Temps de travail des médecins : travaillent-ils vraiment moins ?
Moins de jours d’exercice libéral, des semaines déclarées plus courtes, mais une activité parfois plus dense : la baisse du temps de travail des médecins est documentée sans se traduire mécaniquement par une contraction équivalente de l’offre de soins. Dans leur rapport publié le 25 août 2026 et actualisé le 7 septembre, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et l’Inspection générale des finances (IGF) mettent surtout en évidence la fragilité du thermomètre. En ville, les données mesurent mieux l’activité facturée que les heures réellement travaillées. À l’hôpital public, le suivi du temps effectué demeure lacunaire tandis que le recours au temps de travail additionnel progresse.[1]
À retenir (lecture rapide)
- Entre 2021 et 2025, les généralistes passent de 222 à 205 jours d’exercice libéral en moyenne.
- Moins de jours facturés ne signifie pas nécessairement moins de soins : l’activité quotidienne s’intensifie dans plusieurs spécialités.
- En 2025, les généralistes du panel DREES déclarent 46,2 heures de travail lors d’une semaine ordinaire.
- À l’hôpital public, les charges de temps de travail additionnel atteignent 379 millions d’euros en 2024.
Un angle mort statistique avant même de compter les heures
La première conclusion du rapport IGAS-IGF tient moins à la durée hebdomadaire qu’à la difficulté de la mesurer. La France dispose de nombreuses données sur les effectifs médicaux, les actes, les remboursements ou les rémunérations, mais aucune base ne permet de reconstituer l’ensemble du travail accompli par un même médecin.
Les inspections distinguent à ce titre le « temps de travail médical », qui englobe l’activité clinique directement consacrée aux patients, le travail réalisé en dehors de la consultation, la coordination, la formation, la recherche ou encore les tâches administratives, du « temps médical », entendu comme la quantité de temps clinique effectivement disponible dans une structure ou sur un territoire.[1]
« aucune ne permet aujourd’hui de mesurer de manière consolidée le temps de travail d’un médecin »[1]
La limite devient particulièrement visible avec l’essor de l’exercice mixte. Un même praticien peut partager son activité entre cabinet libéral, établissement public ou privé, enseignement et autres fonctions, sans que ces différents temps soient réunis dans une source statistique unique. Les inspections n’ont d’ailleurs pas pu analyser précisément le temps de travail des médecins salariés du secteur privé, faute de données suffisantes.[1]
La question « les médecins travaillent-ils moins ? » dépend donc, dès le départ, de ce que l’on choisit de compter. Un acte n’est pas une heure de travail. Un médecin recensé dans un effectif ne correspond pas nécessairement à un équivalent temps plein clinique. Et une journée au cours de laquelle une consultation a été facturée ne renseigne pas sur sa durée réelle.
En ville, moins de jours facturés mais des journées plus denses
Pour objectiver l’évolution de l’activité des médecins libéraux, l’IGAS et l’IGF ont exploité les données du Système national des données de santé (SNDS) entre 2021 et 2025. Elles utilisent notamment le nombre de jours d’exercice libéral (JEL), c’est-à-dire les jours pendant lesquels une activité facturée apparaît dans les données de remboursement.[1]
L’indicateur est précieux pour suivre l’activité conventionnée, mais il ne mesure pas une durée. Une longue journée de consultations et une vacation de quelques heures comptent chacune pour un JEL. Les tâches ne donnant lieu à aucune facturation restent également invisibles. Enfin, l’activité des remplaçants n’étant pas intégralement retracée, la mission considère le nombre obtenu comme un majorant du nombre réel de jours personnellement travaillés par le titulaire.[1]
Malgré ces limites, la tendance est nette. Chez les médecins généralistes, le nombre moyen de JEL passe de 222 en 2021 à 205 en 2025, soit une diminution proche de 8 %. Chez les spécialistes étudiés, la moyenne recule de 191 à 184 jours. Selon les spécialités, la baisse s’échelonne entre 3 % et 8 %.[1]
La distribution des journées se déplace également. En retenant cinq semaines de congés par an, la mission assimile environ 190 JEL à quatre jours d’activité libérale hebdomadaire. Selon cette convention, la proportion de généralistes exerçant quatre jours par semaine ou moins passe de 18 % en 2021 à 29 % en 2025. Chez les spécialistes étudiés, elle progresse de 43 % à 51 %.[1]
Pour autant, moins de jours facturés ne signifie pas une baisse proportionnelle de l’offre de soins. Chez les généralistes, les JEL diminuent d’environ 8 %, tandis que le nombre de contacts recule de 6 % et celui des actes de 5 %. La file active progresse, de son côté, de 2 %. Le nombre de contacts par journée d’exercice passe ainsi de 20,3 à 20,9.[1]
Certaines spécialités illustrent plus nettement encore cette intensification. En cardiologie, les jours d’exercice libéral diminuent de 3 % entre 2021 et 2025 tandis que les contacts augmentent de 9 %. En ophtalmologie, le recul d’environ 4 % des jours s’accompagne d’une hausse de 8,3 % des contacts et de 13,7 % des actes.[1]
L’activité se concentre donc davantage. Les données ne permettent toutefois pas de déterminer si cette densification tient à des journées plus longues, à une organisation différente du cabinet, à davantage d’actes techniques ou à une modification de la durée des consultations.
Cette évolution accompagne une transformation plus générale des modes d’exercice. De précédents travaux avaient déjà montré que l’exercice en groupe s’accompagne de différences de temps de travail et de conditions d’exercice chez les généralistes.[7]
Chez les spécialistes, le ressenti diverge des données administratives
Le rapport apporte un autre éclairage grâce à une enquête conduite auprès de médecins libéraux de sept spécialités. Les réponses font apparaître un décalage entre l’évolution mesurée de l’activité et la perception des praticiens.
Parmi les médecins ayant répondu, 35 % estiment que leur temps de travail a augmenté au cours des cinq années précédentes, 40 % le jugent à peu près identique et 20 % considèrent qu’il a diminué. Par ailleurs, 51 % qualifient leur temps de travail de « plutôt élevé » et 21 % de « beaucoup trop élevé ».[1]
Le contraste est éclairant. Les statistiques de remboursement montrent une diminution du nombre de jours d’exercice libéral, alors qu’une proportion substantielle des répondants ressent au contraire une hausse de sa charge de travail.
Parmi ceux qui déclarent cette augmentation, 71 % mettent en cause la progression des tâches administratives, 62 % la hausse de la demande de soins et 52 % la complexification des prises en charge.[1] Autrement dit, la journée peut devenir plus lourde sans nécessairement produire davantage de jours facturés.
Pour les années à venir, 48 % des répondants déclarent vouloir réduire leur temps de travail, contre 41 % qui envisagent de maintenir leur rythme actuel. La fatigue professionnelle est citée par 71 % parmi les facteurs susceptibles de modifier l’activité, devant la recherche d’une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, mentionnée par 54 %.[1]
Ces résultats doivent néanmoins être maniés avec précaution. L’enquête a recueilli 1 560 réponses, mais trois spécialités — gynécologie, pédiatrie et ophtalmologie — y sont fortement représentées et les femmes constituent 67 % des répondants. L’IGAS et l’IGF indiquent explicitement que l’échantillon ne peut être considéré comme représentatif de l’ensemble des spécialistes libéraux.[1]
Le décalage entre données administratives et ressenti n’en demeure pas moins instructif : compter des journées facturées renseigne sur l’activité libérale, beaucoup moins sur son intensité et sur le travail qui gravite autour des soins.
Les 46,2 heures de 2025 concernent un champ précis de généralistes
Une étude publiée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) le 26 août 2026 fournit une autre mesure du temps de travail des médecins généralistes libéraux.[2]
Le résultat souvent résumé à « 46 heures » correspond précisément à une moyenne de 46,2 heures lors d’une semaine ordinaire, soit environ 46 heures et 12 minutes, réparties sur 8,6 demi-journées.[2]
Le champ mérite d’être précisé. L’étude concerne des médecins généralistes libéraux sans mode d’exercice particulier exclusif, ayant plus de 200 patients médecin traitant et installés au 1er janvier 2025, en France hors Mayotte. La première vague du cinquième panel a été adressée à un échantillon représentatif de 8 020 praticiens ; environ 4 300 ont répondu entre octobre 2025 et janvier 2026, soit un taux de réponse de 54 %. Les résultats ont ensuite été pondérés afin de corriger le biais de non-réponse.[2]
Il serait donc excessif de présenter les 46,2 heures comme la durée de travail de tous les médecins généralistes français.
La publication détaillée permet aussi d’éviter un piège d’arrondi. Sur les 46,2 heures hebdomadaires déclarées, 36,4 heures — soit 36 heures et 24 minutes — correspondent au temps médical libéral, 5,9 heures — 5 heures et 54 minutes — à la gestion du cabinet et à la coordination, et 2,4 heures — 2 heures et 24 minutes — à la formation.[2]
Ces trois postes représentent 44,7 heures. Environ 1 heure et 30 minutes supplémentaires correspondent donc aux autres activités professionnelles intégrées dans le total. Cette présentation conserve un seul jeu de données et évite de mélanger les arrondis du communiqué avec ceux du tableau détaillé.[2]
La durée moyenne déclarée d’une consultation au cabinet atteint par ailleurs 18,7 minutes, généralement arrondies à 19 minutes. Une visite à domicile, déplacement compris, dure 40,2 minutes en moyenne et une téléconsultation 13,7 minutes.[2]
Les 46 heures de 2025 ne se soustraient pas aux 54 heures de 2018
Le chiffre actuel peut sembler spectaculaire lorsqu’il est rapproché des 54 heures déclarées en 2018 dans le précédent panel de la DREES. Une simple soustraction conduirait à conclure que les généralistes auraient réduit leur temps de travail de huit heures par semaine en sept ans.
Le calcul est séduisant. Il est pourtant méthodologiquement fragile.
La DREES précise que les deux éditions diffèrent notamment par l’échantillonnage, le mode de collecte et la formulation des questions. Les panels étant indépendants, leurs résultats « ne sont donc pas directement comparables ».[2] L’institution indique même qu’il n’est pas possible d’estimer avec précision l’ampleur de la diminution entre les deux enquêtes.
Le sens de l’évolution paraît néanmoins robuste. La DREES relève notamment qu’environ 500 actes annuels de moins sont réalisés en moyenne par les médecins du cinquième panel par rapport à ceux interrogés en 2018.[2]
La transformation démographique de la profession contribue aussi à cette évolution. Entre 2018 et 2025, la proportion de généralistes libéraux ou mixtes âgés de moins de 45 ans est passée de 29 % à 43 %, tandis que celle des femmes progressait de 40 % à 49 %. Or les praticiens plus jeunes déclarent, en moyenne, des durées de travail plus faibles.
La DREES estime ainsi qu’à structure d’âge et de sexe identique à celle observée en 2025, la durée moyenne de 2018 aurait été de 52 heures et non de 54.[2]
La baisse du temps de travail déclaré est donc étayée. Son amplitude précise l’est beaucoup moins.
Les 37,5 heures répondent à une autre définition
Un troisième chiffre apparaît dans le rapport IGAS-IGF : 37,5 heures de durée hebdomadaire « effective » pour les généralistes libéraux, les spécialistes libéraux et les médecins salariés hospitaliers sur la période 2023-2025, à partir de travaux de la DREES exploitant l’enquête Emploi de l’INSEE.[1]
Ce résultat n’entre pas nécessairement en contradiction avec les 46,2 heures du panel. Les deux instruments ne mesurent pas la même réalité.
Le panel porte sur une « semaine ordinaire », c’est-à-dire une semaine complète sans congé, pont, jour férié, arrêt maladie, colloque ou formation. L’enquête Emploi raisonne, elle, à partir d’une semaine de référence susceptible de refléter les variations intervenant au cours de l’année. Les valeurs communiquées aux inspections étaient par ailleurs encore issues de travaux en cours et avaient été arrondies au multiple de 2,5 heures le plus proche.[1]
Comparer directement 37,5 heures à 46,2 heures reviendrait donc à confronter deux thermomètres calibrés différemment. L’écart illustre précisément le déficit de mesure consolidée dénoncé par l’IGAS et l’IGF.
À l’hôpital, le décompte horaire reste défaillant
À l’hôpital public, le problème change de nature. Le temps de travail s’inscrit dans une organisation collective encadrée par des obligations réglementaires, mais sa mesure demeure très hétérogène.
Parmi les médecins hospitaliers interrogés par les inspections, 81 % déclarent que leur activité est organisée en demi-journées. Or 73 % des directions répondantes n’attribuent pas de valeur horaire à cette demi-journée et seulement 19 % des médecins interrogés ont pu indiquer le nombre d’heures correspondant à leurs obligations de service.[1]
Les outils de suivi présentent les mêmes failles. Si 68,7 % des établissements déclarent disposer d’un tableau de service prévisionnel nominatif, seuls 45,7 % mentionnent un tableau mensuel récapitulatif des heures réalisées et 29,1 % un tableau général annuel. Environ 40 % ne disposent d’aucun système d’information dédié au suivi du temps de travail médical.[1]
Cette situation se heurte à un cadre juridique pourtant explicite. L’article R. 6152-27 du code de la santé publique fixe, pour les praticiens hospitaliers concernés, une durée de travail qui ne peut excéder 48 heures par semaine en moyenne sur quatre mois. Il garantit également, sous réserve des dérogations prévues, un repos quotidien minimal de onze heures consécutives.[3]
La portée de la jurisprudence mérite elle aussi d’être précisément formulée. Le 22 juin 2022, le Conseil d’État a rejeté la demande de syndicats qui souhaitaient imposer au Gouvernement l’adoption d’une nouvelle réglementation nationale sur le décompte horaire. Mais il l’a rejetée parce qu’il a considéré que le droit existant comportait déjà cette obligation.[4]
Selon la haute juridiction, les établissements publics de santé doivent ainsi disposer, en complément des tableaux de service, d’un dispositif « fiable, objectif et accessible » permettant de comptabiliser individuellement le nombre journalier d’heures effectuées. Les praticiens peuvent se prévaloir de cette obligation auprès de leur établissement.[4]
Cette exigence s’inscrit dans le cadre de la directive européenne 2003/88/CE, qui fixe notamment une durée moyenne maximale de 48 heures hebdomadaires, heures supplémentaires comprises, et dans la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne sur le décompte du travail.
La demi-journée n’est donc pas seulement une convention administrative. Lorsqu’elle n’est accompagnée d’aucune mesure horaire fiable, elle complique la vérification d’un plafond qui, lui, est exprimé en heures.
La mesure hospitalière suscite aussi des réserves
La méthode utilisée par l’IGAS et l’IGF n’a toutefois pas échappé aux critiques. Avant même la publication du rapport, le Syndicat des hospitalo-universitaires (SHU) avait contesté l’adaptation du questionnaire aux personnels hospitalo-universitaires.[5]
Le syndicat estimait notamment qu’une ventilation trop rigide du temps entre soins, enseignement et recherche rendait imparfaitement compte d’un statut fondé sur l’imbrication de ces missions. Il soulevait également la question de la prise en compte des astreintes et du travail accompli la nuit, le week-end ou les jours fériés.[5]
Cette contestation ne suffit pas à invalider les résultats hospitaliers. L’enquête de la mission a recueilli 14 725 réponses de médecins et s’est doublée d’un questionnaire adressé aux directions : 230 établissements ont répondu sur 284 sollicités.[1]
Elle rappelle néanmoins une difficulté récurrente : un instrument identique ne décrit pas nécessairement avec la même précision tous les modes d’exercice et tous les statuts médicaux.
Le TTA devient un rouage structurel de l’hôpital
Les lacunes de pilotage prennent un relief particulier avec le temps de travail additionnel (TTA), effectué volontairement au-delà des obligations de service.
En 2024, les charges de TTA dans les hôpitaux publics atteignent 379 millions d’euros, contre environ 226 millions en 2015, soit une progression de 69 %.[1]
Le périmètre est ici identifiable : les inspections ont exploité les comptes des hôpitaux publics à partir de la base Diamant et des données de la Direction générale des finances publiques (DGFiP), notamment les comptes consacrés aux dépenses de TTA.[1]
La dépense et le volume ne progressent toutefois pas exactement au même rythme. En appliquant aux montants comptabilisés les barèmes indemnitaires des années concernées, la mission estime qu’environ 1,13 million de plages de TTA ont été rémunérées en 2024, contre 685 000 en 2015. Le volume ainsi reconstitué augmente donc d’environ 65 %, et non de 69 %.[1]
L’écart tient notamment aux évolutions successives du montant des indemnisations. Il interdit de déduire directement le nombre d’heures supplémentaires de la seule progression de la dépense.
La structure du TTA s’est également déplacée. Selon le rapport, les charges correspondant au TTA de jour sont passées de 99 millions d’euros en 2015 à 289 millions en 2024, tandis que celles liées à la permanence des soins reculaient de 127 à 91 millions d’euros.[1]
Le dispositif reste en outre imparfaitement encadré. Seuls 27,4 % des établissements interrogés déclarent contractualiser systématiquement le TTA. Du côté des praticiens, 67 % des répondants concernés indiquent ne disposer d’aucun contrat. Dans 46,1 % des établissements, aucune règle de répartition du TTA entre les services n’est formalisée.[1]
Cette progression ne peut pourtant pas être réduite à la recherche d’un complément de revenu. Parmi les médecins interrogés, 53 % indiquent accepter du TTA pour permettre ponctuellement au service de fonctionner malgré une insuffisance d’effectifs médicaux et 26 % pour participer à la continuité des soins. Seuls 5 % mettent en avant le complément de rémunération.[1]
Le TTA apparaît ainsi comme le symptôme d’une tension organisationnelle. Conçu comme un outil d’ajustement, il devient dans certains services une ressource récurrente pour maintenir l’activité. Cette dépendance fait écho aux difficultés rencontrées dans la régulation de l’intérim médical à l’hôpital public.[9]
Mieux mesurer pour mieux dimensionner l’offre de soins
Les recommandations de l’IGAS et de l’IGF suivent une logique claire : la ressource médicale ne peut être correctement pilotée tant que son volume réel reste imparfaitement connu.
Les inspections proposent notamment de rapprocher les données sur les activités salariées et libérales, de mieux suivre le travail des remplaçants, d’horodater les facturations par carte Vitale et d’enrichir les informations hospitalières jusqu’au niveau des services. Elles souhaitent également élargir les enquêtes de la DREES aux différentes formes d’exercice de la médecine générale.[1]
Cette connaissance doit ensuite nourrir la planification. Les inspections recommandent que la détermination du nombre de médecins à former ne repose plus uniquement sur les effectifs, mais prenne également en compte l’évolution du temps de travail et de l’activité réellement produite.
À l’hôpital, elles préconisent notamment un plan national de mise en conformité du suivi du temps médical, la construction de maquettes organisationnelles par spécialité et un plafonnement annuel du montant de TTA versé à chaque médecin.[1]
Les dispositifs censés libérer du temps médical doivent eux aussi être évalués sur leurs effets concrets. L’Assurance Maladie a ainsi constaté qu’après 48 mois de recours à un assistant médical, la patientèle médecin traitant des praticiens concernés avait progressé en moyenne de 19,5 %, contre 6,6 % chez les médecins du groupe de comparaison. Leur file active augmentait parallèlement de 4,5 %, contre une baisse de 5,3 % chez les non-signataires.[6]
Ces résultats illustrent la possibilité d’accroître le nombre de patients pris en charge sans augmenter mécaniquement le nombre de journées travaillées. L’effet des assistants médicaux sur la patientèle des généralistes est désormais mesurable après plusieurs années de déploiement.[8]
Une interrogation demeure pourtant entière : combien de temps clinique ces organisations libèrent-elles réellement ? C’est précisément cette variable que les outils actuels peinent encore à saisir.
La baisse du temps de travail ne résume pas l’évolution de l’offre
Les médecins travaillent-ils vraiment moins ? Pour une partie de la médecine libérale, plusieurs indicateurs convergent vers une diminution. Les enquêtes déclaratives décrivent une baisse du temps moyen de travail sur le temps long et les données du SNDS enregistrent moins de jours d’exercice libéral entre 2021 et 2025.[1][2]
Mais cette conclusion ne peut être transposée directement à l’offre de soins. Les JEL ne mesurent pas les heures. Les enquêtes disponibles ne reposent pas sur les mêmes définitions. Le chiffre de 46,2 heures concerne un champ déterminé de généralistes et ne peut être soustrait mécaniquement aux 54 heures du panel de 2018.
Surtout, une partie de l’activité se concentre sur moins de journées. Certaines spécialités réalisent davantage de contacts ou d’actes malgré le recul de leur présence libérale mesurée. Dans le même temps, nombre de spécialistes interrogés disent ressentir une charge croissante, alimentée par les tâches administratives, la demande de soins et la complexification des prises en charge.
À l’hôpital, le problème est encore différent : le droit encadre la durée du travail, mais les établissements ne disposent pas tous des outils permettant d’en vérifier précisément l’application. La progression du TTA montre parallèlement qu’une partie du fonctionnement quotidien repose sur du travail accompli au-delà des obligations ordinaires de service.
Le rapport IGAS-IGF documente donc bien une baisse du temps de travail médical à travers plusieurs indicateurs. Son enseignement principal se situe pourtant ailleurs : nombre de médecins, journées facturées, heures travaillées et volume de soins produit ne sont pas interchangeables. Dans un système de santé confronté à la raréfaction du temps médical, cette faiblesse de mesure devient elle-même un enjeu de pilotage.
Références
[1] IGAS-IGF, Le temps de travail des médecins, rapport de juillet 2026, publié le 25 août 2026 et mis à jour le 7 septembre 2026.
[2] DREES, Les médecins généralistes libéraux travaillent en moyenne 46 heures par semaine en 2025, Études et Résultats n° 1381, 26 août 2026.
[3] Légifrance, Code de la santé publique, article R. 6152-27, version en vigueur depuis le 7 février 2022.
[4] Conseil d’État, Respect du temps de travail à l’hôpital : le Conseil d’État précise les obligations des établissements, 22 juin 2022.
[5] Syndicat des hospitalo-universitaires, Enquête nationale IGAS-IGF sur le temps de travail des médecins – une approche inadaptée au statut hospitalo-universitaire, 20 avril 2026.
[6] Assurance Maladie, Le dispositif d’aide à l’emploi d’assistants médicaux, Points de repère n° 55, 12 décembre 2024.
[7] Caducee.net, Les médecins généralistes exerçant en groupe sont plus satisfaits de leurs conditions de travail selon la DREES, 25 mai 2022.
[8] Caducee.net, Assistants médicaux : la CNAM annonce une progression de 19,5 % de la patientèle médecin traitant en quatre ans, 18 décembre 2024.
[9] Caducee.net, Intérim médical : la Cour des comptes dénonce les échecs des politiques de régulation, 29 juillet 2024.

