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Accès direct aux kinésithérapeutes : une promesse d’efficience à l’épreuve du terrain

Accès direct aux kinésithérapeutes : une promesse d’efficience à l’épreuve du terrain Dans un dossier publié le 23 juin 2026, le Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes défend une extension ciblée de l’accès direct à la kinésithérapie. À l’appui, une étude médico-économique conduite par Frédéric Bizard chiffre les gains potentiels d’une prise en charge plus précoce. Mais la promesse d’efficience défendue par l’Ordre entre désormais en tension avec un autre cadrage : celui de la Caisse nationale de l’Assurance Maladie, qui interroge la soutenabilité financière et la pertinence de certains soins de masso-kinésithérapie.

À retenir

— Le CNOMK avance jusqu’à 14 milliards d’euros de gains sociétaux liés à la kinésithérapie précoce.

— Ces montants proviennent d’une étude commandée par l’Ordre, dont l’évaluation indépendante reste à produire.

— La CNAM relève une hausse annuelle de 6 % des dépenses de masso-kinésithérapie entre 2022 et 2025.

— L’accès direct reste encadré par une expérimentation de cinq ans dans vingt départements.

— ALD, TMS et personnes âgées fragiles concentrent les propositions d’extension de l’accès direct.

Une étude qui replace la kinésithérapie dans le premier recours

Le message du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOMK) est direct : dans un système de santé fragilisé par les délais de rendez-vous, la désertification médicale et le vieillissement de la population, la kinésithérapie ne devrait plus être considérée comme un recours tardif, mais comme un levier d’organisation des soins. Dans son dossier de presse daté du 23 juin 2026, l’Ordre s’appuie sur une étude de Frédéric Bizard, économiste de la santé, pour défendre une extension de l’accès direct, c’est-à-dire la possibilité de consulter un masseur-kinésithérapeute sans prescription médicale préalable dans un cadre défini.[1]

Dans le communiqué accompagnant cette publication, Pascale Mathieu, présidente du CNOMK, résume la ligne défendue par l’Ordre : « La kinésithérapie est un levier majeur de santé publique. »[2] La formule traduit l’ambition institutionnelle du moment : déplacer la kinésithérapie vers l’amont du parcours, afin d’éviter que des situations fréquentes ne s’aggravent faute d’un accès suffisamment rapide aux soins.

L’étude examine quatre grands champs d’intervention : la lombalgie, la neurologie avec notamment l’AVC, la maladie de Parkinson et la sclérose en plaques, la gériatrie à travers la prévention des chutes, ainsi que les pathologies respiratoires comme la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Selon le CNOMK, ces domaines représenteraient à eux seuls 80 % de l’activité des kinésithérapeutes.[1]

Le constat est sévère. Le dossier estime qu’en moyenne 47 % des patients ne recourent pas à la kinésithérapie alors qu’elle serait recommandée. Ce chiffre doit toutefois être lu comme une moyenne agrégée, issue de situations cliniques très différentes, et le dossier de presse ne détaille pas les intervalles de confiance ni la méthode de pondération. Le non-recours atteindrait jusqu’à 70 % pour la prévention des chutes chez les personnes âgées, 60 % pour la maladie de Parkinson, 40 à 55 % pour la lombalgie selon les régions, et 85 à 90 % pour la réhabilitation respiratoire dans la BPCO.[1] Autrement dit, la question n’est pas seulement celle de la compétence disponible, mais celle de l’accès effectif au soin.

Des gains annoncés considérables, mais à manier avec prudence

Le chiffre le plus spectaculaire est celui des économies potentielles. Le CNOMK avance jusqu’à 14 milliards d’euros de gains annuels pour la société, dont 6,5 milliards pour l’Assurance maladie. Dans une hypothèse plus réaliste, tenant compte des contraintes d’organisation et de démographie professionnelle, l’étude estime qu’un déploiement de la kinésithérapie précoce permettrait de dégager près de 3 milliards d’euros d’économies pour la société, dont 1,4 milliard pour l’Assurance maladie.[1]

Ces montants ne constituent pas une économie garantie, mais un ordre de grandeur médico-économique avancé par une étude commandée par le CNOMK. Le dossier de presse ne permet pas, à lui seul, de reconstituer l’ensemble des hypothèses, des dénominateurs et des paramètres utilisés. Le raisonnement repose néanmoins sur une logique connue : une prise en charge plus précoce pourrait éviter des consultations médicales répétées, des examens d’imagerie parfois peu contributifs, des prescriptions médicamenteuses, des arrêts de travail prolongés et des hospitalisations évitables. Dans la lombalgie, le dossier évoque jusqu’à 7 500 euros d’économies par patient sur cinq ans et 36 jours d’arrêt de travail évités.[1]

La prévention des chutes illustre l’enjeu démographique. Santé publique France a recensé en 2024 174 824 hospitalisations liées à une chute chez les personnes de 65 ans et plus, ainsi que 20 148 décès en lien avec une chute, avec une hausse respective des taux standardisés de 20,5 % et 18 % par rapport à 2019.[6] Dans le même temps, l’Insee et la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) projettent, pour les 60 ans et plus, une progression du nombre de seniors en perte d’autonomie jusqu’aux années 2050, pour approcher 2,8 millions de personnes dans une trajectoire médiane.[7]

Le raisonnement médico-économique est donc cohérent, mais il appelle une lecture prudente. Les gains maximaux correspondent à un potentiel théorique. Ils devront être confrontés à la disponibilité réelle des professionnels, à la capacité des patients à entrer dans ces parcours, aux délais d’accès aux cabinets, au partage d’information avec les médecins traitants et à la qualité du tri clinique.

Un cadre juridique déjà ouvert, mais encore étroit

L’accès direct n’est pas une page blanche. La loi du 19 mai 2023 portant amélioration de l’accès aux soins par la confiance aux professionnels de santé, modifiée par la loi de financement de la sécurité sociale pour 2025, permet l’expérimentation de l’accès direct aux masseurs-kinésithérapeutes dans au plus vingt départements, pour une durée de cinq ans, dans le cadre des structures d’exercice coordonné.[3]

Le décret du 27 juin 2024 précise les modalités de mise en œuvre. Il prévoit notamment que le masseur-kinésithérapeute participant à l’expérimentation puisse prendre en charge un patient sans prescription médicale, dans la limite de huit séances lorsque celui-ci n’a pas eu de diagnostic médical préalable. Il impose aussi l’orientation vers un médecin dès qu’un diagnostic ou un avis médical s’avère nécessaire, ainsi que le report du bilan initial et du compte rendu dans le dossier médical partagé.[4]

L’arrêté du 6 juin 2025 fixe la liste des vingt territoires retenus : Aude, Deux-Sèvres, Côtes-d’Armor, Gers, Haute-Corse, Haut-Rhin, Isère, Loiret, Martinique, Mayotte, Meurthe-et-Moselle, Nord, Réunion, Rhône, Seine-Maritime, Tarn, Var, Vendée, Yonne et Yvelines.[5] La mise en œuvre de l’accès direct aux kinésithérapeutes dans 20 départements[8] constitue ainsi un test grandeur nature, mais encore limité.

Cette architecture réglementaire répond à une préoccupation récurrente des pouvoirs publics : libérer du temps médical sans rompre la coordination des soins. Le gouvernement rappelait en avril 2025 que six millions de Français n’avaient pas de médecin traitant en 2024 et que 87 % du territoire était classé en désert médical, selon un indicateur gouvernemental large et régulièrement discuté dans le débat public.[9] Dans ce contexte, la pression persistante des déserts médicaux sur les soins primaires[10] nourrit un débat plus large sur la répartition des rôles entre professions de santé.

La CNAM rappelle la pression sur les dépenses

Le contrechamp est venu de l’Assurance Maladie quelques jours après le dossier du CNOMK. Dans son projet de rapport Charges et produits pour 2027, publié le 2 juillet 2026 et soumis au vote du conseil de la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (CNAM) le 9 juillet, l’institution inscrit les soins de masso-kinésithérapie dans une logique de régulation du « juste soin au juste prix ».[12]

La présentation du rapport formule un diagnostic nettement plus contraint : les soins de masso-kinésithérapie y sont décrits comme « un modèle qui ne garantit ni accès équitable aux soins, ni attractivité de la profession, ni soutenabilité financière ».[13] La CNAM met en avant une hausse de 6 % par an des dépenses pour l’Assurance Maladie entre 2022 et 2025, estime que 54 % de la croissance est liée à l’évolution des pratiques depuis 2022 et indique qu’un quart des patients seraient pris en charge au-delà des recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS).[13]

Ce diagnostic ne contredit pas mécaniquement l’intérêt d’un accès direct mieux organisé. Il déplace cependant le centre du débat. Là où le CNOMK insiste sur les économies évitables par une prise en charge précoce, la CNAM pointe des volumes d’actes, des écarts territoriaux et des prises en charge parfois éloignées des référentiels. Elle relève notamment des zones sous-denses persistantes, avec une moyenne de 120 masseurs-kinésithérapeutes pour 100 000 habitants, mais des écarts départementaux allant de 30 à 270.[13]

La proposition n° 21 du rapport vise ainsi à adapter les modalités de prise en charge des soins de masso-kinésithérapie sur la base des recommandations de la HAS, à mettre en œuvre la régulation des installations prévue par l’avenant 7, à rééquilibrer l’activité vers les patients complexes et à étudier une possible forfaitisation de certains soins, ou une évolution des tarifs au fur et à mesure de la prise en charge.[13]

La tension est donc réelle. Pour le CNOMK, l’accès direct peut faire gagner du temps clinique et éviter des coûts en aval. Pour la CNAM, l’efficience passera aussi par la pertinence des actes, la régulation territoriale et l’alignement des prises en charge sur les recommandations. La réforme ne se jouera pas seulement sur l’ouverture d’un droit d’accès, mais sur la preuve que cet accès produit du soin plus précoce sans alimenter des volumes injustifiés.

Les cibles prioritaires esquissées par le CNOMK

L’étude de Frédéric Bizard ne plaide pas pour une ouverture indifférenciée. Elle recommande une extension ciblée, d’abord pour les personnes atteintes d’une affection de longue durée (ALD). Dans ces situations, le diagnostic est déjà posé et le cadre de prise en charge connu. L’enjeu serait donc moins de contourner le médecin que d’éviter des renouvellements répétitifs de prescriptions lorsque la situation clinique est stabilisée.[1]

Deuxième cible : les troubles musculosquelettiques (TMS), hors accident du travail et hors sport de compétition. Cette délimitation vise à concentrer l’accès direct sur les situations fréquentes de premier recours, tout en évitant les zones médico-légales ou assurantielles qui justifient un bilan médical préalable.[1]

Troisième public : les personnes âgées fragiles, classées GIR 1 à 6. Pour ce groupe, le CNOMK met en avant la prévention des chutes, le maintien de l’autonomie et la réduction des hospitalisations évitables. La place croissante des kinésithérapeutes dans les réponses à la désertification sanitaire[11] renvoie ici à un enjeu très concret : intervenir avant la fracture, avant la perte de mobilité, avant l’entrée dans une dépendance plus lourde.

Une réforme suspendue à la coordination et à l’évaluation

La montée en responsabilité des kinésithérapeutes suppose un cadre solide. Le CNOMK insiste sur la capacité des professionnels à évaluer, trier, repérer les « drapeaux rouges », orienter vers un médecin lorsque la situation l’exige et traiter dans leur champ de compétence.[1] L’Ordre rappelle aussi l’évolution d’une profession désormais formée à bac 5, avec un grade Master, une autonomie clinique renforcée et des compétences en diagnostic kinésithérapique.[1]

Ces éléments ne suffisent pourtant pas à épuiser le débat sur la sécurité. Le tri en accès direct engage une responsabilité clinique et médico-légale : repérer une fracture, une infection, une atteinte neurologique ou une douleur atypique ne relève pas d’un simple protocole administratif. La généralisation éventuelle devra donc s’appuyer sur des référentiels partagés, une formation continue au repérage des signes d’alerte, des circuits de réorientation rapides et un suivi des événements indésirables. C’est à cette condition que l’accès direct pourra être autre chose qu’un raccourci organisationnel.

La circulation fiable de l’information reste l’autre verrou. Le bilan initial, le compte rendu, le dossier médical partagé et le lien avec le médecin traitant ne sont pas des formalités administratives : ils conditionnent la sécurité du parcours. La réforme devra aussi éviter un angle mort, celui de l’offre disponible. Ouvrir un droit d’accès ne suffit pas si les cabinets sont déjà saturés ou si l’expérimentation ne concerne qu’une fraction trop restreinte des professionnels.

En définitive, l’accès direct à la kinésithérapie peut devenir un levier d’organisation des soins, en particulier pour les patients chroniques, les troubles musculosquelettiques fréquents et les personnes âgées fragiles. Mais la promesse ne sera crédible qu’à trois conditions : démontrer la sécurité du tri en vie réelle, garantir une coordination effective avec les médecins et mesurer, hors dossier de plaidoyer, l’impact médico-économique de la réforme. C’est là que se jouera le passage du principe à l’épreuve du terrain.

Références

[1] CNOMK, Kinésithérapie : un rôle stratégique dans un système de santé sous tension, dossier de presse, 23 juin 2026.

[2] CNOMK, Communiqué de presse – Kinésithérapie : un rôle stratégique dans un système de santé sous tension, 23 juin 2026.

[3] Légifrance, Loi n° 2023-379 du 19 mai 2023 portant amélioration de l’accès aux soins par la confiance aux professionnels de santé, article 3, version en vigueur depuis le 28 février 2025, JORF du 20 mai 2023, version consolidée.

[4] Légifrance, Décret n° 2024-618 du 27 juin 2024 relatif à l’expérimentation permettant aux masseurs-kinésithérapeutes participant à une communauté professionnelle territoriale de santé d’exercer leur art sans prescription médicale, JORF du 28 juin 2024.

[5] Légifrance, Arrêté du 6 juin 2025 relatif à l’expérimentation permettant aux masseurs-kinésithérapeutes regroupés au sein d’une communauté professionnelle de santé d’exercer leur art sans prescription médicale, JORF du 8 juin 2025.

[6] Santé publique France, Hospitalisations et mortalité en lien avec une chute chez les personnes de 65 ans et plus en France. Données 2015-2024, 12 mars 2026, mise à jour le 16 mars 2026.

[7] DREES, 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires d’ici 2050, 22 octobre 2025.

[8] Caducee.net, Accès direct aux kinésithérapeutes : une expérimentation lancée dans 20 départements, 11 juin 2025.

[9] Info.gouv.fr, Le pacte du Gouvernement pour lutter contre les déserts médicaux, 25 avril 2025, modifié le 2 mai 2025.

[10] Caducee.net, Déserts médicaux et soins primaires : la Cour des comptes fustige les politiques de santé, 15 mai 2024.

[11] Caducee.net, Désertification sanitaire : les kinésithérapeutes sont une partie de la solution #PLFSS, 8 novembre 2021.

[12] Assurance Maladie, Améliorer la qualité du système de santé et maîtriser les dépenses : les propositions de l’Assurance Maladie pour 2027, 2 juillet 2026.

[13] Assurance Maladie, Rapport Charges et produits de la CNAM pour 2027, conférence de presse, présentation PDF, 2 juillet 2026.

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