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Rupture
du ligament croisé antérieur chez le footballeur
Le point de vue de la Société française de chirurgie
orthopédique et traumatologique
Entretien avec le Dr Guy Bellier (SOFCOT)
Le ligament croisé antérieur du genou (LCA) est une zone particulièrement
exposée lors de la pratique du football en raison des multiples
sauts spectaculaires, rotations et pivots auxquels se livrent
les joueurs. Dernier touché : Robert Pires, blessé au sommet
de sa forme à la 20ème minute du match qu'il disputait le
23 mars dernier.
1. Quelle est la fréquence
de la rupture du ligament antérieur du genou par rapport aux
autres lésions observées lors de la pratique du football ?
Dr.G.Bellier : "Il s'agit d'une lésion extrêmement
fréquente chez le footballeur puisque dans ce sport de pivot-contact
imposant de multiples rotations, le LCA est l'objet de constantes
sollicitations à chaque fois que le joueur se réceptionne
après un saut ou un changement de direction rapide. La rupture
du ligament survient lors de l'opposition brutale du corps
aux changements de direction, une situation courante qui fait
appel à la mobilité et aux réflexes des joueurs ou lors du
contact avec ses adversaires (tacles).
La pratique sportive reste
la principale cause de rupture du LCA bien avant la traumatologie
routière et l'accidentologie qui sont plutôt à l'origine de
la rupture du ligament croisé postérieur. La lésion du LCA
peut être isolée ou associée à des lésions méniscales et/ou
cartilagineuses et/ou ligamentaires.
Le diagnostic lésionnel est
actuellement facilité par l'examen clinique rigoureux du patient
et confirmé grâce à l'imagerie par résonance magnétique(IRM).
La formation actuelle des médecins du sport, des médecins
de station de ski et des médecins d'équipe a contribué à mieux
identifier cette lésion invisible à la radio standard. "
2. L'accident dont a été
victime Robert Pires était-il prévisible chez un joueur aussi
bien entraîné ?
Dr G.Bellier : "Au football,
il faut savoir anticiper. R.Pires a précisé qu'il avait manqué
de vigilance, de concentration lors de son accident. Le saut
qu'il a effectué pour éviter le tacle de son adversaire et
la rotation, alors imposée à son corps, est à l'origine de
cette rupture de ligament. Dans un jeu qui mise sur la mobilité,
la vitesse, l'astuce, il suffit d'un quart de seconde d'inattention
pour mal se réceptionner.
Statistiquement, on constate moins de ruptures du LCA chez
les sportifs de haut niveau que chez les amateurs qui pratiquent
dans de moins bonnes conditions (sur des terrains pas toujours
en très bon état et en étant moins bien entourés médicalement)."
3. Puisqu'il n'existe pas
de conduite thérapeutique univoque face à ce type de lésion
souvent complexe, dans quelles indications êtes-vous personnellement
conduit à envisager une chirurgie à chaud ou une chirurgie
différée ?
Dr G.Bellier : "Opérer
à chaud, plus exactement, dans les 10 jours suivant le traumatisme
ou à froid est une décision qui se prend au cas par cas, après
avoir effectué un examen clinique approfondi, une IRM et avoir
dialogué avec le patient, les enjeux n'étant pas identiques
pour un sportif de compétition et pour un sportif amateur.
Dans la plupart des cas, examen
clinique et IRM à l'appui, il me semble préférable de différer
l'intervention pour laisser aux lésions (du ligament latéral
interne, du ménisque) et aux contusions osseuses le temps
de cicatriser et de ne pas surajouter immédiatement le traumatisme
de la chirurgie au traumatisme de l'accident. Après un mois
et demi de traitement fonctionnel, l'intervention peut se
dérouler dans de meilleures conditions, le genou étant refroidi
et ayant eu le temps de digérer son traumatisme …
Contrairement aux ruptures
du tendon d'Achille qui imposent une chirurgie précoce, les
interventions en urgence concernent moins de 5 % des lésions
limitées au ligament croisé antérieur qui, lui, ne peut cicatriser."
4. L'attitude thérapeutique
a-t -elle évolué ces dernières années face à ce type de lésions
?
Dr G Bellier : "Voici
15 ans, chez le sportif, on opérait à chaud toutes les ruptures
du ligament croisé antérieur ; la technique consistait à suturer
les ligaments rompus. Mais cette intervention était grevée
d'un pourcentage élevé de mauvais résultats (plus de 50 %)
et nécessitait secondairement une nouvelle intervention, le
recours à la greffe après plusieurs mois de plâtre, en raison
de la très mauvaise vascularisation de ce ligament. Ces mauvais
résultats ont incité à abandonner cette technique de suture
pour recourir directement à l'autogreffe qui consiste à prélever
un tendon dans le propre genou du patient.
Exactement positionné à la
place du ligament rompu, ce tendon va entamer un processus
de ligamentisation Grâce à la réorganisation du tissu collagène
en l'espace d'un an, ce tendon se transformera en ligament.
Il faut du temps pour que la greffe prenne et se consolide.
Si la marche est possible au bout de quelques jours, la reprise
d'une activité pivot-contact, tel que le foot prend plusieurs
mois ! à ma connaissance, dans la grande majorité des cas,
les grandes contraintes imposées par les sports de pivot-contact
imposent six mois d'arrêt."
5. La pratique du football
à haut niveau est-elle compatible avec la rupture du ligament
croisé antérieur ?
Dr G.Bellier : " Encore
faut-il s'entendre sur la gravité de la rupture. Est-elle
partielle ou complète? Est-elle isolée ou s'accompagne-t-elle
d'autres lésions ?
Si elle n'est pas traitée,
elle se solde par une instabilité du genou difficilement compatible
avec la pratique du sport à haut niveau et devient source
d'arthrose et d'usure du cartilage.
Une rupture du LCA qui surviendrait
à l'école de foot mérite que l'on s'interroge sur un changement
d'orientation."
6. Pensez-vous que l'arrêt
de Pires soit de nature à compromettre la reprise de son activité
sportive au même niveau ?
Dr G.Bellier : "Chez
un sportif de haut niveau, l'arrêt ne signifie pas immobilisation
stricte. Il remarchera très vite après l'intervention, et
pourra se consacrer totalement à sa rééducation. à 28 ans,
compte tenu de sa puissance musculaire et de son excellent
état général, il peut récupérer son niveau sans problème,
à condition de ne pas précipiter la reprise (6 à 8 mois d'arrêt
au minimum). Il faut arriver à oublier l'accident et reprendre
confiance. Les techniques de reconstruction sont particulièrement
performantes comme peuvent en témoigner nos récents champions
de ski qui ont retrouvé leur niveau."
7. Impose-t-on les mêmes
délais de rééducation aux sportifs de haut niveau et aux amateurs
?
Dr G. Bellier : "On
peut imaginer qu'un sportif de compétition doté d'une bonne
musculature récupèrera plus vite qu'un sportif amateur. Cependant
il existe pour l'organisme, notamment en cas d'autogreffe,
des délais de récupération incompressibles ne pouvant à mon
sens être inférieurs à 6 mois. Je préconise, quant à moi,
une reprise programmée des activités en flexion extension
à partir du 2ème mois (type natation, vélo), du footing après
4 mois. Vers le 6ème mois, j'autorise les déplacements latéraux
au tennis, le jogging en terrain irrégulier et la reprise
progressive du contact avec le ballon sur le terrain sans
équipier. La reprise de l'entraînement à proprement parler
s'effectue entre le 8ème et le 12ème mois. Il est rare de
pouvoir reprendre sans risque la compétition avant le10ème
mois sous peine de fragiliser et de distendre sa greffe."
8. En l'absence de recette,
d'exercices spécifiques, quels conseils donneriez-vous à un
footballeur soucieux de préserver sa forme ?
Dr G.Bellier : "Se montrer
extrêmement vigilant et concentré me semble prioritaire. Entretenir
et développer sa musculature et sa coordination de mouvements
est une nécessité. Maintenir un entraînement d'activité de
fond par la pratique du vélo, de la marche, de la course de
la natation reste valable quel que soit le sport pratiqué.
Dans le cas précis du foot, j'insiste sur les qualités indispensables
de proprioception, reflet d'une bonne perception du schéma
corporel qui permettent une bonne prise de conscience de ses
postures et de ses réflexes. "
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