine). Dans de telles situations, l'évolution culturelle influencerait donc l'évolution biologique.

«L'idée que des oiseaux, des poissons ou des rats puissent avoir une culture est assez peu répandue et surtout difficilement admise», commente étienne Danchin, «autant par la sagesse populaire que par les psychologues et les anthropologues et, pour des raisons différentes, par les généticiens». Pourtant, si elle existe, l'évolution culturelle chez les animaux élargit les champs du possible dans le domaine de l'hérédité. Si les gènes portent à eux seuls toute l'hérédité, les différences seront toujours transmises des parents à leurs enfants biologiques. Dans le cas d'une transmission culturelle, les jeunes peuvent aussi être affectés par n'importe quel adulte non apparenté, et les adultes peuvent s'influencer les uns les autres. Les possibilités de transmission sont ainsi accrues, conduisant à des processus impossibles, voir contradictoires, avec la seule transmission génétique. L'évolution culturelle pouvait ainsi relever d'un processus Lamarckien.

Comme le soulignent les auteurs de cette revue, ces hypothèses pourraient modifier profondément notre perception du fonctionnement de l'évolution. «La notion d'information publiqueapporte l'outil essentiel pour étudier la culture chez les animaux» précise étienne Danchin, qui espère que cette réflexion stimulera les recherches dans ce domaine.

Notes :

[1] Laboratoire Fonctionnement et évolution des systèmes écologiques, CNRS – Université Paris 6 – école normale supérieure. Paris.

Références :

From nosy neighbours to cultural evolution. Danchin étienne1, Giraldeau Luc-Alain2, Valone Thomas J.3, and Wagner Richard H4. Science 23 juillet 2004.

1 : Laboratoire Fonctionnement et évolution des systèmes écologiques, Université Paris 6, France.

2 : Département des Sciences Biologiques, Université de Québec à Montréal, Canada.

3 : Department of biology, Saint-Louis University, Etats-Unis.

4 : Konrad Lorenz Institute, Autriche.

Contact chercheur:

Etienne Danchin,

edanchin2004@yahoo.fr

Contact Département des sciences de la vie :

Jean-Pierre Ternaux, 01 44 96 43 90,

jean-pierre.ternaux@cnrs-dir.fr

Source

Descripteur MESH : Animaux , Évolution culturelle , Évolution biologique , Gènes , Comportement , Environnement , Reproduction , Observation , Paris , Hérédité , Génétique , Science , Recherche , France , Autriche , Québec , Canada , Population , Santé , Partenaire sexuel , Adulte , Vie , Oiseaux , Parents , Face , Poissons , Risque , Pression , Prise de décision , Perception

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