Installations de médecins généralistes : le rebond qui tombe au pire moment pour les partisans de la régulation
À retenir (lecture rapide)
• En 2025, 2 810 généralistes libéraux se sont primo-installés, soit près de 32 % de plus qu’en 2024.
• Les zones d’intervention prioritaires totalisent 891 installations, soit environ une sur trois.
• Cette reprise suit une baisse de 9,8 % en 2024 et doit encore être confirmée.
• La file active des généralistes recule de 2 %, ce qui limite l’effet immédiat sur l’accès aux soins.
• Les exemples étrangers plaident pour un pilotage global, plutôt que pour une autorisation isolée.
Un rebond réel, mais encore trop récent pour clore le débat
Le calendrier est politiquement redoutable. Le 11 juin 2026, alors que le Sénat examinait la proposition de loi Garot sur les déserts médicaux, l’Assurance Maladie publiait des chiffres qui compliquent l’argumentaire des partisans d’une régulation administrative des installations de médecins.
Après une baisse de 9,8 % en 2024, les primo-installations de médecins généralistes libéraux repartent nettement. Selon l’Assurance Maladie, 2 810 généralistes se sont installés pour la première fois en exercice libéral en 2025, hors médecins à expertise particulière (MEP), contre 2 130 en 2024. La hausse atteint ainsi près de 32 % sur un an.[1]
Ce rebond ne suffit pas à proclamer une sortie de crise. Une partie de la progression peut relever d’un rattrapage après une année 2024 dégradée, et l’Assurance Maladie précise que cette dynamique « devra se confirmer dans la durée ».[1] Il serait donc excessif d’y voir une réfutation définitive de toute politique publique d’accès aux soins. En revanche, le signal est assez net pour affaiblir l’idée d’une profession figée, incapable d’évoluer sans autorisation préalable de l’Agence régionale de santé (ARS).
Des zones prioritaires en progrès, sans preuve d’un rééquilibrage durable
Le chiffre le plus sensible concerne les territoires sous tension. En 2025, 891 médecins généralistes se sont installés dans une zone d’intervention prioritaire (ZIP), soit près de 300 installations supplémentaires par rapport à 2024 et une hausse de près de 45 % en un an.[1] Rapporté aux 2 810 primo-installations recensées, cela représente un peu moins d’une installation sur trois.
La donnée est forte, mais elle ne dit pas tout. Elle ne précise pas, à elle seule, si le périmètre des ZIP a évolué, ni dans quels types de territoires ces installations se concentrent. Certaines zones prioritaires restent plus attractives que d’autres, en raison de leur bassin de vie, de la proximité avec un plateau technique, de la présence d’une maison de santé ou d’un environnement professionnel déjà structuré.
Cette nuance change la portée du constat. Le chiffre ne prouve pas encore une correction durable des inégalités territoriales, mais il montre que les territoires prioritaires ne sont pas mécaniquement contournés par les nouveaux installés. À mi-2025, les installations de généralistes restaient fragiles malgré les dispositifs conventionnels. Six mois plus tard, la photographie annuelle devient moins défavorable, sans autoriser pour autant un triomphalisme prématuré.[9]
L’offre nette reste le point aveugle du rebond
Le débat sur l’installation des médecins ne peut pas se limiter au flux brut des primo-installations. Pour les patients, ce qui compte est l’offre nette : les arrivées, les départs, les retraites, les changements de mode d’exercice, le temps partiel, la durée réelle de consultation et la capacité des cabinets à absorber la demande.
Sur ce point, le communiqué de l’Assurance Maladie ne fournit pas un solde complet « installations moins cessations ». Il indique toutefois que près de 52 500 médecins généralistes libéraux étaient en activité fin 2025, hors MEP, et que la file active moyenne des médecins libéraux s’établissait à 1 992 patients suivis en 2025, en baisse de 0,5 % par rapport à 2024.[1]
Pour les seuls généralistes, le recul de la file active atteint 2 %. Ce chiffre pèse dans l’analyse : davantage d’installations ne signifie pas automatiquement davantage de consultations disponibles. Le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques, la complexification des parcours et les nouvelles attentes des jeunes praticiens en matière de temps de travail modifient profondément l’équation.
La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) observait déjà, au 1er janvier 2025, une hausse de 1,0 % du nombre de généralistes, après plusieurs années de baisse. Elle recensait alors 237 200 médecins actifs en France, dont 100 000 généralistes.[2] La dynamique démographique existe donc, mais elle doit être rapprochée de la capacité réellement produite au cabinet.
La planification médicale ne se confond pas avec la contrainte d’installation
Le rebond de 2025 ne démontre pas que la liberté d’installation suffirait, seule, à réorganiser l’offre de soins. L’Assurance Maladie attribue notamment cette reprise au relèvement du nombre de places ouvertes en faculté de médecine au cours des dix dernières années.[1] La DREES souligne, elle aussi, que la hausse du nombre de médecins depuis 2012 a été stimulée par les générations issues de l’augmentation du numerus clausus entre 2000 et 2020.[2]
Autrement dit, cette dynamique porte bien la marque d’une planification publique de long terme. Mais planifier la formation médicale n’équivaut pas à conditionner administrativement chaque installation libérale. Ouvrir davantage de places en médecine, financer les assistants médicaux, soutenir les cabinets secondaires, organiser l’exercice coordonné ou subordonner l’installation à une autorisation de l’ARS ne relève pas du même registre. Les effets attendus diffèrent. Les risques aussi.
C’est sur ce terrain que les chiffres 2025 pèsent dans le débat. Ils ne disqualifient pas tout pilotage public. Ils invitent plutôt à distinguer le pilotage démographique, nécessairement long, d’une régulation coercitive dont les effets territoriaux doivent être appréciés avec davantage de finesse qu’un simple réflexe d’encadrement.
Les partisans de la régulation invoquent l’urgence territoriale
Les défenseurs de la proposition de loi Garot ne s’appuient pas seulement sur l’idée que les médecins refuseraient les territoires fragiles. Leur argument principal est plus structurel : les incitations n’auraient pas corrigé assez vite la mauvaise répartition de l’offre de soins, tandis que les patients continuent de renoncer à des rendez-vous, de chercher un médecin traitant ou de parcourir de longues distances pour consulter.
France Assos Santé défend ainsi une « politique d’État plus volontariste » pour orienter les nouvelles installations. Dans une tribune publiée le 8 juin 2026, l’association invoque 25,9 millions de patients vivant dans un désert médical, 6,4 millions de personnes sans médecin traitant et 36 % de patients ayant déjà renoncé à se soigner faute de rendez-vous.[5]
Le Sénat présente lui aussi la proposition de loi comme une réponse aux inégalités d’accès aux soins. Le texte initial crée une autorisation d’installation délivrée par l’ARS : de droit en zone sous-dotée, mais conditionnée ailleurs à la cessation d’activité d’un praticien de même spécialité. En commission, les sénateurs ont toutefois remplacé cette logique par une conditionnalité moins directe pour les généralistes, fondée sur un engagement d’exercice à temps partiel en zone sous-dense.[3]
L’argument de la lenteur des incitations ne peut pas être balayé. Mais la persistance des difficultés ne suffit pas à démontrer qu’une autorisation administrative d’installation serait le levier le plus efficace, ni le moins risqué pour une génération de médecins dont les choix d’exercice commencent à peine à se traduire dans les chiffres.
Les expériences étrangères ne livrent pas de solution simple
Le débat français gagnerait à sortir du face-à-face entre liberté absolue et autorisation administrative. Plusieurs pays ont encadré l’installation des médecins, avec des résultats contrastés. La DREES relève que les exemples internationaux vont plutôt dans le sens d’un impact positif de la régulation sur l’équité de la distribution géographique, mais à un niveau souvent régional.[6]
La même analyse tempère cependant la portée de ce constat. Lorsqu’il s’agit de savoir si la régulation évite les pénuries localisées dans les territoires les moins attractifs, la réponse devient « moins affirmative ». La DREES souligne aussi que les politiques efficaces combinent plusieurs leviers : formation, conditions d’exercice, soutiens financiers, organisation des soins et attractivité territoriale.[6]
L’Allemagne illustre cette ambivalence. L’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) décrit un système ambulatoire davantage structuré, où les problèmes d’accès aux soins primaires semblent moins flagrants qu’en France. Mais ce modèle repose aussi sur une organisation très différente des cabinets : en 2021, 341 000 assistants médicaux travaillaient dans les cabinets de ville allemands, tandis que les jeunes médecins recherchent davantage le salariat, le travail en équipe, des horaires réguliers et une meilleure conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle.[7]
Le Québec confirme cette nécessité de prudence. Les plans territoriaux des effectifs médicaux (PTEM), anciennement plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM), fixent pour chaque région administrative une cible annuelle de recrutement. Les médecins de famille exerçant dans le régime public doivent détenir un avis de conformité et effectuer au moins 55 % de leurs jours de facturation dans la région ou le sous-territoire prévu ; le non-respect expose à des pénalités financières de 30 %.[8] Or le dispositif a aussi été assoupli depuis les PREM 2024, avec des allégements reconduits en 2026, signe que la contrainte doit rester compatible avec l’attractivité de l’exercice.[8]
La leçon n’est donc pas que la régulation ne fonctionne jamais. Elle est plus exigeante : elle ne produit des effets acceptables que lorsqu’elle s’inscrit dans une politique d’ensemble, associant formation, organisation des cabinets, conditions d’exercice et soutien territorial. C’est précisément ce que le rebond de 2025 impose d’examiner avant d’ajouter une couche d’autorisation administrative.
L’attractivité des cabinets demeure le levier le plus sensible
Le 11 juin 2026, le Sénat a adopté l’article 1er de la proposition de loi par 215 voix pour et 118 contre. L’examen du texte a ensuite été suspendu, faute d’achèvement dans l’espace réservé au groupe Socialiste, Écologiste et Républicain. La suite dépendra d’une nouvelle inscription à l’ordre du jour.[4]
Pour la médecine libérale, l’enjeu dépasse le sort parlementaire d’un article. Jusqu’où peut-on encadrer l’installation sans rendre l’exercice moins attractif ? La question n’est pas corporatiste. Elle touche à des déterminants très concrets : charge administrative, locaux, secrétariat, coordination, garde d’enfants, emploi du conjoint, environnement professionnel, temps clinique et stabilité des règles.
C’est ici que les données de l’Assurance Maladie prennent un relief particulier. Au 31 décembre 2025, 9 304 contrats d’assistants médicaux étaient signés, soit une hausse de 20 % en un an. Le service d’accès aux soins (SAS) couvrait 98,5 % de la population française fin 2025, contre 96,5 % un an auparavant.[1] Les assistants médicaux et leurs effets sur la patientèle médecin traitant montrent qu’un cabinet mieux organisé peut augmenter sa capacité de suivi sans réduire le médecin à une variable administrative.[10]
Le rebond de 2025 ne dément pas l’existence des déserts médicaux. Il ne prouve pas davantage que la liberté d’installation suffira, seule, à rétablir l’accès aux soins. Mais il affaiblit l’image d’une médecine libérale immobile, que seule une contrainte administrative pourrait remettre en mouvement.
Les comparaisons étrangères invitent à une lecture plus fine : la régulation peut améliorer certains équilibres régionaux, sans garantir la présence médicale dans les territoires les moins attractifs. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre laisser-faire et coercition, mais d’accompagner la reprise actuelle, de mesurer son effet territorial réel et d’éviter qu’une réponse trop administrative ne décourage les installations qu’elle prétend orienter.
Références
[1] Assurance Maladie, « Observatoire de l’accès aux soins : les résultats 2025 accessibles sur Data ameli », 11 juin 2026.
[2] DREES, « 237 200 médecins sont en activité en France au 1er janvier 2025 », 28 juillet 2025.
[3] Sénat, « Proposition de loi visant à lutter contre les déserts médicaux », page consultée le 12 juin 2026.
[4] Sénat, « Scrutin n°307 — séance du 11 juin 2026 », 11 juin 2026.
[5] France Assos Santé, « Déserts médicaux : nous appelons à une politique d’État plus volontariste qui oriente les installations des nouveaux médecins », 8 juin 2026.
[6] DREES, « Remédier aux pénuries de médecins dans certaines zones géographiques », Les dossiers de la DREES, n°89, décembre 2021.
[7] IRDES, « Comparaison des soins ambulatoires en France et en Allemagne : quels enseignements ? », Questions d’économie de la santé, n°290, juin 2024.
[8] Gouvernement du Québec, « Plans territoriaux des effectifs médicaux en médecine de famille », mise à jour du 1er décembre 2025.
[9] Caducee.net, « Installations de généralistes : un bilan contrasté et des outils pour relancer la dynamique », 4 novembre 2025.
[10] Caducee.net, « Assistants médicaux : la CNAM annonce une progression de 19,5 % de la patientèle médecin traitant en quatre ans », 18 décembre 2024.
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