Propranolol 40 mg : face à la pénurie, sécuriser les patients sans improviser

Propranolol 40 mg : face à la pénurie, sécuriser les patients sans improviser L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a signalé, le 29 mai 2026, une nouvelle dégradation de la disponibilité du propranolol 40 mg en comprimé. Des lots de Propranolol Teva 40 mg doivent être mis à disposition à titre dérogatoire d’ici mi-juin, avant une amélioration annoncée à partir de la mi-juillet. En ville, médecins et pharmaciens doivent désormais identifier l’indication réelle, éviter les initiations non prioritaires et préparer les alternatives sans substitution automatique.

À retenir pour les soignants

• La tension touche le propranolol 40 mg comprimé, principalement en ville, avec l’hôpital non impacté.

• Accord et Teva sont en rupture ; Arrow, Biogaran et EG Labo restent en tension.

• Les alternatives au propranolol doivent être choisies selon l’indication, non par simple équivalence de classe.

• Migraine, tremblement essentiel et rythmologie justifient une attention prioritaire lors des renouvellements.

• L’arrêt brutal expose à un rebond cardiovasculaire ; le relais doit être anticipé et documenté.

Une rechute rapide après l’accalmie de mars

La séquence illustre la fragilité persistante de l’approvisionnement. En mars 2026, l’ANSM constatait une amélioration nationale de la disponibilité du propranolol 40 mg comprimé : les approvisionnements couvraient alors les besoins des patients et les stocks se reconstituaient dans la chaîne pharmaceutique. Cette détente avait conduit l’Agence à abroger, à compter du 12 mars 2026, la recommandation de remplacement qui autorisait les pharmaciens à délivrer, sans nouvelle ordonnance, une préparation magistrale en cas d’indisponibilité de la spécialité prescrite.[3]

Moins de trois mois plus tard, la tension repart. Dans son actualité du 29 mai 2026, l’ANSM indique que :

« les médicaments à base de propranolol 40 mg (comprimé) font de nouveau l’objet d’importants retards d’approvisionnement, avec une amélioration prévue par les laboratoires concernés à partir de la mi-juillet »[1]

Le signal n’est donc pas celui d’une disparition totale du médicament, mais celui d’un accès redevenu aléatoire, variable selon les références, les grossistes-répartiteurs et les territoires.

Pour les équipes de ville, cette nouvelle alerte s’inscrit dans un paysage plus large de disponibilité des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur encore fragile. L’amélioration observée en mars n’a pas refermé le dossier. Elle a surtout montré qu’un retour apparent à la normale peut céder rapidement, imposant une vigilance renforcée sur les renouvellements.

Les comprimés à 40 mg concentrent la difficulté

La fiche de disponibilité de l’ANSM, publiée le 12 décembre 2025 et mise à jour le 29 mai 2026, cible les spécialités à base de chlorhydrate de propranolol dosées à 40 mg, sous forme de comprimé. Les laboratoires exploitants cités sont Accord Healthcare France, Arrow Génériques, Biogaran, EG Labo Eurogenerics et Teva Santé.[2]

La distinction entre les circuits reste déterminante. En ville, la situation est qualifiée de tension. À l’hôpital, elle est indiquée comme non impactée. Dans le détail, les spécialités Accord et Teva sont en rupture de stock, tandis que les spécialités Arrow, Biogaran et EG Labo restent en tension d’approvisionnement.[2] Cette photographie explique les difficultés observées au comptoir : l’existence d’une référence encore approvisionnée ne garantit pas sa disponibilité immédiate dans chaque pharmacie.

Toutes les formes de propranolol ne sont cependant pas concernées. L’ANSM précise que les autres dosages per os — 80 mg LP (libération prolongée) et 160 mg LP en gélules — ainsi que les solutions buvables et injectables ne sont pas touchés par la tension.[3] Cette précision doit être maniée avec prudence auprès des patients : une forme à libération prolongée, une solution et un comprimé à 40 mg, sécable ou non selon la spécialité, ne répondent pas automatiquement au même usage ni au même schéma posologique.

Le calendrier appelle également une lecture nuancée. La fiche de disponibilité évoque une remise à disposition prévue « courant 2026 », tandis que l’actualité du 29 mai mentionne une amélioration attendue à partir de la mi-juillet. Ces formulations ne se contredisent pas, mais elles ne promettent pas un retour uniforme et immédiat dans toutes les officines.[1][2]

Des indications nombreuses, des priorités resserrées

Le propranolol 40 mg occupe une place transversale dans les prescriptions. La fiche ANSM et le résumé des caractéristiques du produit rappellent ses indications : hypertension artérielle, prophylaxie de l’angor d’effort, traitement au long cours après infarctus du myocarde, certains troubles du rythme supraventriculaires ou ventriculaires, manifestations cardiovasculaires des hyperthyroïdies, cardiomyopathie obstructive, traitement de fond de la migraine et des algies de la face, tremblements essentiels, palpitations liées à des situations émotionnelles transitoires, et prévention des hémorragies digestives par rupture de varices œsophagiennes chez certains patients cirrhotiques.[2][4]

Cette diversité interdit une réponse uniforme. Une initiation pour palpitations fonctionnelles transitoires n’a pas le même poids qu’un renouvellement chez un patient coronarien stabilisé, ni qu’une situation de rythmologie pédiatrique. L’ANSM le souligne explicitement : dans les troubles du rythme cardiaque, le propranolol reste « indispensable » dans certaines situations, notamment chez les femmes qui allaitent et chez les enfants atteints de syndrome du QT long congénital ou de tachycardie ventriculaire polymorphe catécholergique.[1]

Le cas de l’allaitement mérite une formulation précise. Le résumé des caractéristiques du produit (RCP) indique que les antagonistes bêta-adrénergiques, en particulier les composés lipophiles, passent de manière variable dans le lait maternel et que :

« l’allaitement n’est donc pas recommandé après l’administration de ces composés »[4]

L’alerte ANSM ne banalise pas cette exposition ; elle signale que certaines situations rythmologiques peuvent modifier le rapport bénéfice-risque par rapport à la recommandation générale. Ce choix relève d’une décision médicale spécialisée, non d’un arbitrage au comptoir.

Les alternatives au propranolol ne se valent pas

La recommandation ANSM est large, mais elle n’autorise pas une substitution mécanique. L’Agence demande aux prescripteurs de limiter autant que possible les initiations de traitement par propranolol 40 mg comprimé et d’envisager d’autres bêtabloquants — bisoprolol, nébivolol ou aténolol, par exemple — ou d’autres alternatives adaptées selon l’indication, le profil du patient et les recommandations thérapeutiques en vigueur.[1]

Cette phrase doit être relue à la lumière de la pharmacologie. Le propranolol est un bêtabloquant non sélectif, antagoniste compétitif des récepteurs bêta-1 et bêta-2.[4] Les molécules citées dans le contexte de la tension — bisoprolol, nébivolol, aténolol — sont présentées par Vidal comme des bêtabloquants sélectifs.[5] Elles peuvent donc trouver leur place dans plusieurs situations cardiologiques, mais elles ne reproduisent pas toujours le profil du propranolol dans les indications neurologiques ou fonctionnelles.

Pour l’hypertension artérielle, l’angor ou certains relais cardiovasculaires, le choix d’un bêtabloquant plus sélectif peut être discuté selon les comorbidités, la fréquence cardiaque, la pression artérielle, les contre-indications respiratoires et les traitements associés. En migraine, le raisonnement diffère. Vidal, à partir des recommandations de la Société française d’études des migraines et céphalées (SFEMC), rappelle que le traitement de fond repose en première intention sur un bêtabloquant validé dans cette indication, propranolol ou métoprolol ; en cas de contre-indication aux bêtabloquants, l’amitriptyline, le candésartan hors autorisation de mise sur le marché (AMM) ou le topiramate peuvent être discutés, ce dernier faisant l’objet d’un encadrement renforcé.[7] Dans ce contexte, remplacer mécaniquement par bisoprolol ou nébivolol ne constituerait pas une équivalence suffisamment étayée.

Le raisonnement est encore plus net dans le tremblement essentiel. Vidal rappelle qu’en première intention, deux médicaments ont démontré une efficacité dans des essais contrôlés contre placebo : le propranolol, bêtabloquant non sélectif, et la primidone, utilisée hors AMM. Le même article précise que l’aténolol, bêtabloquant sélectif, n’apparaît qu’en seconde intention et hors AMM.[8] Pour ces patients, la pénurie de propranolol impose donc de mesurer la gêne fonctionnelle, d’écarter les médicaments trémorigènes lorsque cela est possible, puis d’arbitrer entre maintien prioritaire, relais encadré ou avis neurologique.

Hypertension portale, migraine, tremblement : trois réflexes différents

La pénurie de propranolol ne produit pas une seule conduite à tenir. Elle oblige au contraire à raisonner par indication.

En hypertension portale, l’ANSM et Vidal citent le carvédilol comme alternative à privilégier pour la prévention des hémorragies gastro-intestinales hautes liées à l’hypertension portale, notamment les ruptures de varices œsophagiennes, lorsque le profil clinique le permet.[3][5] Cette option suppose néanmoins une prescription explicite et une surveillance, notamment tensionnelle.

En migraine, la question centrale n’est pas seulement de trouver un autre bêtabloquant disponible. Elle consiste d’abord à vérifier que le traitement de fond reste indiqué, puis à choisir une alternative dont le niveau de preuve et les contre-indications correspondent au patient. La prise en charge de la migraine de l’adulte dépasse le choix d’une molécule : elle associe évaluation de la fréquence des crises, limitation des traitements de crise, prévention de l’abus médicamenteux et réévaluation régulière de l’efficacité.

Dans le tremblement essentiel, le besoin doit être objectivé : retentissement social, gêne pour l’alimentation, l’écriture ou l’habillage, exposition professionnelle, risque de chute chez un patient âgé. La primidone peut être envisagée, mais elle impose une montée progressive et une vigilance particulière sur la sédation, surtout chez les patients âgés ou polymédiqués.[8] Là encore, la rupture de médicament en pharmacie ne doit pas transformer l’officine en lieu de substitution empirique.

En ville, sécuriser le renouvellement avant le dernier comprimé

La première mesure opérationnelle consiste à qualifier l’indication. Une ordonnance ancienne, renouvelée depuis des années, ne dit pas toujours si le propranolol est prescrit pour migraine, tremblement, angor, post-infarctus, hypertension portale ou trouble du rythme. Or cette information conditionne à la fois la priorité d’accès au stock, le risque d’interruption et la pertinence d’une alternative au propranolol.

La deuxième mesure porte sur l’anticipation. Les patients déjà traités doivent être invités à signaler une boîte entamée avant l’épuisement complet du stock personnel. Attendre le dernier comprimé expose à une interruption non préparée, particulièrement chez les patients présentant une cardiopathie ischémique. Le RCP est explicite :

« le traitement ne doit pas être interrompu brutalement »[4]

Il précise que l’arrêt du propranolol doit s’effectuer progressivement sur 7 à 14 jours, ou être remplacé par un autre bêtabloquant à posologie équivalente.[4]

Cette règle doit être expliquée simplement au patient : ne pas modifier seul la dose, ne pas doubler une prise pour compenser une incertitude d’approvisionnement, ne pas partager une boîte avec un proche, et contacter l’officine ou le prescripteur dès que le renouvellement devient incertain. L’information vaut autant pour les traitements cardiovasculaires que pour les usages neurologiques, même si le niveau de risque immédiat n’est pas identique.

La préparation magistrale n’est pas, à ce stade, une réponse de routine. Elle avait été autorisée le 19 janvier 2026, sous forme de gélules dosées à 20 mg ou 40 mg, afin de permettre la poursuite des traitements sans nouvelle ordonnance en cas d’indisponibilité. Cette recommandation de remplacement a ensuite été abrogée à compter du 12 mars 2026, après une amélioration de la disponibilité ; l’ANSM avait alors indiqué que près de 30 000 patients avaient été traités et qu’environ 1 100 000 gélules avaient été dispensées.[3][6] L’alerte du 29 mai 2026 ne réactive pas publiquement ce dispositif.

Cette logique de tri n’est pas propre au propranolol. D’autres tensions conduisent déjà les autorités à réserver certaines présentations à des groupes de patients définis, comme l’illustre la priorisation pédiatrique lors d’une rupture hospitalière durable. Pour le propranolol 40 mg, le tri se joue surtout à l’interface entre indication réelle, ancienneté du traitement et possibilité clinique d’un relais.

Un calendrier annoncé, sans garantie de normalisation immédiate

Le calendrier communiqué par l’ANSM comporte deux horizons. D’abord, des lots de Propranolol Teva 40 mg doivent être mis à disposition de manière dérogatoire en France d’ici mi-juin 2026. L’Agence précise que :

« cette mesure temporaire, sans incidence sur les conditions de délivrance ou d’utilisation du médicament, limitera l’impact sur la couverture des besoins des patients dans l’attente de l’amélioration de l’approvisionnement prévue mi-juillet 2026 »[1]

Ensuite, les laboratoires concernés annoncent une amélioration de l’approvisionnement à partir de la mi-juillet 2026.[1] Le terme « amélioration » doit être pris au sérieux, mais sans excès d’interprétation : il ne garantit pas une disponibilité homogène dès le lendemain dans toutes les pharmacies. À la date de l’alerte publique du 29 mai 2026, l’ANSM ne précise pas l’origine géographique des lots dérogatoires dans son actualité. La mention d’une provenance étrangère ne doit donc pas être avancée sans document complémentaire.

Dans l’intervalle, la conduite la plus sûre repose sur trois gestes : réserver le propranolol 40 mg aux situations où il reste réellement nécessaire, documenter l’alternative lorsqu’elle est possible, et prévenir les interruptions brutales. La pénurie de propranolol ne se résume pas à une difficulté de stock ; elle oblige à rendre visibles l’indication, le niveau de risque et le plan de continuité thérapeutique.

Références

[1] ANSM — Propranolol 40 mg : nouvelle dégradation de la disponibilité, nous maintenons notre recommandation, 29/05/2026.

[2] ANSM — Spécialités à base de propranolol 40 mg, comprimé – chlorhydrate de propranolol, publié le 12/12/2025, mis à jour le 29/05/2026.

[3] ANSM — Propranolol 40 mg : la situation s’améliore, nous abrogeons la recommandation de remplacement, publié le 09/01/2026, mis à jour le 29/05/2026.

[4] Base de données publique des médicaments — PROPRANOLOL ARROW 40 mg, comprimé pelliculé sécable, dernière mise à jour de la page le 28/04/2026.

[5] Vidal — Des mesures pour compenser les perturbations en propranolol 40 mg per os, 13/01/2026.

[6] Vidal — Amélioration progressive de l’approvisionnement en propranolol 40 mg : une partie des mesures est abrogée, 10/03/2026.

[7] Vidal — Migraine de l’adulte : une prise en charge thérapeutique bien codifiée, 16/11/2023.

[8] Vidal — Quelle prise en charge du tremblement essentiel ?, 20/05/2025.

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