Renoncement aux soins : la dégradation de l’accès frappe désormais au cœur du système
À retenir (lecture rapide)
• 73 % des Français déclarent avoir renoncé à au moins un soin en cinq ans, contre 63 % en 2024.[1]
• Les délais d’attente constituent désormais un moteur majeur du renoncement, bien au-delà de la seule question financière.[1]
• Les moins de 35 ans figurent parmi les plus exposés, avec 85 % de renoncements déclarés.[1]
• L’hôpital public absorbe une partie du report, alors qu’un Français sur deux dit avoir déjà fréquenté les urgences hors urgence médicale.[1]
Une progression rapide qui s’installe dans le paysage sanitaire
La dégradation n’est plus seulement ressentie, elle est désormais documentée. Publié le 17 mars 2026, le troisième baromètre FHF x Ipsos BVA indique que 73 % des Français déclarent avoir renoncé à au moins un acte de soin au cours des cinq dernières années, contre 63 % en 2024. Selon la FHF, cette hausse de dix points représente près de sept millions de personnes supplémentaires.[1]
Le signal est d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans une dynamique déjà repérée par les enquêtes publiques. L’Institut national de la statistique et des études économiques, l’INSEE, rappelait encore en 2025, à partir de l’enquête européenne EHIS, que les délais trop longs pour obtenir un rendez-vous constituaient la première cause de renoncement aux soins en France.[3] Le baromètre 2026 donne un relief très concret à cette évolution : il faut désormais près de deux semaines pour consulter un généraliste, quatre mois pour un dermatologue, et trois mois pour un cardiologue, contre respectivement quatre jours, deux mois et un mois et demi en 2019.[1]
Ce glissement n’a rien d’anecdotique. Il signifie que l’obstacle principal n’est plus seulement le coût résiduel du soin, mais la capacité même du système à offrir un accès effectif dans des délais compatibles avec la situation clinique. La difficulté d’obtenir un rendez-vous devient ainsi un facteur de tri implicite entre ceux qui peuvent attendre, contourner l’obstacle ou avancer les frais, et ceux qui diffèrent leur prise en charge jusqu’à l’aggravation.
Les jeunes adultes, premiers exposés à des parcours discontinus
Le baromètre met en lumière un point qui mérite une attention particulière des professionnels de santé : les moins de 35 ans apparaissent comme les plus touchés. Parmi eux, 85 % déclarent avoir déjà renoncé à un soin, et 57 % s’être déjà rendus aux urgences pour une situation qui ne relevait pas d’une urgence médicale.[1]
Cette surreprésentation ne signifie pas nécessairement que les jeunes seraient davantage malades. Elle renvoie plutôt à une combinaison de fragilités : insertion professionnelle parfois instable, moindre ancrage dans un parcours de soins, mobilité géographique plus forte, et rapport plus discontinu au médecin traitant. Lorsque l’accès ordinaire se complique, cette population décroche plus vite, non par désinvolture, mais parce qu’elle dispose souvent de moins de points d’appui dans le système.
La dimension financière demeure, elle aussi, bien présente. La FHF indique que 40 % des Français ayant renoncé à des soins l’ont fait pour des raisons financières.[1] Dans le même temps, Localtis relève que 38 % évoquent également la distance entre le lieu de soin et le domicile.[2] Le renoncement se construit donc à l’intersection de plusieurs barrières, qu’il s’agisse du temps, du reste à charge, de l’éloignement ou de la difficulté à identifier le bon recours.
Les urgences, réceptacle d’un système saturé en amont
Le chiffre s’est imposé au centre du débat public : un Français sur deux déclare s’être déjà rendu aux urgences sans relever d’une urgence médicale.[1] Derrière cette donnée, il ne faut pas voir seulement un mauvais usage des services hospitaliers. Le baromètre suggère aussi une panne plus générale de l’orientation dans le système. Selon Localtis, 29 % des personnes concernées disent ne pas savoir à qui s’adresser, et 27 % évoquent l’impossibilité d’obtenir un rendez-vous dans un délai acceptable.[2]
Cette bascule vers l’hôpital est d’autant plus lourde de conséquences que les établissements publics fonctionnent déjà à flux tendu. La FHF affirme que leur activité a progressé de 4,3 % en 2024, puis de près de 5 % en 2025, tout en maintenant des missions irremplaçables, notamment 100 % des greffes, 85 % des séjours de réanimation et 81 % des 21 millions de passages aux urgences chaque année.[1] Dans le même temps, le déficit cumulé des établissements publics atteignait encore 2,7 milliards d’euros en 2025, après 2,9 milliards en 2024.[1]
Les pouvoirs publics ont eux-mêmes reconnu cette fragilité organisationnelle. L’instruction n° DGOS/AS3/RH5/2025/162 du 18 novembre 2025, publiée au Bulletin officiel Santé, demandait aux Agences régionales de santé, les ARS, de déployer des plans d’action ville-hôpital afin de garantir l’accès aux soins non programmés et la médecine d’urgence durant l’hiver 2025-2026.[4] Cette réponse confirme que la tension ne relève plus d’épisodes isolés, mais d’une gestion presque permanente des déséquilibres du système.
Dans cette perspective, les débats sur l’accès aux soins non programmés, sur la mécanique d’un embouteillage sanitaire entre ville, régulation et hôpital ou encore sur une programmation pluriannuelle des politiques de santé prennent un relief nouveau : ils ne relèvent plus d’ajustements périphériques, mais du fonctionnement ordinaire de l’offre de soins.
Une crise d’accès devenue un sujet de programmation sanitaire
La FHF ne se contente pas d’alerter. Elle replace désormais la question de l’accès aux soins dans une réflexion plus large sur la planification. Dans le communiqué du 17 mars, sa déléguée générale, Zaynab Riet, affirme :
« Les Français attendent légitimement un sursaut politique : il y a urgence à agir pour la santé ! »
[1]
Localtis rapporte de son côté cette autre formule :
« les besoins augmentent plus vite que le nombre de médecins formés ».
[2]
L’enjeu dépasse ici la seule polémique institutionnelle. Il s’agit de savoir si la France veut continuer à piloter son système de santé au gré des hivers, des tensions d’effectifs et des fermetures temporaires, ou si elle accepte d’ouvrir un cycle de programmation plus stable. Cette orientation irrigue déjà les prises de position de la FHF et explique la place qu’occupe désormais la programmation sanitaire dans le débat hospitalier.
Reste une précaution d’interprétation. Le baromètre FHF x Ipsos BVA repose sur des déclarations et mesure d’abord une expérience perçue de l’accès aux soins. Il constitue un signal fort, cohérent avec les enquêtes publiques antérieures, mais ne remplace pas une cartographie administrative exhaustive des délais réels selon les territoires, les spécialités et les niveaux de gravité. Cela n’affaiblit pas le diagnostic général ; cela rappelle simplement que l’indicateur décrit à la fois une réalité sanitaire et un vécu social du soin.
Une alerte qui déborde désormais la seule question hospitalière
Le principal enseignement de cette séquence tient sans doute à cela : le renoncement aux soins n’est plus un indicateur périphérique, réservé aux marges sociales ou aux territoires les plus dépourvus. Il s’installe au centre du débat sanitaire, parce qu’il révèle simultanément l’allongement des délais, les inégalités territoriales, la persistance du frein financier et la saturation progressive des recours hospitaliers.
Pour les professionnels de santé, le sujet n’est donc pas seulement celui d’un accès plus difficile. Il devient celui d’une recomposition silencieuse des parcours, où les patients arbitrent davantage, retardent plus souvent, et finissent par se présenter plus tard, plus mal orientés, ou dans des structures déjà sous tension. À mesure que ces renoncements s’additionnent, c’est moins un dysfonctionnement local qu’une fragilisation générale du contrat sanitaire qui apparaît.
Références
1. FHF, Depuis 2019, la dégradation continue de l’accès aux soins conduit un nombre croissant de Français à renoncer à se soigner et fait peser une pression toujours plus forte sur les urgences publiques, 17 mars 2026.
2. Banque des Territoires / Localtis, Le renoncement aux soins progresse rapidement, alerte la Fédération hospitalière de France, 17 mars 2026.
3. INSEE, Enquête Santé et recours aux soins, 2025.
4. Bulletin officiel Santé, Instruction n° DGOS/AS3/RH5/2025/162 du 18 novembre 2025 relative à la préparation du système de santé à l’accès aux soins non programmés et de médecine d’urgence durant l’hiver 2025-2026, 21 novembre 2025.
5. Caducee.net, Centres de soins non programmés : l’IGAS pousse à l’encadrement d’une offre née hors cadre, 17 février 2026.
6. Caducee.net, Hôpital sous tension, médecins en grève : la mécanique d’un embouteillage sanitaire, 12 janvier 2026.
7. Caducee.net, Programmer la santé : une révolution portée par la FHF, 24 mai 2025.
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