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Transplantation : la hausse des greffes ne suffit pas à réduire durablement la tension

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La transplantation a retrouvé de l’élan en France. Portée par la reprise de l’activité hospitalière et par les efforts engagés dans le cadre du plan ministériel 2022-2026, elle a même atteint en 2025 un niveau inédit. Mais derrière ce signal encourageant, la réalité reste contrastée. Le nombre de greffes progresse, sans que cela suffise encore à réduire durablement la tension sur les listes d’attente, sur les équipes de coordination et, plus largement, sur l’ensemble de la chaîne hospitalière. Les derniers bilans de l’Agence de la biomédecine montrent ainsi un système capable de remonter en puissance, mais encore loin d’avoir résorbé la pénurie de greffons.[1][2][3]

À retenir (lecture rapide)

• La France a réalisé 6 148 greffes d’organes en 2025, après 6 034 en 2024, soit un niveau inédit.[1][2]

• Malgré cette hausse, 23 294 patients restaient inscrits sur la liste nationale au 1er janvier 2026.[2]

• En 2025, 966 patients sont décédés alors qu’ils figuraient sur la liste d’attente.[2]

• Le taux d’opposition au don rapporté par les proches a atteint 37,1 % en 2025.[2]

• Les xénogreffes progressent, mais leurs obstacles immunologiques, infectieux et éthiques restent nombreux.[4][5]

Une progression réelle, mais une pénurie toujours structurante

L’Agence de la biomédecine a recensé 6 034 greffes d’organes en 2024, puis 6 148 en 2025. Ce dernier total, rendu public le 19 février 2026, est qualifié de « record historique » par l’établissement public.[1][2] La formule est exacte sur le plan statistique. Elle ne suffit toutefois pas à résumer la situation, car l’écart entre les besoins et l’offre de greffons demeure considérable.

Au 1er janvier 2026, 23 294 patients étaient encore inscrits sur la liste nationale d’attente, dont 11 642 en liste active. Plus lourd encore, 966 patients sont décédés en 2025 alors qu’ils attendaient une greffe.[2] Ces chiffres rappellent que l’augmentation de l’activité ne se traduit pas automatiquement par une amélioration sensible pour tous les malades. Dans plusieurs spécialités, à commencer par la néphrologie, l’accès à la transplantation continue de s’inscrire dans des délais longs, avec tout ce que cela implique en perte de chance, en épuisement clinique et en dégradation de la qualité de vie.

Cette tension est d’autant plus visible que des besoins toujours croissants en transplantation rénale structurent une large part de la demande. Dès lors, le sujet n’est plus seulement de retrouver un bon niveau d’activité, mais de savoir si le système peut réellement franchir un cap durable.

La France progresse, mais reste à distance des pays les plus performants

Le rebond français mérite d’être souligné, mais il gagne à être replacé dans un cadre international. En Espagne, la Organización Nacional de Trasplantes a annoncé 6 335 transplantations en 2025 et une activité portée par 51,9 donneurs décédés par million d’habitants, un niveau qui confirme la position de référence du pays.[6] Aux États-Unis, le réseau UNOS a indiqué que plus de 49 000 transplantations avaient été réalisées en 2025.[7] La comparaison a ses limites, tant les systèmes de santé, les organisations hospitalières et les périmètres de données diffèrent. Elle rappelle néanmoins que le record français ne clôt pas le débat sur la performance du système.

Un plan national en mouvement, avec des acquis mais aussi des retards

Le cadre de référence reste le Plan ministériel pour le prélèvement et la greffe d’organes et de tissus 2022-2026, remis en avant par l’Agence de la biomédecine le 15 janvier 2025.[3] Le texte dessine une feuille de route claire : mieux identifier les donneurs potentiels, accroître les prélèvements, développer la greffe à partir de donneurs vivants et limiter les occasions manquées liées aux failles d’organisation.

L’effort public n’est pas négligeable. Lors de la présentation du quatrième plan, le gouvernement avait mis en avant un financement complémentaire de 210 millions d’euros, venant porter les crédits alloués à la politique de greffe et de prélèvement à 2 milliards d’euros.[8] Cette dimension mérite d’être rappelée, car elle montre que la progression récente ne tient pas seulement à une reprise spontanée de l’activité.

Sur le papier, la trajectoire est cohérente. Dans les faits, les résultats demeurent fragiles. La part des greffes rénales avec donneur vivant a atteint 15,6 % du total des greffes rénales en 2025. La progression existe, mais elle reste inférieure à l’objectif de 20 % fixé par le plan ministériel.[2] L’amélioration observée ne doit donc pas masquer le décalage persistant entre les ambitions affichées et la réalité du terrain.

Cette réserve se retrouve aussi dans les analyses publiées par les acteurs du secteur. Dans un article du 21 février 2026, la dérive des objectifs du plan greffe 2022-2026 est décrite comme un point de crispation majeur, notamment pour la greffe rénale. En d’autres termes, la dynamique existe, mais elle ne garantit pas encore, à elle seule, l’atteinte des cibles nationales.

L’opposition au don et l’organisation hospitalière au cœur du blocage

L’un des indicateurs les plus sensibles demeure le taux d’opposition au don rapporté par les proches. Il est passé de 36,4 % en 2024 à 37,1 % en 2025.[1][2] La hausse peut sembler limitée. Elle n’en a pas moins de conséquences directes sur le nombre de prélèvements possibles.

Cet indicateur recouvre en outre des disparités territoriales marquées. L’Agence de la biomédecine rappelait déjà, à propos des données 2023, que l’opposition était inférieure à 25 % en Bretagne, en Pays de la Loire ou en Corse, alors qu’elle atteignait 48,6 % en Île-de-France et dépassait 50 % dans les DROM.[9] Ces écarts montrent que la question ne relève pas uniquement d’une difficulté générale d’adhésion au don. Elle renvoie aussi à des réalités régionales, sociales et organisationnelles encore insuffisamment documentées.

Pour les coordinations hospitalières, le sujet ne se limite donc pas à la qualité de l’échange avec les proches, même si elle reste déterminante. Il touche aussi à l’information du public, à la compréhension du consentement présumé et à la capacité des établissements à maintenir des équipes formées dans des contextes souvent très contraints.

À ce premier verrou s’ajoutent des contraintes plus discrètes, mais tout aussi déterminantes. Les débats récents autour des astreintes hospitalières ont ainsi ravivé les inquiétudes sur la menace que la réforme fait peser sur le prélèvement et la greffe d’organes. Dans ce dossier, il ne s’agit pas seulement de rémunération ou de statut. Il s’agit de la solidité même d’une organisation qui repose sur l’urgence, la disponibilité continue, la coordination interservices et la capacité à mobiliser des compétences très spécialisées à toute heure.

La transplantation reste, de ce point de vue, une médecine de précision soumise à une logistique particulièrement serrée. Un donneur mal identifié, un bloc indisponible, une astreinte fragilisée ou un service sous tension peuvent suffire à compromettre tout un processus. Les chiffres nationaux, si utiles soient-ils, ne prennent pleinement leur sens qu’à l’aune de cette réalité quotidienne.

Un levier thérapeutique majeur, avec un poids économique assumé

« the best – and often the only – way to save lives »

Sur le plan médical, la transplantation demeure, selon l’Organisation mondiale de la santé, l’un des rares traitements susceptibles de transformer radicalement le pronostic de patients atteints de défaillances d’organes sévères.[10] Pour les professionnels, cette appréciation n’a rien d’abstrait. En insuffisance rénale terminale, par exemple, la greffe ne constitue pas seulement une alternative technique à la dialyse. Elle modifie les perspectives de survie, les trajectoires sociales, l’autonomie quotidienne et le rapport à la maladie chronique.

« chaque greffe rénale génère une économie de 190 000 € sur cinq ans par rapport à la dialyse »

La dimension médico-économique pèse également dans le débat public. Le chiffre mérite, bien sûr, d’être replacé dans le cadre plus large des parcours de soins, des complications et des profils de patients. Il éclaire néanmoins un point central : la transplantation ne relève pas uniquement d’une exigence médicale ou éthique, elle participe aussi à la soutenabilité du système de santé.[11]

À l’échelle internationale, l’Organisation mondiale de la santé insiste d’ailleurs sur un autre impératif : développer l’accès à la transplantation sans affaiblir les garanties éthiques qui doivent l’encadrer.[10] L’enjeu est double. Il s’agit de répondre aux besoins croissants sans ouvrir la voie à des dérives, qu’il s’agisse du trafic d’organes, des inégalités d’accès ou d’un brouillage des règles de consentement.

Les xénogreffes, une promesse encore tenue à distance du lit du patient

« la pénurie croissante de greffons et les progrès de la biologie moléculaire ont remis en lumière l’intérêt des xénogreffes »
« un plan xénogreffe est nécessaire en France »

Face à la pénurie persistante de greffons humains, les xénogreffes ont retrouvé une visibilité nouvelle depuis 2024 et 2025.[4] Le regain d’attention n’a rien de purement théorique. Le 27 janvier 2025, Le Monde décrivait la collaboration entre une équipe américaine ayant greffé un rein de porc génétiquement modifié chez une patiente vivante et une équipe française spécialisée dans l’analyse des rejets, à l’Institut de transplantation et de régénération d’organes de Paris.[5] La séquence est marquante, car elle déplace le débat vers l’observation fine des mécanismes immunologiques en conditions cliniques.

Il serait toutefois prématuré d’y voir une réponse proche à la pénurie actuelle. L’Académie nationale de médecine détaille encore de nombreux obstacles immunologiques, infectieux, physiologiques, réglementaires, éthiques et sociétaux, même si elle estime qu’ils pourraient être surmontés à terme.[4] Les xénogreffes dessinent donc une perspective sérieuse, mais elles restent, pour l’instant, à distance d’une application large susceptible de modifier rapidement le quotidien des équipes et des patients.

Une politique de greffe qui ne peut pas se satisfaire d’un seul rebond

L’année 2025 aura confirmé que la France sait accroître son activité de transplantation. Elle aura aussi montré qu’un rebond, même spectaculaire, ne suffit pas à régler l’équation. Tant que les listes d’attente resteront à ce niveau, que les décès sur liste se maintiendront et que l’opposition au don demeurera élevée, la transplantation continuera d’avancer sous contrainte.

Pour les professionnels de santé, l’enjeu est désormais d’inscrire cette remontée dans la durée. Cela suppose de sécuriser les organisations hospitalières, de renforcer les coordinations, de développer davantage le donneur vivant et d’améliorer l’information du public. Cela suppose aussi de suivre les innovations sans céder à l’emballement. La transplantation apparaît, plus que jamais, comme un révélateur de la capacité du système de santé à conjuguer haute technicité, continuité des soins et confiance collective.

Références

[1] Agence de la biomédecine, Bilan d’activité 2024 et baromètre d’opinion 2025, 13 février 2025.

[2] Agence de la biomédecine, 6 148 greffes d’organes en 2025 : un record historique pour la France, 19 février 2026.

[3] Agence de la biomédecine, Plan ministériel pour le prélèvement et la greffe d’organes et de tissus 2022-2026, 15 janvier 2025.

[4] Académie nationale de médecine, Rapport 25-07. Les xénogreffes d’organes, de tissus et de cellules : un plan xénogreffe est nécessaire en France, 6 mai 2025.

[5] Le Monde, Xénogreffe : dans le temple de la recherche française contre les rejets, 27 janvier 2025.

[6] Organización Nacional de Trasplantes, Balance Actividad Donación y Trasplante Organos 2025, janvier 2026.

[7] UNOS, Organ transplant, page consultée en mars 2026.

[8] Gouvernement français, Greffes d’organes et de tissus : un 4e plan volontariste, 25 mars 2022.

[9] Agence de la biomédecine, Activité de prélèvement et de greffe d’organes en 2023 et baromètre d’opinion 2024, 13 février 2024.

[10] World Health Organization, Transplantation, page consultée en mars 2026.

[11] Caducee.net, Astreintes hospitalières : la réforme menace le prélèvement et la greffe d’organes, 9 décembre 2025.

[12] Caducee.net, Plan Greffe 2022-2026 : le record 2025 ne masque plus la dérive des objectifs, 21 février 2026.

[13] Caducee.net, La transplantation rénale en France : des besoins toujours croissants, 16 octobre 2015.

Descripteur MESH : Bioéthique , Ciclosporine , Cornée , Foie , Pancréas , Rein , Transplantation

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