Proscriptions et engouements superlatifs, ou quand le mieux devient l'ennemi du bien (2ème partie)

Lionelle NUGON-BAUDON
Ecologie et Physiologie du Système Digestif, INRA Jouy-en-Josas
Novembre 1997

Les proscriptions

Café

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L’Abbé DELILLE, emporté par sa passion pour ce breuvage, s’exclamait : “ c’est toi, divin café, dont l’aimable liqueur, sans altérer la tête, épanouit le coeur ”.

Les controverses sur les effets bénéfiques ou néfastes du café, ont fait couler beaucoup d’encre. On a assisté à son sujet à des querelles dont quelques-unes prirent des allures de règlements de compte idéologiques.

Pour le plaisir de faire un peu d’histoire, cette virulence de certains à l’égard du café n’est pas nouvelle. Introduit en France en 1644, il provoqua bien vite l’opposition farouche du monde médical de l’époque, en dépit de l’engouement des consommateurs. Il y a quelques années, certaines publications firent état du rôle néfaste du café dans l’apparition du cancer de la vessie. Il s’ensuivit, notamment aux Etats-Unis, un désamour pour le petit noir. Un autre groupe de chercheurs, reprenant ces mêmes études, jugea impossible, au vu des données existantes, de tirer cette conclusion. Devait suivre une cohorte de publications qui s’attachaient toutes à démontrer l’aspect “ cancérogène ” du café et dont beaucoup pêchaient par certains aspects conceptuels et/ou méthodologiques : nombre trop réduit de sujets, modes de préparation du café, système de traitement statistique des résultats inadéquat, etc.

Au contraire, de plus en plus d’études épidémiologiques de grande qualité ne montrent aucune corrélation entre café et cancer. Ainsi, une revue critique, parue dans le Lancet en 1993, qui analysait l’ensemble des données de 35 études, montre que lorsque l’on réajuste les conclusions en prenant en compte le tabagisme, il n’existe pas de lien entre consommation de café et cancer de la vessie. Cette absence de corrélation fut vérifiée expérimentalement en distribuant l’équivalent de 24 tasses de café par jour à des rats durant deux ans. Depuis quelques années, des études vont même dans le sens d’une " protectivité ” de la caféine vis-à-vis de certains cancers. Il convient d’être prudent aujourd’hui, puisque l’on s’est déjà trompé dans le passé, mais deux très jolies études indiquent clairement un effet protecteur de la caféine vis-à-vis de l’effet cancérogène d’une nitrosamine au niveau pulmonaire. Les auteurs concluent que le café aurait, via la caféine, un effet protecteur vis-à-vis du cancer du poumon chez le fumeur.

La dose létale de caféine chez l’Homme, et bien que les évaluations varient, se situe aux environs de 10 g/jour, ce qui représente à peu près 40 tasses de café. Un homme consomme en moyenne 100 g de caféine par an, soit un peu moins de 0,3 g de caféine par jour et l’on est donc très loin de la dose dangereuse.

Toutefois, il est indéniable que la caféine peut avoir des à-côtés délétères chez les sujets qui ne consomment pas habituellement du café. La caféine est un anxiogène et une consommation de cinq à six tasses suffit à induire chez ces sujets une anxiété ou des peurs irraisonnées. L’inverse est également vrai. Si vous êtes un “accro” de l’expresso et que vous décidiez, quelle qu’en soit la raison, d’arrêter d’en consommer, procédez par paliers successifs. En effet, l’existence d’un syndrome de manque vient d’être constaté lors d’un sevrage brutal de café qui se traduit pour 52 % des sujets par des migraines (de modérées à violentes) et des crises d’angoisse.

Vin

Nous ne reviendrons pas sur les problèmes générés par l’alcoolisme. Mais, proscrire complètement le vin n’est probablement pas une excellente décision.

La référence au paradoxe français est obligatoire dès que l’on évoque le vin. Les français qui mangent autant de graisses saturées que les américains et qui flirtent tout aussi dangereusement avec tous les autres facteurs de risques pour les maladies cardio-vasculaires, en meurent deux fois moins.

Cette constatation a tout naturellement conduit les chercheurs américains à s’interroger sur le rôle protecteur du vin et des fruits et légumes, puisque nous en consommons davantage. Mais, le rapport entre le vin et les maladies cardio-vasculaires est loin d’être limpide. En effet, la consommation d’alcool, en général, réduit le risque de maladies cardio-vasculaires (attention, elle augmente également le risque de cirrhose). Le vin, et surtout le vin rouge, a un petit “ plus ” incontestable, et pour une fois que les toxicologues s’accordent à reconnaître un " avantage ” santé à quelque chose de bon, ne boudons pas notre plaisir : c’est quand même plus agréable que de croquer 24 000 gousses d’ail ! On avait d’abord pensé que la consommation de vin augmentait le taux de HDL cholestérol qui réduit le risque d’athérosclérose. Or, le Français moyen possède un taux de HDL cholestérol tout à fait comparable à celui de ses voisins européens et américains. Une autre piste vient d’être lancée qui ne manque pas d’intérêt : l’agrégation plaquétaire serait inhibée par la consommation d’alcool et elle est effectivement plus faible chez le Français que chez l’Ecossais qui, en dépit de la légende, est moins buveur que nous. Enfin, il existe dans le vin (comme dans énormément de végétaux) des substances appelées polyphénols (dont les flavonoïdes et les acides phénoliques) qui constituent une gigantesque famille chimique dont certains représentants sont présumés protecteurs. Cependant, cette piste mérite d’être étoffée pour être tout à fait convaincante.

Au fait, la consommation journalière maximale de vin réputée favorable est évaluée à 1/3 litre chez l’homme, un peu moins chez la femme !

Ces exemples, pris dans notre alimentation courante, illustrent bien les dangers d’une extrapolation sans limite qui aboutirait à la surconsommation d’aliments ou de constituants alimentaires recommandés pour leur valeur santé. La sagesse de nos grands-mères trouve une justification toxicologique : varier son alimentation est le meilleur moyen d’éviter de concentrer des toxiques dans son assiette, tout en se garantissant une source de candidats protecteurs. Vitamines, minéraux, légumes, fruits, vin, café… en matière d’alimentation le mieux, c’est-à-dire le toujours plus, reste aussi l’ennemi du bien, c’est-à-dire du raisonnable.

Mis en ligne le 23 déc. 99

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