IDEL : la hausse du carburant ravive l’équation impossible des tournées à domicile
À retenir (lecture rapide)
• Le gazole a dépassé 2 euros le litre en moyenne en France au début de mars 2026.[2][3]
• Les IDEL restent indemnisés sur la base d’une IFD à 2,75 euros et d’une IK plaine à 0,35 euro.[4]
• Les syndicats alertent sur une activité où le déplacement n’est pas annexe, mais directement lié au soin à domicile.[5][6]
• Les cabinets ruraux et semi-ruraux apparaissent les plus exposés à l’effet ciseau entre charges et recettes.[5][7]
Un choc de coût immédiat pour une activité qui ne peut pas se délocaliser
La hausse des carburants observée au début du mois de mars 2026 est nette et documentée. Dans un communiqué publié le 9 mars, le Comité national routier (CNR) fait état, sur la première semaine de mars, d’une progression de 18 % du coût du gazole professionnel pour les véhicules de moins de 7,5 tonnes.[1] Trois jours plus tard, des dépêches reprises par plusieurs médias indiquent que le diesel s’établit en moyenne à 2,032 euros par litre en France, tandis que le SP95-E10 atteint 1,871 euro et le SP98 1,964 euro.[2][3]
Pour les infirmières et infirmiers libéraux, ce mouvement touche le cœur même du modèle d’exercice. La tournée n’est ni un supplément, ni une variable d’ajustement : elle constitue la condition pratique du soin à domicile, qu’il s’agisse de pansements, d’injections, de perfusions, de surveillance clinique ou d’accompagnement de patients âgés et polypathologiques. À la différence d’autres postes de dépense, le kilomètre parcouru ne s’efface pas lorsque les patients sont répartis sur plusieurs communes.
La Fédération nationale des infirmiers (FNI) résume cette impasse dans un communiqué diffusé le 9 mars 2026 : « n’ont pas la possibilité de répercuter ces hausses ».[5] Le syndicat ajoute que certaines professionnelles et certains professionnels parcourent « parfois jusqu’à 200 km par jour ».[5] Dans ces conditions, la hausse à la pompe cesse d’être une abstraction macroéconomique : elle vient rogner, tournée après tournée, l’équilibre quotidien des cabinets.
Des indemnités conventionnelles qui peinent à suivre le terrain
Le décalage apparaît avec netteté lorsqu’on confronte l’évolution des prix à la pompe au cadre tarifaire conventionnel. Selon les tarifs publiés par l’Assurance Maladie, l’indemnité forfaitaire de déplacement (IFD) applicable aux infirmiers libéraux demeure fixée à 2,75 euros, tandis que l’indemnité kilométrique (IK) s’élève à 0,35 euro en plaine et 0,50 euro en montagne.[4]
Ces montants ne couvrent pas seulement le carburant. Ils s’inscrivent dans un coût global de mobilité qui comprend aussi l’amortissement du véhicule, l’entretien, les pneumatiques, l’assurance et l’usure accélérée d’un matériel soumis à un usage intensif. C’est précisément sur ce point que le ressentiment professionnel s’est installé au fil des années. Dans Loi infirmière 2025 : une nouvelle ère pour les IDEL ?, la question d’indemnités kilométriques gelées depuis 2012 malgré la hausse des prix du carburant apparaît déjà comme un verrou persistant de l’exercice libéral.[7]
La séquence de mars 2026 ravive ainsi un grief ancien : les mécanismes de rémunération du déplacement n’évoluent pas au même rythme que la réalité économique des tournées. En 2022 déjà, le coût des déplacements menaçait de peser sur l’activité à domicile.[8] En 2023, une négociation éclair avec la CNAM pour compenser les effets de l’inflation montrait déjà que la facture énergétique n’était plus un sujet périphérique.[9]
Une comparaison défavorable avec d’autres professions de santé
Le sentiment de décrochage est aussi nourri par les comparaisons interprofessionnelles. Dans un article publié en mars 2022, Caducee rappelle que les infirmiers libéraux restent les moins bien couverts sur les frais de déplacement, avec une IK de 0,35 euro, contre 0,61 euro pour les médecins et 0,38 euro pour les masseurs-kinésithérapeutes, tandis que l’IFD infirmière était alors décrite comme inférieure à celle des médecins.[10] Même si les contextes conventionnels diffèrent, cette comparaison alimente une impression durable de décrochage.
Tant que les prix de l’énergie demeurent contenus, cette faiblesse peut être absorbée au prix d’arbitrages internes dans les cabinets. Lorsque le litre franchit à nouveau le seuil des 2 euros, les professionnelles ont le sentiment de payer l’addition d’un modèle qui repose sur leur mobilité sans l’indemniser à hauteur du réel.[2][3][4]
Les tournées rurales en première ligne
L’impact de la hausse n’est toutefois pas uniforme. Les cabinets installés en zone dense peuvent parfois mutualiser davantage les déplacements, réduire les kilomètres entre deux patients ou s’appuyer sur une patientèle plus concentrée. À l’inverse, dans les territoires ruraux, semi-ruraux ou de montagne, la dispersion géographique allonge mécaniquement les trajets et réduit les marges d’optimisation.
C’est dans ces secteurs que l’effet ciseau entre charges et recettes frappe le plus durement. Dès 2019, il était déjà relevé que le plafond de remboursement des frais kilométriques, limité à 299 km par jour, pénalisait les IDEL installés en zone rurale ou en montagne.[11] L’envolée du carburant ne fait pas naître cette vulnérabilité territoriale ; elle en accentue brutalement les effets..
À cette contrainte budgétaire s’ajoute un enjeu sanitaire. Lorsque le domicile devient plus coûteux à desservir, la pression augmente sur des tournées déjà denses, souvent organisées à l’aube puis en fin de journée, auprès de patients dépendants, chroniques ou récemment sortis de l’hôpital. Convergence Infirmière insiste sur ce point en soulignant que « le déplacement n’est pas accessoire. Il est constitutif du soin ».[6] La formule dit l’essentiel : derrière le prix du litre, c’est aussi la capacité concrète à maintenir une offre de soins de proximité qui se joue.
Une revendication économique qui devient un sujet d’accès aux soins
La contestation syndicale ne porte donc pas seulement sur le revenu des cabinets. Elle s’appuie sur une argumentation plus large, centrée sur la continuité des prises en charge. La FNI estime que l’envolée des carburants frappe « de plein fouet » les infirmières et infirmiers libéraux et demande des mesures permettant d’éviter que l’activité à domicile soit progressivement fragilisée dans les secteurs les moins denses.[5]
De son côté, Convergence Infirmière plaide pour une revalorisation de l’IFD à 4 euros dans certaines situations.[6] À ce stade, il s’agit d’une revendication syndicale, non d’un arbitrage acté par l’Assurance Maladie. La nuance mérite d’être conservée, car elle distingue clairement le constat économique, aujourd’hui documenté, des réponses encore en discussion.
Le dossier renvoie ainsi aux négociations conventionnelles plus larges entre les représentants de la profession et la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (CNAM). Depuis plusieurs années, les IDEL décrivent la même ligne de fracture : les pouvoirs publics encouragent le virage domiciliaire, le maintien à domicile des patients âgés et les sorties plus rapides d’hospitalisation, mais les paramètres économiques du déplacement restent en retrait par rapport à cette ambition.
Derrière la pompe, une tension durable sur le modèle libéral
L’épisode de mars 2026 ne doit donc pas être lu comme un simple accès de fièvre sur les marchés pétroliers. Il agit surtout comme un révélateur d’une vulnérabilité plus profonde du modèle libéral infirmier : celle d’une profession à qui l’on demande d’assurer une présence territoriale fine, réactive et quotidienne, sans que les outils conventionnels absorbent toujours l’augmentation des coûts fixes et variables.
À court terme, la flambée du carburant alourdit immédiatement les charges des cabinets. À moyen terme, elle peut décourager les installations dans certaines zones, compliquer les remplacements, accentuer les déséquilibres territoriaux et peser sur l’attractivité d’un exercice déjà éprouvé par la densité des tournées et les contraintes administratives. En ce sens, le litre de gazole à plus de 2 euros ne raconte pas seulement une hausse conjoncturelle : il met en lumière une économie du domicile sous tension, dont les IDEL continuent d’assumer, au quotidien, la plus grande part du risque.[2][3][5][6]
Références
1. Comité national routier, Communiqué de presse : hausse du carburant, 9 mars 2026
2. La Gazette France, Le gazole dépasse 2 euros le litre dans l’Hexagone, reprise AFP, 9 mars 2026
7. Caducee.net, Loi infirmière 2025 : une nouvelle ère pour les IDEL ?, 8 juillet 2025
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