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À Singapour, des lâchers de moustiques mâles porteurs de wolbachia réduisent nettement le risque de dengue

À Singapour, des lâchers de moustiques mâles porteurs de wolbachia réduisent nettement le risque de dengue À Singapour, une stratégie de biocontrôle consistant à relâcher régulièrement des moustiques mâles Aedes aegypti infectés par la bactérie Wolbachia a réduit à la fois la densité vectorielle et la probabilité d’infection par le virus de la dengue, selon un essai randomisé en grappes publié dans The New England Journal of Medicine (NEJM).[1] Les résultats, obtenus en conditions réelles sur 15 zones géographiques, s’inscrivent dans un contexte de progression mondiale de la dengue décrit par l’OMS et suivi de près par les agences de surveillance.[2]

À retenir (lecture rapide)

- Dans 15 zones à Singapour, 8 ont reçu des lâchers de mâles Aedes aegypti infectés par Wolbachia, 7 ont servi de témoins.[1]
- À partir de 6 mois, 6% des participants étaient positifs à la dengue en zone intervention contre 21% en zone contrôle.[1]
- L’efficacité protectrice estimée atteint 71–72% selon la durée d’exposition (3 à ≥12 mois).[1]
- La densité de femelles piégées a chuté en zone intervention tandis qu’elle augmentait en zone contrôle.[1]
- L’approche exige une logistique durable de production et de lâchers, déjà organisée à grande échelle à Singapour.[3]

Un biocontrôle fondé sur l’incompatibilité cytoplasmique

Le principe repose sur un mécanisme de biologie reproductive : lorsque des femelles Aedes aegypti « sauvages » s’accouplent avec des mâles infectés par la souche wAlbB de Wolbachia pipientis, la descendance devient non viable en raison d’une « incompatibilité cytoplasmique », décrite dans l’article du NEJM.[1] À Singapour, ces mâles peuvent en outre être irradiés afin de sécuriser la stérilité, ajoutant une barrière supplémentaire à la reproduction viable. La stratégie se distingue d’un « remplacement » durable du moustique par une lignée infectée : ici, l’objectif est la suppression de la population locale par des lâchers répétés de mâles, qui ne piquent pas.

Ce positionnement technique rejoint une logique déjà mise en œuvre par l’agence environnementale singapourienne, qui présente son programme comme une méthode visant à réduire la population d’Aedes aegypti dans des zones urbaines à risque.[3]

Une étude pragmatique en grappes, avec contrôles « test négatif »

Dans l’essai publié par le NEJM, les chercheurs ont découpé Singapour en 15 “clusters” de population, puis les ont répartis en deux bras : 8 zones ont bénéficié des déploiements de mâles infectés (zones d’intervention) et 7 zones n’ont pas reçu de lâchers (zones témoins).[1] L’étude mobilise une méthodologie dite « test-negative controls », fréquemment utilisée en épidémiologie des infections respiratoires et adaptée ici à la dengue : on compare la proportion de sujets exposés à l’intervention parmi les cas biologiquement confirmés à celle observée parmi des sujets testés mais négatifs.[1] Ce schéma suppose toutefois un accès homogène au dépistage et des comportements de recours aux soins comparables entre zones, condition relativement bien remplie à Singapour mais plus incertaine dans des contextes où l’accès aux tests virologiques est inégal.

L’échelle de terrain est notable : les zones d’intervention comptaient 393 236 habitants et les zones témoins 331 192.[1] L’essai est financé notamment par le ministère des Finances de Singapour et enregistré sous NCT05505682, selon le NEJM via PubMed.[1]

Des indicateurs entomologiques convergents avec l’effet clinique

L’étude documente une baisse rapide et durable des marqueurs de densité vectorielle. En moyenne, le nombre de femelles adultes piégées par piège est passé de 0,18 au départ à 0,041 dans les zones d’intervention, tandis qu’il augmentait de 0,19 à 0,277 dans les zones témoins, sur une fenêtre allant du troisième mois après le début des lâchers jusqu’au 24e mois.[1]

Ces résultats de terrain font écho à la logique de lutte antivectorielle : la dengue étant transmise par des moustiques du genre Aedes, une diminution de la densité de femelles piquantes a vocation à réduire la probabilité de transmission, comme le rappellent des synthèses pédagogiques sur la dengue et ses modes de transmission.[4]

Une réduction marquée du risque de dengue chez les habitants exposés

Sur le plan clinique, l’analyse principale rapporte qu’à partir de 6 mois de mise en œuvre, 6% des sujets testés en zones d’intervention étaient positifs à la dengue (354/5722), contre 21% en zones témoins (1519/7080).[1] Les auteurs traduisent cette différence en efficacité protectrice estimée à 71–72%, avec des rapports de cotes (OR) de 0,29 après 3 mois, 0,28 après 6 mois, et 0,29 à partir de 12 mois d’exposition ou plus.[1]

En pratique, l’information la plus directement exploitable pour les cliniciens est l’ampleur de l’effet observé en vie réelle, sur des populations importantes, sans nécessiter de changement de comportement individuel : l’intervention vise l’environnement et la dynamique vectorielle.

Déploiement à grande échelle : l’exemple singapourien

La question de la soutenabilité opérationnelle est centrale : ce type de suppression impose des lâchers répétés et une capacité industrielle de production de moustiques mâles.

À Singapour, l’agence nationale de l’environnement (NEA) annonce une extension de son « Project Wolbachia » à quatre nouvelles zones « de fin janvier à mars 2026 », avec une couverture portée à 740 000 foyers, et un objectif de 50% des foyers couverts d’ici fin 2026.[3] Un document gouvernemental du ministère du Développement durable et de l’Environnement confirme l’objectif de 800 000 foyers (50%) à fin 2026 et précise la montée en charge : 740 000 foyers d’ici mars 2026, contre 580 000 en avril 2025.[5]

Ces annonces ne remplacent pas les résultats de l’essai randomisé, mais elles éclairent le « passage à l’échelle » : pour les autorités, il s’agit de changer de braquet et de rendre l’investissement logistique compatible avec un déploiement urbain massif.[3],[5] Les indicateurs opérationnels avancés par la NEA relèvent toutefois d’un suivi programmatique et ne possèdent pas le même niveau de preuve que les données issues de la randomisation publiée dans le NEJM.

Ce que l’étude ne tranche pas encore

Plusieurs inconnues demeurent, malgré la robustesse du signal clinique. Au-delà des paramètres biologiques, l’acceptabilité sociale et la communication publique constituent des déterminants majeurs : relâcher massivement des moustiques, même non piqueurs et non génétiquement modifiés, peut susciter interrogations et réticences, variables selon les contextes culturels et institutionnels.

- Transposabilité : Singapour cumule densité urbaine, forte capacité de surveillance et continuité de gouvernance. Des données complémentaires seront nécessaires dans des contextes moins structurés ou plus hétérogènes.
- Durabilité : la suppression demande une continuité d’effort. La NEA évoque l’augmentation des capacités de production et l’adaptation des stratégies selon les contextes, ce qui laisse entendre que la « recette » n’est pas figée.[3]
- Articulation avec les autres leviers : vaccination, surveillance, lutte antivectorielle classique et communication. Une autre stratégie, dite de « replacement », consiste à introduire des femelles porteuses de Wolbachia afin d’installer durablement la bactérie dans la population de moustiques et de bloquer la transmission virale. Cette approche, plus auto-entretenue une fois établie, diffère de la suppression singapourienne, qui repose sur des lâchers continus et vise une réduction rapide et marquée des densités locales.

Dans le contexte actuel, où l’OMS souligne l’expansion géographique de la dengue et l’augmentation de la charge de morbidité, l’apport d’essais randomisés en conditions réelles sur des stratégies de contrôle vectoriel constitue une avancée méthodologique autant qu’opérationnelle.[2]

Références

1. The New England Journal of Medicine (NEJM). Dengue Suppression by Male Wolbachia-Infected Mosquitoes (NEJMoa2503304). Publié en 2026. https://www.nejm.org/doi/10.1056/NEJMoa2503304

2. World Health Organization (WHO). Dengue and severe dengue (fiche d’information). 21/08/2025. https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/dengue-and-severe-dengue

3. National Environment Agency (NEA, Singapour). Wolbachia-Aedes Mosquito Suppression Strategy (mise à jour 09/01/2026). 09/01/2026. https://www.nea.gov.sg/corporate-functions/resources/research/environmental_health_institute/wolbachia-aedes-mosquito-suppression-strategy

4. Caducee.net. La dengue. s.d. https://www.caducee.net/DossierSpecialises/infection/dengue.asp

5. Ministry of Sustainability and the Environment (MSE, Singapour). Oral Reply to Parliamentary Question on Dengue and Project Wolbachia. 13/01/2026. https://www.mse.gov.sg/latest-news/oral-reply-to-parliamentary-question-on-dengue-and-project-wolbachia/

6. Caducee.net. Épidémies d'arboviroses en France : les médecins en première ligne. 13/09/2024. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16416/epidemies-d-arboviroses-en-france-les-medecins-en-premiere-ligne.html

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