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Pourquoi
des microorganismes trangéniques dans les aliments
?
De Michel
DESMAZEAUD, Unité de Recherches Laitières et
Génétique Appliquée. INRA Jouy-en-Josas.
L’exode
rural et l’essor des villes ont considérablement modifié
les méthodes de production et de commercialisation
des produits alimentaires. Nous avons vécu une véritable
révolution qui a conduit l’agriculture à privilégier
une production de masse et la filière agro-alimentaire
à développer des techniques de production industrielles
et à mettre en place une grande distribution très
puissante.
Cet essor de la production agricole et alimentaire s’est
accompagné d’une uniformisation des saveurs et/ou des
arômes des produits. Heureusement, la filière
agro-alimentaire a réagi aux critiques des consommateurs
dont les exigences ont évolué en quelques décennies,
d’une préoccupation purement quantitative à
un désir de qualité.
Pour plusieurs produits alimentaires fermentés,
les micro-organismes transgéniques pourraient être
à la base de différentes innovations.
On pourrait disposer de germes aux propriétés
améliorées dans des domaines très variés
: enzymes mieux adaptées aux transformations, nouveaux
composés d’arômes naturelles ou d’agents texturants,
meilleure résistance aux bactériophages, molécules
inhibitrices de germes indésirables, ou molécules
probiotiques bénéfiques pour la santé
du consommateur.
INTERET
DES LEVURES TRANSGENIQUES
Les
levures jouent un rôle essentiel dans la panification,
l’oenologie et la transformation de l’amidon en sucres. La
génétique moléculaire a été
développée chez plusieurs levures, dont Saccharomyces
cerevisae.
Pour les
levures de boulangerie, plusieurs améliorations pourraient
être envisagées : vitesse de croissante et
rendement sur le milieu utilisé, résistance
au séchage pour les levures qui doivent être
produites sous forme de ferments secs actifs, résistance
au froid pour des préparations de pâtes destinées
à être congelées ; conservation,
car l’activité fermentaire des levures diminue au cours
des stockages. De plus, le pouvoir fermentaire de la pâte
et le développement de la flaveur du pain résultent
d’un ensemble d’activités enzymatiques liées
au catabolisme du sucre.
En remplaçant
les promoteurs naturels des gènes des enzymes responsables
de la fermentation du maltose (maltase et maltose-perméase)
par des promoteurs constitutifs forts, provenant de la même
souche, on a obtenu une secrétion accrue de ces enzymes.
La
levure ainsi modifiée métabolise mieux le maltose
et libère des quantités de C02 plus importantes,
à un stade plus précoce, ce qui diminue le temps
de levage.
Ce fut
le premier OGM employé en alimentation en Grande-Bretagne.
Dans ce cas, il faut remarquer qu’il y a cuisson du pain et
que les consommateurs n’absorberont pas de levures vivantes.
De même,
la fermentation d’un mo ût de brasserie fait intervenir
le métabolisme des sucres, des acides aminés,
des peptides et des lipides, pour aboutir à la formation
d’éthanol et de composés aromatiques.
Par
transgénèse, on pourrait obtenir des souches
présentant des propriétés plus intéressantes
: métabolisme plus stable, fermentation plus rapide,
meilleure conversion du maltose et du maltotiose en éthanol,
résistance à l’éthanol, profils aromatiques
équilibrés et reproductibles, caractère
plus ou moins floculant.
La fermentation
alcoolique constitue l’étape fondamentale de l’élaboration
des vins. L’utilisation de souches pures pose deux problèmes
: celui de la stabilité des souches, et celui de leur
développement dans les milieux non stériles
que sont les mo ûts de raisin. Les principales propriétés
à améliorer et à stabiliser pourraient
être le rendement en l’éthanol et la tolérance
à l’éthanol, la production d’esters et de glycérol,
l’adaptation à des températures extrêmes,
des exigences faibles en éléments nutritionnels.
D’autres propriétés pourraient être recherchées
comme la tolérance au SO2, la fermentation malo-lactique,
ou le caractère floculant qui intéresse notamment
l’élaboration de vins mousseux par la méthode
champenoise.
Des
levures alimentaires transgéniques peuvent aussi produire
des protéines hétérologues comme la chymosime
A, enzyme de la présure utilisée pour la coagulation
du lait en fromagerie.
En effet,
à la suite d’une pénurie croissante de présure
de veau, on recherche depuis une vingtaine d’années
des succédanés de présure utilisables
industriellement. Le gène de la chymosime A a été
cloné dans la levure laitière Kluyveromyces
lactis, puis cette chymosime a été utilisée
pour fabriquer différents fromages notamment des emmentals.
Les résultats obtenus avec de la chymosime produite
par la levure transgénique sont identiques à
ceux observés avec la présure de veau. Les techniques
de purification de l’enzyme sont telles que les préparations
commerciales de celle-ci ne renferment pas de levures transgéniques
qui ne seront donc pas retrouvées dans les fromages.
INTERET
DES BACTERIES TRANSGENIQUES
L’évolution
inéluctable de la fabrication des produits laitiers
fermentés (laits fermentés, yaourts et fromages)
dans de grandes unités mécanisées, la
généralisation de la conservation du lait au
froid, ainsi que l’amélioration de la régularité
des qualités organoleptiques des produits artisanaux
ou traditionnels, impliquent une maîtrise de plus en
plus grande de la fermentation lactique et une bonne connaissance
des levains. En effet, il est désormais bien démontré
qu’en plus de leur importance dans l’acidification du lait,
les bactéries lactiques jouent un rôle primordial
dans l’apparition de l’arôme ou de précurseurs
d’arôme, ainsi que dans la texture finale des produits.
Une
préoccupation majeure des industriels est d’avoir un
levain lactique adapté chaque jour au lait de fabrication.
Or, le
lait est un milieu de culture très variable.
Modifier
génétiquement la régulation des systèmes
métaboliques des bactéries permettrait de les
rendre moins dépendantes de leur milieu de culture,
notamment vis-à-vis de l’utilisation de leur source
d’énergie glucidique (le lactose) ou des fractions
azotées impliquées dans la synthèse de
leur protéines.
Il existe
une instabilité génétique de ces caractères,
et l’on constate l’apparition spontanée de variants
ayant perdu des plasmides, qui coagulent le lait trop lentement,
perturbant ainsi des fabrications.
Par
intégration de certains éléments plasmidiques
dans le chromosome, on peut rendre les souches transgéniques
plus stables.
En utilisant
des souches dont les gènes codant pour certaines enzymes
protéolytiques auraient été amplifiés,
on pourrait mieux contrôler la production de composés
aromatiques. Les souches pourraient aussi être modifiées
pour se lyser plus rapidement dans les caillés ; la
libération précoce de leurs enzymes accélérerait
l’affinage des fromages et modifierait la cinétique
de libération des arômes.
L’étude
des polysaccharides exocellulaires sécrétés
par certaines bactéries lactiques montre qu’ils jouent
un rôle fondamental dans la texture des laits fermentés,
et notamment des yaourts brassés. Or, la biosynthèse
de ces composés est très peu connue ; elle implique
de très nombreux gènes d’où le caractère
particulièrement instable de leur production. A terme,
on devrait pouvoir obtenir des souches aux caractères
stabilisés, produisant plus de polysaccharides aux
caractéristiques rhéologiques adaptées
aux produits souhaités.
Des virus
spécifiques peuvent infecter les bactéries,
s’y multiplier et entraîner la mort des cellules qui
les contiennent, d’où des retards d’acidification.
Ces phages lytiques se répandent dans les ateliers
de fabrication ou de préparation des levains, réinfectant
de nouvelles souches. Certains phages sont beaucoup plus pernicieux
: ce sont les phages tempérés ou prophages.
Ils pénètrent dans la cellule bactérienne,
s’intègrent à son chromosome, supportent plusieurs
divisions cellulaires sans devenir lytiques, mais peuvent
le redevenir de façon inattendue.
Les
techniques de génie génétique permettent
actuellement d’augmenter la résistance des bactéries
lactiques aux bactériophages, notamment en amplifiant
les activités naturelles de défense portées
par certains gènes.
Les bactéries
lactiques produisent une grande variété de peptides
ou de protéines ayant une activité antibactérienne.
Ces molécules appelées bactériocines
pourraient être mieux exploitées dans diverses
transformations laitières, notamment pour assurer la
sécurité hygiénique de certains fromages.
Aujourd’hui, la nisine, bactériocine produite par des
souches de lactocoques, est utilisée par les industriels.
Elle permet par exemple de lutter contre le gonflement
butyrique des fromages à pâte pressée
cuite. Par ailleurs, ces molécules ou les souches les
sécrétant pourraient être utilisées
pour contrôler le niveau de germes pathogènes
comme Listeria monocytogenes ou Staphylococcus aureus de certains
fromages. Des camemberts ont été fabriqués
avec des souches produisant de la nisine ; leur efficacité
est d’autant plus grande que la contamination du lait est
faible, ce qui exige d’améliorer la qualité
bactériologique du lait cru.
Les
souches transgéniques seraient plus efficaces car,
par mutagenèse dirigée, on pourrait les rendre
plus spécifiques vis-à-vis des souches cibles.
Il ne
s’agit bien s ûr que d’inhiber les souches nuisibles
sans toucher aux flores de fabrication et d’affinage. En modifiant
la structure des bactériocines, on pourrait les rendre
moins sensibles aux paramètres physico-chimiques du
milieu. En effet, on constate que les bactériocines
des souches sauvages sont souvent inefficaces dans le fromage,
alors que les bactériocines modifées pourraient
être plus stables.
Un aspect
original des bactéries lactiques est le rôle
bénéfique qui leur est attribué sur la
santé. L’apparition de symptômes digestifs après
ingestion de lait peut être liée, chez certaines
personnes, à leur incapacité à digérer
le lactose du fait de l’absence de lactase dans la muqueuse
intestinale. Il a été clairement démontré
que le yaourt permet l’absorption du lactose chez les sujets
déficients en lactase. Les bactéries lactiques
peuvent aussi lutter contre les diarrhées, en particulier
chez les jeunes enfants, augmenteraient la réponse
immunitaire, ou pourraient avoir des propriétés
anti-tumeurs.
Les
techniques du génie génétique permettraient
d’améliorer les souches probiotiques, notamment en
augmentant leur capacité de survie lors du transit
intestinal.
Elles
devront alors résister au stress acide de l’estomac,
puis à celui de sels biliaires. Enfin, lorsque les
mécanismes de la stimulation de la réponse immunitaire
par certains lactobacilles seront connus, on peut envisager
d’amplifier les gènes codant pour les facteurs intervenant
dans cette stimulation.
Si
à ce jour il n’y a pas encore de bactéries lactiques
transgéniques autorisées dans les aliments,
par contre, quatre enzymes issues d’autres bactéries
génétiquement modifiées le sont par un
arrêté du 1er février 1994.
Deux
d’entre elles peuvent être utilisées pour l’hydrolyse
de l’amidon ou de la production de bière ou d’alcool
(une amylase de Bacillus licheniformis modifiée par
recombinaison homologue et une alpha-amylase de B.licheniformis
contenant le gène de Bacillus stearothermophilus).
La troisième jouerait un rôle dans la panification
et la production de sirops de maltose (une exoamylase maltogène
de Bacillus subtilis contenant le gène de Bacillus
stearothermophilus). Enfin, la quatrième inter-viendrait
dans la fabrication de bière et d’alcool (une acétolactate
décarboxylase de Bacillus subtilis contenant le gène
de Bacillus brevis). Ces enzymes ont une autre particularité.
Elles raccourcissent les chaînes d’amidon et agissent
sur le rapport amylose-amylopectine, ce qui diminue la tendance
au rassissement. Elles pourraient être utilisées
dans la fabrication des pains tranchés et emballés
qui ont tendance à rassir.
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