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Les enfants et le drame américain

Entretien avec le Docteur Jean Claude Chanseau, Chef de Service de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, CHR de Libourne.
19 septembre 2001
Propos recueillis par Dr F. Girard

caducee : Pensez-vous que les images de la catastrophe newyorkaise représentent un danger pour nos enfants ?
Dr JC Chanseau:
En fait, il faut différencier deux tranches d'âge, les 5-9 ans et les 10-14 ans. Dans la première tranche, c'est l'âge de l'excitation par le voir. Les images d'effondrement des tours et sirènes hurlantes des pompiers s'intégrent parfaitement dans la mythologie de leurs préoccupations. La représentation est complètement envahie par le ludique, la protection ludique assurant la défense de leur univers psychique. Elle est sous tendue par des processus d'angoisse enfantine, de castration, de culpabilité attachée au désir d'être grand, et la toute puissance repose sur les pompiers.
Pour les 10-14 ans, les choses sont bien différentes car ils vivent leurs émois propres et c'est le temps du challenge entre représentation objective du monde et ce qu'ils en ressentent. La situation est potentiellement dangereuse car on est en plein porte à faux : on leur montre pour de vrai le mensonge, tout en affirmant que c'est la vérité. Au travers des images TV il est apparu que tout pouvait arriver, sans une goutte de sang, sans aucune mutilation ou souffrance. Ils se retrouvent face à des images de terreur policée ou masquée, dont l'horreur ne peut être issue que d'une réflexion intellectuelle personnelle.
La pudeur sémantique de l'image porte le danger d'un monde virtuel qui, certes, repart, mais dans lequel plus rien ne sera comme avant : l'impossible est désormais possible, mais le possible n'est pas vrai....La TV, quelles qu'en soient les raisons, permet de ne pas payer la facture, et on avale les drames, sans forcément les comprendre, sans rentrer dans la réalité des corps disloqués, des traumatismes, des infirmités, ou tout simplement de la mort. On entre d'un grand pas, au travers de la retransmission de ce drame, dans un monde édulcoré dans lequel les horreurs seront les compagnons de route de demain. Il convient donc que les parents et les médecins aident les enfants à réaliser que derrière chaque pierre, il y a des morts et des orphelins. Il faut qu'ils se le représentent, qu'ils réflechissent sur cette somme de misère, qu'ils prennent conscience que cela existe, que l'on n'y peut rien et que l'on y pourra rien.

caducee : Quels traumatismes sont à attendre chez ces enfants ?
Dr JC Chanseau :
Peu de troubles ont été recensés et les seuls enfants marqués seront vraisemblablement ceux dont les parents vont décompenser pour des raisons personnelles ou familiales. Des risques de télescopage d'images sont à craindre chez ceux dont la violence du climat familial peut induire des transpositions, mais il n'y a pas de cauchemars ou de terreurs nocturnes décrites chez les enfants équilibrés dans leur vie. Leur survenue inciterait à une vigilance toute particulière quant au climat familial.

caducee : Qu'en est-il des grands ados et des adultes ?
Dr JC Chanseau :
Par un autre mécanisme, ils (et on) ressentent, de façon intuitive, que dans tout ce qui va se passer dans les jours ou semaines à venir, n'est pas prévu . Les USA vont-il s'engager dans une guerre sainte ? De quel type de guerre va-t-il s'agir ? Doit-on s'attendre à un conflit long et terrible comme pour le Vietnam ?..
Le monde par lequel nous sommes équilibrés va changer, et des repères d'un autre type vont être introduits.
La dimension kamikase multiplie le danger, tout le monde devient dangereux pour tout le monde et c'est cette vision que l'on donne aux adolescents. Cependant, l'imaginaire n'a pas de règle, aussi la situation actuelle peut-elle faire décompenser des pathologies "limites", encourageant le " à quoi bon" de nos jeunes. Ils perdent aujourd'hui leur capacité d'illusionner le monde puisque celui-ci peut être rayé n'importe quand et c'est là une pierre de taille dans le pessimisme physiologique de l'adolescent. Au delà, c'est la mort de la confiance possible en l'autre, et le début, tout aussi possible, d'une escalade à la mesure de l'irrépressibilité du danger.
Le rôle du médecin est d'essayer d'éviter l'envahissement de l'angoisse, d'aider à intégrer l'ambivalence du monde : rien n' est beau, rien n'est laid, ce n'est que ce que l'on veut faire du monde qui est...
Une bonne raison, s'il en fallait, pour le médecin de tenir le langage humaniste qui est aussi le sien....

 
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