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Fluoroquinolones : moins prescrites, encore trop souvent mal indiquées

Fluoroquinolones : moins prescrites, encore trop souvent mal indiquées La diminution des prescriptions de fluoroquinolones ne suffit pas à solder la question du bon usage. Une publication récente d’EPI-PHARE dans Therapies montre qu’en médecine générale, le recul du recours à ces antibiotiques s’accompagne encore d’un écart marqué avec les recommandations les plus récentes. Pour les praticiens, l’enjeu se déplace donc du volume prescrit vers la qualité de l’indication, en particulier dans les infections urinaires, prostatiques, respiratoires et ORL.[1]

À retenir (lecture rapide)

• Les prescriptions de fluoroquinolones par les généralistes ont diminué de 59 % entre 2014 et 2023.

• La conformité tombe sous 25 % avec les référentiels HAS et EMA récents.

• Les infections urinaires et prostatiques concentrent la majorité des usages jugés non conformes.

• Le bon usage repose sur une indication documentée, des alternatives vérifiées et un patient informé.

Une baisse réelle qui ne dit pas tout

Sur le papier, le mouvement paraît favorable. Selon EPI-PHARE, les prescriptions de fluoroquinolones orales par les médecins généralistes ont reculé de 59 % entre 2014 et 2023. L’étude, conduite à partir de la base THIN® chez des patients âgés de 20 ans et plus, s’appuie sur un panel qui comptait en 2023 plus de 3 millions de patients et environ 2 000 médecins généralistes.[1]

Cette dynamique rejoint les données nationales publiées dans JAC-Antimicrobial Resistance : en France, l’usage des fluoroquinolones orales a diminué de 50 % entre 2014 et 2023, avec un nombre d’utilisateurs passé de 3,5 à 1,7 million et un nombre d’ordonnances de 4,8 à 2,2 millions. En 2023, les généralistes demeuraient les premiers prescripteurs, avec 82,9 % des prescriptions.[3]

Mais cette baisse globale masque une difficulté plus fine. En 2023, environ 75 % des prescriptions apparaissaient conformes lorsqu’elles étaient comparées à l’autorisation de mise sur le marché (AMM) ou aux recommandations 2015 de la Société de pathologie infectieuse de langue française (SPILF). La proportion chutait toutefois à moins de 25 % lorsque les prescriptions étaient évaluées au regard des référentiels plus récents de la Haute Autorité de santé (HAS) et de l’Agence européenne des médicaments (EMA). EPI-PHARE résume ce décalage en une formule sobre : « de nombreuses prescriptions ne sont toujours pas conformes aux recommandations actualisées ».[1]

Autrement dit, une ordonnance peut encore sembler recevable dans un cadre ancien et devenir discutable lorsqu’elle est passée au tamis de l’indication actualisée. C’est ce décalage qui rend le mésusage moins visible : le volume recule, mais le raisonnement clinique ne suit pas toujours la même pente.

Les infections urinaires exposent l’inertie des pratiques

Le foyer principal du mésusage s’est déplacé. En 2023, l’écart le plus marqué concernait les infections urinaires et prostatiques : selon le référentiel mobilisé, la conformité passait d’environ 94 % à 24 %. EPI-PHARE l’explique notamment par les changements de recommandations concernant les infections urinaires non compliquées chez les femmes.[1]

L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) affine ce constat. Avec les référentiels les plus récents, les infections urinaires et prostatiques représentaient 64 à 65 % des usages non conformes en 2023, tandis que les infections respiratoires et ORL comptaient pour 14 à 16 % des cas. Avec les critères plus anciens, la hiérarchie était différente : les prescriptions hors cadre concernaient surtout les infections respiratoires, puis les infections ORL, et beaucoup moins les infections urinaires et prostatiques.[2]

Ce renversement parle directement à la médecine générale. La cystite simple, situation fréquente, brève et souvent protocolisée, expose particulièrement au réflexe de prescription lorsque l’expérience clinique ancienne continue de primer sur les référentiels actualisés. Les évolutions récentes de l’organisation des soins, dont la délivrance encadrée d’antibiotiques pour l’angine bactérienne ou la cystite simple confirmées par test rapide, rappellent pourtant que l’antibiothérapie de première intention doit rester étroitement liée au diagnostic, aux signes de gravité et aux alternatives disponibles.[6]

Certaines molécules restent ancrées dans les habitudes

L’étude nationale publiée dans JAC-Antimicrobial Resistance apporte une précision utile : toutes les fluoroquinolones n’ont pas reculé avec la même intensité. En 2023, l’ofloxacine et la ciprofloxacine restaient les molécules les plus utilisées, avec respectivement 661 653 et 712 995 utilisateurs, devant la lévofloxacine (426 387 utilisateurs) et la moxifloxacine (35 610 utilisateurs).[3]

L’évolution sur dix ans confirme cette inertie différenciée. Entre 2014 et 2023, le nombre d’utilisateurs a diminué de 40,1 % pour l’ofloxacine, de 21,6 % pour la ciprofloxacine, de 4,8 % pour la lévofloxacine et de 72,3 % pour la moxifloxacine. Ce niveau de détail évite une lecture trop globale : pour le prescripteur, le bon usage ne consiste pas seulement à réduire une classe antibiotique dans son ensemble, mais à vérifier, molécule par molécule, si une habitude reste justifiée par l’indication du jour.[3]

Le réflexe respiratoire et ORL résiste encore

Les infections respiratoires et ORL n’ont pas disparu du tableau. Dans l’étude EPI-PHARE, l’adhésion aux recommandations y reste faible, avec des taux compris entre 20 et 40 % selon les référentiels. Ce constat renvoie à une difficulté bien connue en ville : les antibiotiques à large spectre ont longtemps constitué une réponse de sécurité, parfois mobilisée face à l’incertitude diagnostique, à l’attente supposée du patient ou à la pression du temps en consultation.[1]

Or les restrictions européennes rappellent que les fluoroquinolones ne doivent pas être utilisées pour des infections non sévères ou spontanément résolutives, ni pour des infections légères ou modérées lorsque des antibiotiques habituellement recommandés peuvent être employés. L’EMA souligne depuis 2023 que ces restrictions découlent du risque d’effets indésirables durables, invalidants et potentiellement irréversibles.[5]

Cet enjeu dépasse la seule famille des fluoroquinolones. Dans les angines, par exemple, la réévaluation de la balance bénéfices-risques de l’antibiothérapie dans l’angine à streptocoque A illustre la même exigence : ne pas confondre positivité microbiologique, bénéfice clinique attendu et nécessité d’une prescription immédiate.[7]

Les freins dépassent le seul rappel des recommandations

Les alertes n’ont pourtant pas manqué. L’ANSM cite les restrictions européennes de 2019, la mise en ligne d’un dossier thématique en 2022, l’ajout en 2023 d’un message d’alerte et d’un QR code sur les boîtes, ainsi que l’intégration de messages dans les logiciels d’aide à la prescription et à la dispensation.[2]

Ces outils réduisent l’exposition globale, mais ils ne suffisent pas toujours à modifier le geste au moment précis où se décide l’ordonnance. La HAS a d’ailleurs appelé, en juillet 2024, à rechercher de nouveaux vecteurs pour renforcer la sensibilisation des professionnels aux conditions de juste prescription.[4]

Le sujet n’est donc pas seulement celui d’un médecin qui connaîtrait mal les recommandations. Il renvoie aussi à l’organisation du soin : accès effectif aux tests rapides, délai d’obtention des résultats microbiologiques, ergonomie des logiciels d’aide à la prescription, lisibilité des messages d’alerte, temps disponible pour expliquer une non-prescription et continuité de la formation. Entre un patient âgé, une infection supposée bactérienne, un antécédent d’échec thérapeutique et une consultation contrainte, le prescripteur peut conserver une marge d’interprétation qui réactive des habitudes anciennes.

C’est là que le bon usage devient une compétence clinique plus qu’une simple connaissance des textes. La question n’est pas seulement : « cette molécule est-elle autorisée ? » Elle devient : « cette fluoroquinolone est-elle le meilleur choix, aujourd’hui, pour ce patient, avec ce niveau de gravité, cette probabilité bactérienne, ce terrain et ces alternatives ? »

Cinq réflexes utiles en médecine générale

Le premier réflexe consiste à qualifier l’infection avant de choisir la molécule. Une fluoroquinolone ne devrait pas être une réponse à l’incertitude, mais la conséquence d’une indication caractérisée : gravité, risque de complication, contexte microbiologique, échec ou contre-indication des alternatives.

Le deuxième réflexe tient à la mise à jour du raisonnement selon le référentiel le plus récent. Les chiffres d’EPI-PHARE montrent que la conformité peut sembler satisfaisante avec des cadres anciens et devenir très faible avec les recommandations actualisées. Pour un médecin généraliste, ce glissement impose de réviser les automatismes, notamment dans les infections urinaires féminines non compliquées.

Le troisième réflexe concerne le terrain. L’EMA appelle à une prudence particulière chez les patients âgés, insuffisants rénaux, transplantés d’organe solide ou traités par corticoïdes systémiques, car le risque tendineux est accru. L’association fluoroquinolone-corticoïde doit être évitée autant que possible.[5]

Le quatrième réflexe est documentaire : noter l’indication, l’alternative écartée, le terrain à risque et l’information transmise au patient. Cette trace n’est pas un formalisme défensif ; elle oblige à expliciter le rapport bénéfice-risque et limite les prescriptions d’habitude.

Le cinquième réflexe relève de l’information du patient. L’ANSM rappelle que des effets indésirables peuvent survenir dès les premières heures ou dans les jours suivant le traitement, et cite notamment les tendinopathies, troubles cardiaques et vasculaires, neuropathies périphériques, troubles neuropsychiatriques et photosensibilisation.[2] Prévenir le patient des signes d’alerte, lui dire quand arrêter le traitement et quand recontacter un professionnel de santé fait partie intégrante de la prescription.

Une prescription rare n’est pas forcément une prescription juste

Le message de l’étude EPI-PHARE n’est donc pas de bannir les fluoroquinolones. Ces antibiotiques conservent une place dans certaines infections sévères ou lorsque les options plus adaptées ne peuvent être utilisées. Mais la baisse des volumes ne doit pas être interprétée comme une victoire définitive du bon usage.

À l’échelle du cabinet, le mésusage persistant rappelle une règle simple : moins prescrire ne suffit pas si l’on prescrit encore au mauvais moment. Cette vigilance s’inscrit dans un contexte plus large de sobriété antibiotique. Santé publique France a relevé qu’en 2024 les prescriptions d’antibiotiques en médecine de ville avaient augmenté de 4,8 % par rapport à 2023, atteignant 860,4 prescriptions pour 1 000 habitants par an, soit une rupture avec la baisse modérée observée entre 2014 et 2023.[8]

Le progrès attendu n’est donc plus seulement statistique. Il se joue dans la précision de l’indication, la sobriété du choix antibiotique et la capacité à renoncer à une fluoroquinolone lorsque l’alternative est plus sûre. Pour les généralistes, la baisse des volumes ouvre une étape plus exigeante : transformer la prudence réglementaire en réflexe clinique stable.

Références

[1] EPI-PHARE, « Utilisation inappropriée des fluoroquinolones orales chez les adultes par les médecins généralistes en France », 20 avril 2026.

[2] ANSM, « Fluoroquinolones : une consommation en baisse mais des mésusages qui persistent », 19 décembre 2025.

[3] JAC-Antimicrobial Resistance, « Use of oral fluoroquinolones in France between 2014 and 2023 », 2025.

[4] HAS, « Fluoroquinolones : suites données au droit d’alerte portant sur la prévention et la prise en charge de leurs effets indésirables », 19 juillet 2024.

[5] EMA, « Fluoroquinolone antibiotics: reminder of measures to reduce the risk of long-lasting, disabling and potentially irreversible side effects », 12 mai 2023.

[6] Caducee.net, « Les pharmaciens autorisés à délivrer des antibiotiques sans ordonnance pour angines et cystites », 19 juin 2024.

[7] Caducee.net, « Antibiotiques dans l’angine à streptocoque A : le CNGE propose une réévaluation de la balance bénéfices / risques », 19 juin 2024.

[8] Santé publique France, « Prescriptions d’antibiotiques en médecine de ville : augmentation en 2024 », 18 novembre 2025.

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