Gènes,
transgènes, allergènes
Jean-Michel WAL,
Laboratoire d’Immuno-Allergie Alimentaire
La commercialisation des premières
plantes transgéniques s’accompagne d’un vaste débat
d’idées et de passions.
Le risque éventuel
pour la santé publique, et notamment le développement
d’allergies, que pourrait faire courir la consommation d’organismes
génétiquement modifiés (OGM) ou des produits
qui en sont dérivés est souvent mis en avant.
En fait, ce risque n’est pas propre aux OGM : dès lors
qu’une protéine est ingérée, un risque
allergique peut être suspecté. Peut-on le prévoir
ou l’estimer ? La question revêt plusieurs aspects.
Si le transgène code
pour un allergène connu, il est tout à fait
probable que la plante transgénique va exprimer la
protéine exogène avec son potentiel allergénique.
C’est ce qui s’est passé lorsque la Société
américaine Pioneer Hi Bred Int. a voulu intégrer
dans le soja l’albumine 2S de la noix du Brésil.
C’est une protéine de réserve riche en méthionine
et cystéine dont l’introduction dans le soja visait
à rééquilibrer la composition protéique
de la graine (naturellement pauvre en acides aminés
soufrés) et donc à augmenter la valeur biologique
du soja pour l’alimentation animale. Malheureusement, l’albumine
2S est un allergène reconnu par les patients sensibles
à la noix du Brésil, et ces mêmes patients
reconnaissent tout autant cette protéine lorsqu’elle
est exprimée par le soja transgénique. Il en
de même pour la ß-lactoglobuline, un allergène
majeur du lait de vache.
Nous avons produit de la ß-lactoglobuline recombinante
dans une bactérie et montré qu’elle possédait
les mêmes propriétés allergéniques
que la protéine native.
Inversement, la transgénèse
peut être conçue comme un moyen de diminuer l’allergénicité
d’un aliment. Des chercheurs japonais ont fabriqué
un riz transgénique en insérant un ADN, anti-sens
de l’ADN codant pour une globuline considérée
comme l’allergène majeur. Ce riz contient effectivement
moins de cette globuline que le riz naturel, mais cette protéine
reste toujours présente en quantité non négligeable,
et d’autres allergènes "mineurs" n’ont pas été
éliminés ; il n’est donc pas établi que
ce riz " hypo-allergénique " soit toléré
par des individus sensibles.
L’évaluation de l’éventuelle
allergénicité de la molécule d’intérêt,
exprimée par le transgène est difficile du fait
de l’insuffisance des données historiques, cliniques
et épidémiologiques. Il faut donc se tourner
vers des méthodes indirectes d’évaluation ou
de prédiction de l’allergénicité. L’expérimentation
animale ne permet pas de fournir, pour l’instant, de modèles
pertinents extrapolables à l’homme. Dans le cas de
l’étude de l’allergénicité de la noix
du Brésil, les essais sur souris avaient même
conduit à considérer la " fameuse " albumine
2S comme un allergène mineur, voire à un tolérogène
!
Par ailleurs, il n’existe
pas de lien étroit entre la fonction d’une protéine
et son caractère allergène éventuel.
Ce risque est alors estimé par un faisceau de présomptions
:
1. le transgène
ne doit pas provenir d’un organisme reconnu pour son allergénicité
;
2. certaines propriétés
physico-chimiques sont considérées comme des
éléments défavorables, par exemple la
stabilité à la température, aux pH acides,
aux traitements technologiques, ou encore la résistance
aux attaques par les enzymes digestives. Par opposition, une
protéine recombinante labile sera présumée
présenter un risque allergénique faible ou nul.
Ces critères n’ont cependant pas de valeur absolue
: ainsi, la caséine, protéine dégradée
lors de la digestion, se révèle être un
allergène aussi puissant que la ß-lactoglobuline,
protéine résistante aux protéases.
Une approche complémentaire
se fonde sur l’analyse des homologies de séquences
pouvant exister entre la protéine étrangère
exprimée et des allergènes dont la structure
est connue et répertoriée dans des banques de
données accessibles sur Internet.
Des programmes de comparaison
de séquences permettent d’identifier des fragments
analogues, plus ou moins longs. L’existence de fragments comportant
une succession de 8 (ou plus) résidus d’acides aminés
identiques ou chimiquement similaires est considérée
comme une présomption d’allergénicité.
Cette approche permet d’éliminer rapidement des constructions
à risque. Par contre, l’absence de séquences
communes ou voi-sines d’une telle longueur ne constitue pas
une garantie formelle d’innocuité en raison :
1. de la pauvreté
des informations disponibles dans les banques de données
où trop peu d’allergènes sont répertoriés
;
2. du fait que des petites
séquences homologues de moins de 8 acides aminés
peuvent se rapprocher lors du repliement de la molécule
et participer à la formation de structures immuno-réactives.
De plus, l’allergénicité
d’un aliment est rarement, pour ne pas dire jamais, due à
un constituant unique, mais, au contraire, à un grand
nombre de protéines, généralement
des glycoprotéines.
Cette constatation de l’origine
multigénique des allergènes alimentaires soulève
dans le cas des OGM une question supplémentaire : le
transgène inséré peut-il, en particulier,
modifier le niveau d’expression de certaines protéines
allergéniques présentes dans les lignées
naturelles ? Chez le soja, des chercheurs américains
ont montré que l’introduction du gène codant
la protéine qui confère la résistance
à un herbicide, le glyphosate, ne semble pas avoir
entraîné de modifications tant qualitative que
quantitative, visibles dans la composition en allergènes
" naturels " de différentes variétés
commerciales, mais la technique utilisée était
relativement peu discriminante.
Rien ne permet donc de considérer
les OGM comme étant plus ou moins allergéniques
que les organismes naturels correspondants, et à
ce jour, on ne peut pas évaluer de manière fiable
et objective leur allergénicité.
Ne sachant pas répondre
à la question : " qu’est-ce qui fait d’une glycoprotéine
a priori banale, un allergène puissant ", il convient
d’étudier de manière plus approfondie l’impact
des technologies modernes sur l’apparition de nouvelles structures
allergènes.
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