Mise
à jour sur la contraception : Des méthodes masculines expérimentales
La mise
au point de nouvelles méthodes contraceptives masculines semble
d'une lenteur désespérante. En dépit d'années de recherche,
aucun produit pharmaceutique anticonceptionnel n'est disponible
pour les hommes, qui n'ont le choix qu'entre les préservatifs
et la vasectomie.
Parmi
les méthodes en cours d'expérimentation, même les plus prometteuses
ne seront pas disponibles pour le public avant au moins dix
ans. Les experts affirment que la recherche a été retardée
par un manque d'intérêt commercial, donc de financement. Le
défi que constitue le contrôle du système reproducteur masculin
a contribué à cette lenteur. En effet, il est plus facile
d'interrompre l'ovulation chez la femme que la production
de spermatozoïdes chez l'homme. Une femme produit un ovule
par mois, un homme produit des millions de spermatozoïdes
chaque jour. Une femme n'est fertile que jusqu'à la ménopause,
un homme le reste toute sa vie.
Il y
a néanmoins, un certain nombre de recherches intéressantes
en cours. Ces prototypes utilisent en général deux modes d'action.
L'un vise à interrompre la production de spermatozoïdes par
des moyens hormonaux ou non. L'autre essaie d'inhiber la capacité
fécondante des spermatozoïdes en bloquant une étape-clée du
processus complexe qui régit la conception.
La recherche
se concentre sur la première méthode. Le principe de base
est d'inhiber ou de neutraliser les hormones gonadotropes
(les gonadotrophines) qui contrôlent diverses fonctions dont
la production de spermatozoïdes. Des études ont déjà montré
l'efficacité de plusieurs dérivés de la testostérone dans
la suppression de la production de spermatozoïdes. Bien que
certains d'entre eux aient des inconvénients qui ne permettent
pas de généraliser leur usage, ils ont permis d'établir les
connaissances de base qui devraient aboutir à des prototypes
plus commodes.
Approche
hormonale
Il existe
un produit injectable, mis au point par le Population Council,
qui vise à induire une réaction immunitaire à la gonadolibérine
(GN-RH), hormone qui est essentielle à la production de spermatozoïdes.
Le Population
Council, qui est basé à New-York, effectue une étude préliminaire
de deux ans auprès de 20 volontaires à Santiago, au Chili.
Une seule injection est censée avoir un effet contraceptif
pendant un an et permettre une reprise de la fertilité au-delà.
Ce produit expérimental est à base de GN-RH combiné à une
protéine de plus grande taille qui sert de transporteur. Dans
le cas présent, il s'agit de l'anatoxine tétanique qui est
normalement utilisée pour la vaccination contre le tétanos.
Lorsqu'elle
est injectée, l'anatoxine tétanique portant le GN-RH induit
la formation d'anticorps. Ces anticorps vont alors inactiver
le GN-RH naturellement produit dans l'organisme entraînant
une suppression de la production de spermatozoïdes. Et le
vaccin antitétanique confère un avantage supplémenatire en
prévenant le tétanos.
Un inconvénient
majeur réside dans le fait que cette méthode supprime aussi
la sécrétion de testostérone, une hormone qui est à l'origine
de la libido et des caractères sexuels secondaires chez les
hommes. Les hommes qui utilisent cette injection doivent également
avoir recours à un substitut de la testostérone, la 7-alpha
méthyl-19-nortestostérone, ou MENT, qui est lentement libérée
à partir d'un implant inséré sous la peau du bras, tout comme
le Norplant chez la femme. Ce système permet de restaurer
une libido normale ainsi que des caractères sexuels secondaires
comme la barbe.
L'étude
actuelle au Chili est destinée à vérifier l'innocuité du procédé.
Si les résultats sont encourageants, l'efficacité contraceptive
fera alors l'objet d'un essai auprès de 150 personnes, selon
le docteur J. F. Catterall, directeur de la physiologie de
la reproduction au sein du Population Council.
Bien
que la MENT ait été utilisée initialement par le Population
Council pour restaurer la libido, elle peut également agir
seule comme suppresseur de la production de spermatozoïdes.
"Cette possibilité a été une surprise pour nous", déclare
le docteur Elof Johansson, directeur de la recherche biomédicale
chez le Population Council, qui ajoute qu'il fallait encore
procéder aux tests de toxicité animale à long terme et que
les essais cliniques chez l'homme étaient encore dans les
tous premiers stades. Dans le cadre de cette approche, la
MENT sera certainement utilisée sous forme d'implant. Si son
efficacité contraceptive et son innocuité sont prouvées, "la
mise au point d'un implant serait à la fois plus simple et
moins onéreuse que prévu."
La MENT,
bien que chimiquement proche de la testostérone, est dix fois
plus puissante. Elle a l'avantage sur la testostérone d'être
efficace par le biais d'une libération constante et progressive
à des doses qui évitent une stimulation excessive de la prostate
et de la masse musculaire. L'implant en cours de mise au point
par le Population Council devrait être réversible et efficace
pendant un an.
Dérivés
de la testostérone
La suppression
de la production de spermatozoïdes à l'aide de dérivés de
la testostérone a fait l'objet d'études depuis des années.
Bien que la testostérone produite naturellement par l'organisme
masculin soit essentielle à la production de spermatozoïdes,
sa présence en excès inhibe les gonadotrophines et entraîne
une réduction du taux de testostérone dans les testicules
qui compromet la fabrication des spermatozoïdes.
L'étude
la plus complète sur ce sujet a été réalisée de 1992 à 1994
par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) avec l'énanthate
de testostérone (ET) injectable, un dérivé synthétique. L'étude
a inclus 399 hommes dans neuf pays d'Asie, d'Europe, d'Amérique
du Nord et en Australie. "L'ET a été choisi parce que c'est
un androgène qui a été utilisé en clinique depuis des décennies",
explique le docteur David Griffin, chercheur du programme
de santé de la reproduction humaine à l'OMS.
Effectivement,
l'efficacité contraceptive de l'ET est comparable à celle
des méthodes féminines. Chez 98 pour cent des sujets, une
injection hebdomadaire a totalement supprimé la production
de spermatozoïdes ou l'a considérablement réduite, entraînant
une oligozoospermie (moins de 3 millions de spermatozoïdes
par ml d'éjaculat, soit bien moins que le seuil de 20 millions
par ml considéré comme le minimum nécessaire à une fertilité
normale) et fournissant une contraception efficace. De plus,
cette méthode s'est avérée réversible puisque la fertilité
était restaurée en deux à trois mois après la dernière injection.
Malheureusement,
cette méthode repose sur des injections hebdomadaires. "Après
l'essai clinique, de nombreux volontaires ont voulu poursuivre
cette méthode et ont été très déçus d'apprendre que cela n'était
pas possible", raconte le docteur Griffin. "Les chercheurs
ont cependant reconnu qu'une injection hebdomadaire n'était
pas une perspective séduisante pour l'ensemble de la gent
masculine. La recherche s'est donc concentrée sur la mise
au point de dérivés à action prolongée qui pourraient être
injectés tous les deux ou trois mois."
Les
chercheurs ont aussi réalisé que l'ET avait d'autres problèmes,
notamment qu'il ne permettait pas un arrêt complet de la production
de spermatozoïdes et qu'il existait un risque, si faible soit-il,
d'échec de la contraception.1 De plus, la dose d'hormones
suffisante dans les pays asiatiques ne le serait pas dans
les pays occidentaux.2 Enfin, l'effet contraceptif est lent
à se produire (deux à trois mois) et rend nécessaire le recours
à une autre méthode dans l'intervalle.
Les
effets secondaires potentiels soulèvent aussi quelques inquiétudes,
notamment la diminution des lipoprotéines de haute densité
(HDL). Les HDL ont pour fonction de débarasser les parois
artérielles du cholestérol et, selon les données épidémiologiques,
leur diminution est liée à un risque accru de troubles coronariens.
Des réductions significatives des HDL ont été observées au
cours d'études à grande échelle chez des hommes en bonne santé
recevant des injections hebdomadaires de 200 mg d'ET pendant
un à deux ans.3 Cependant on ne sait pas si l'abaissement
isolé des HDL est à lui seul responsable des troubles coronaires.
Certains chercheurs ont remarqué que l'effet de l'ET sur les
HDL reflétait probablement les fluctuations, notamment les
pics élevés, de la testostérone plasmatique, consécutifs aux
injections hebdomadaires. Le recours à une testostérone à
longue durée d'action pourrait résoudre ce problème.4
La capacité
contraceptive d'un autre dérivé, le bucilate de testostérone
(BT), a fait l'objet d'une étude financée par l'OMS en Allemagne,
en 1993-94, mais le dosage nécessaire à l'obtention d'une
azoospermie ou d'une oligozoospermie important chez tous les
patients n'a pu être déterminé.5 "Les études prévues dans
les deux ans à venir porteront sur des doses plus élevées
de BT, mais nous attendons de disposer de stocks de BT à usage
clinique", indique le docteur Griffin. "Le BT peut être injecté
à intervalles de trois mois et n'induit pas autant de fluctuations
plasmatiques de la testostérone que l'ET".
Dans
l'intervalle, on s'est penché sur les problèmes lies à l'administration
d'androgènes (tels que l'ET) en étudiant les combinaisons
androgènes-progestatifs. Ces combinaisons offrent plusieurs
avantages : la suppression de la spermatogenèse est plus rapide
et peut-être plus efficace ; les doses de progestatif nécessaires
à la suppression des gonadotrophines et de la spermatogenèse
sont beaucoup plus faibles que celles d'androgènes ; les androgènes
n'ont plus comme rôle que de remplacer la testostérone endogène
inhibée par la suppression des gonadotrophines par la progestérone
; ils peuvent donc être administrés moins souvent et à plus
petites doses.6
Une
étude de six mois visant à comparer des injections hebdomadaires
de 100 mg d'ET seul et ces mêmes injections hebdomadaires
associées à la prise orale de 500 µg de lévonorgestrel quotidien
a montré que la combinaison s'est avérée plus efficace et
plus rapide de cinq semaines que la testostérone seule.7 Une
autre étude où la testostérone (100 mg par semaine) était
associée à de l'acétate de cyprotérone (CPA), un autre progestatif,
à raison de 12.5 ou 25 mg par jour par voie orale, a mis en
évidence une suppression de la production de spermatozoïdes
sans réactions adverses décelables.8
Selon
le docteur Michael Mbizvo, directeur de la recherche contraceptive
masculine au programme de la reproduction humaine de l'OMS,
de nouveaux essais devraient avoir lieu dans les deux ans
à venir après reformulation et tests de stabilité d'une combinaison
mise au point conjointement par l'OMS et le NIH : BT injectable
et butanoate de lévonorgestrel, un progestatif à longue durée
d'action à administrer tous les trois mois.
L'efficacité
contraceptive et l'acceptabilité d'un autre produit injectable,
l'undécanoate de testostérone (UT), va faire l'objet d'investigations
financées par l'OMS. Une étude de l'efficacité de l'UT seul
en injections mensuelles est en cours en Chine ; elle est
financée par l'OMS, la fondation Andrew W. Mellon et le FNUAP,
indique le docteur Griffin. L'OMS finance aussi une étude
d'acceptabilité.
"On
est également en train de mettre au point un protocole d'étude
pour trois centres (en Indonésie et en Allemagne) pour étudier
l'association entre un progestatif et l'UT administrés tous
les deux mois et à doses plus faibles qu'auparavant pour l'UT",
ajoute le docteur Griffin. L'étude de ces produits injectables
pourrait démarrer en fin d'année. Une étude préalable a montré
que l'administration orale d'UT et de CPA supprimait la production
de spermatozoïdes et avait été très bien tolérée par neuf
hommes au cours d'une étude de 16 semaines.9
Les
méthodes de contraception hormonale ont toutes les chances
d'être disponibles dans un premier temps sous forme injectable
ou d'implants, mais cela n'exclut pas la possibilité de modes
d'administration plus séduisants comme des comprimés ou des
patches cutanés. Le Population Council est en train de démarrer
la mise au point d'un patch.
Network,
Printemps 1998, Volume 18, Numéro 3 .

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