Cumul emploi-retraite des médecins : le « donnant-donnant » qui fait craindre un trou d’air
Un cumul durci avant 67 ans, une sortie d’activité plus brutale
Dans une interview accordée à Egora le 28 janvier 2026, le Dr Olivier Petit, président de la CARMF, décrit un changement de règles susceptible de casser une logique d’ajustement progressivement construite par les médecins libéraux : réduire la voilure en fin de carrière, sans rupture financière immédiate. Or, rappelle-t-il, la retraite progressive — souvent présentée comme l’alternative — reste peu opérante pour la profession, puisqu’elle ne concerne que le régime de base, lequel « représente 20% » de la retraite, et demeure « très compliqué à mettre en place ».[1]
Sur le fond, le président de la caisse résume une réforme qu’il juge dissuasive avant 67 ans : un écrêtement de 100% de la retraite pour les médecins susceptibles de partir à taux plein avant 64 ans ; puis, pour ceux qui liquideraient entre 64 et 67 ans, une réduction qui « reviendrait à leur supprimer au moins la moitié de leur retraite ».[1] Le cadrage général relayé au moment du vote du PLFSS 2026 situe, à compter du 1er janvier 2027, un dispositif en trois paliers : déduction « euro pour euro » avant l’âge légal, écrêtement de 50% au-delà d’un seuil « d’environ 7 000 € » entre 64 et 67 ans, puis retour à un cumul libre après 67 ans, avec création de droits à une seconde pension.[2]
Des droits supplémentaires annoncés, mais un bénéfice différé
C’est ici que s’installe le « donnant-donnant » mis en avant par la CARMF. D’un côté, le cumul devient nettement moins intéressant avant 67 ans. De l’autre, la caisse annonce une évolution attendue de longue date : l’attribution de droits supplémentaires au régime complémentaire pour les médecins en cumul. Dans un communiqué daté du 22 décembre 2025, elle précise que « les médecins en cumul pourront acquérir des points de retraite à partir de 2027 » et que « les premières liquidations seront possibles dès 2028 », « sous réserve de la validation du projet par l’État ».[3]
Le décalage de calendrier est au cœur de l’inquiétude : ceux qui pourraient renoncer au cumul dès 2027 appartiennent précisément à la tranche d’âge visée par le durcissement, tandis que l’avantage promis ne prendrait corps, au mieux, qu’avec les premières liquidations.[3]
« Il y a un an il fallait que tout le monde bosse, et maintenant on nous décourage ».[1]
La crainte d’une perte de temps médical dès 2027
Pour la CARMF, le risque est avant tout clinique et territorial : moins de consultations, moins de permanence, moins de relais dans des cabinets déjà sous tension. Le Dr Olivier Petit distingue trois profils : les praticiens « en pleine forme » qui iront jusqu’à 67 ans ; ceux qui « commencent à fatiguer un peu » et utilisent le cumul pour aménager leur charge ; enfin ceux pour qui le cumul est « salvateur ». Ce sont ces derniers qui, selon lui, pourraient quitter plus tôt.[1]
« Ils vont arrêter et tout le monde sera perdant : le médecin, qui aura moins de revenus ; la caisse, qui encaissera moins de cotisations ; et les patients (…) On aura une perte de temps médical. »[1]
Le président de la CARMF illustre la mécanique par des ordres de grandeur : « quelques 2 000 » médecins basculent en cumul chaque année ; « un tiers » a moins de 67 ans, soit environ 700 médecins susceptibles d’être dissuadés à partir de 2027 ; et un médecin en cumul exercerait en moyenne « 7 ans ».[1] Cette alerte fait écho aux projections rappelées par Egora : à l’horizon 2040, l’absence de « retraités actifs » pèserait lourd sur les effectifs disponibles, avec 292 862 médecins contre 315 668 si l’on inclut toutes les forces vives, soit près de 23 000 d’écart.[4]
Lisibilité, exceptions et confiance : une réforme qui peut se retourner contre son objectif
Au-delà des volumes, la lisibilité des règles devient un enjeu de conformité et d’adhésion. Le président de la CARMF redoute un empilement de régimes (anciens, nouveaux, exceptions territoriales), alors que la ministre de la Santé a évoqué des conditions « adaptées » en zones sous-denses sans, à ce stade, stabiliser clairement les paramètres.[1] Dans cette configuration, le risque n’est pas seulement l’écrêtement en lui-même : c’est aussi l’incertitude, qui peut pousser à renoncer par précaution.
La séquence n’est pas nouvelle. En février 2025, au moment du débat sur la suppression d’une exonération de cotisations vieillesse destinée aux médecins retraités actifs en zones sous-dotées, la question opposait déjà incitation territoriale, équité interprofessionnelle et effet réel sur la démographie médicale.[5] Dans le même temps, le cumul continuait de progresser : entre 2024 et 2025, le nombre de médecins cumulants en libéral est passé de 13 513 à 14 285 ( 5,71%).[6]
Dans ces conditions, le « donnant-donnant » prévu pour 2027–2028 pourrait être perçu par une partie des praticiens comme une promesse en trompe-l’œil : une restriction immédiate, un bénéfice différé, et une architecture dont la stabilité reste à éprouver sur le terrain.
Liens utiles
Dispositif plus restrictif avant 64 ans, plus libre après 67 ans
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Suppression de l’exonération des cotisations retraite
Références
1. Egora, « Les médecins vont arrêter le cumul et tout le monde sera perdant » : l’alerte du président de la Carmf, 28/01/2026. https://www.egora.fr/actus-pro/retraite/les-medecins-vont-arreter-le-cumul-et-tout-le-monde-sera-perdant-lalerte-du
2. Caducee.net, Le PLFSS 2026 voté rebat les cartes pour les soignants, 10/12/2025. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16718/le-plfss-2026-vote-rebat-les-cartes-pour-les-soignants.html
3. CARMF, Des droits supplémentaires à venir pour les médecins en cumul, 22/12/2025. https://www.carmf.fr/page.php?page=actualites/communiques/2025/cumul-2025.htm
4. Egora, Sans le cumul emploi-retraite, la profession compterait 23 000 médecins de moins que prévu en 2040, 22/12/2025. https://www.egora.fr/actus-pro/retraite/sans-le-cumul-emploi-retraite-la-profession-comptera-23-000-medecins-de-moins
5. Caducee.net, Suppression de l'exonération des cotisations retraite pour les médecins en cumul emploi-retraite, 05/02/2025. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16527/suppression-de-l-exoneration-des-cotisations-retraite-pour-les-medecins-en-cumul-emploi-retraite.html
6. Caducee.net, Médecins retraités : l’essor du cumul révèle les fragilités du système, 09/09/2025. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16642/medecins-retraites-l-essor-du-cumul-revele-les-fragilites-du-systeme.html
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