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Fausse couche : quels impacts psychologiques sur la femme et le couple ?

illustrationÉvénement courant pour certains, véritable cataclysme pour d’autres, la fausse couche est un événement tout sauf anodin. Une grossesse sur quatre se solderait par une fausse couche lors des 22 premières semaines. Parfois des saignements sonnent le glas, parfois c’est lors d’une échographie que le constat tombe, il n’y a plus de rythme cardiaque. Parfois, la fausse couche intervient lors des toutes premières semaines, ce qui génère des réactions flottantes de l’entourage du couple. Enfin, la fausse couche peut intervenir tardivement, créant ainsi une stupeur et une incompréhension.

Événement courant pour certains, véritable cataclysme pour d’autres, la fausse couche est un événement tout sauf anodin. Une grossesse sur quatre se solderait par une fausse couche lors des 22 premières semaines. Parfois des saignements sonnent le glas, parfois c’est lors d’une échographie que le constat tombe, il n’y a plus de rythme cardiaque. Parfois, la fausse couche intervient lors des toutes premières semaines, ce qui génère des réactions flottantes de l’entourage du couple. Enfin, la fausse couche peut intervenir tardivement, créant ainsi une stupeur et une incompréhension.

Deux exemples parmi tant d’autres

  1. Linda* demande une consultation, car elle ne parvient pas à être enceinte naturellement. Elle et son mari vont entamer un parcours en PMA et ressentent le besoin d’être accompagnés psychologiquement. Lors de ces séances, le couple va interroger son désir d’enfant, bien différent chez la femme que chez l’homme. Le lien au corps, le lien à sa propre mère, à son propre père. L’interrogation du masculin et du féminin chez chacun. C’est un long travail afin que le couple soit au clair quant à la nourriture affective avec laquelle il s’alimente. Malgré cette préparation psychologique au parcours en PMA, la déception est importante lorsque la première FIV ne prend pas. Comme Linda n’a pas interrompu les séances en cabinet, nous pouvons observer ses ressentis, résistances et avancer peu à peu vers une acceptation de ce « coup dans l’eau », ce contact difficile avec la réalité. L’idéal du moi, ce reste de toute puissance infantile, est réactivé chez les femmes dans leur désir d’enfant. Il s’agit donc de travailler sur le réel, qui peut être cruel.
    La seconde FIV est positive. L’effervescence est à son comble pour le couple et son entourage, bien que des réserves sont émises par le corps médical sur le premier trimestre en cas de FIV. Des saignements vont rapidement avoir lieu et une profonde tristesse envahit Linda et son mari. Cette fausse couche est rapide après la FIV, moins de deux mois. C’est néanmoins deux mois investis sur son corps et le futur bébé, le présent et ce qui devait advenir. C’est aussi cet investissement dans le « vide » qui perdure, après la fausse couche, qui est si douloureux.

 

  1. C’est un couple* qui a déjà deux enfants qui viennent en consultation. Nathalie vient de subir une fausse couche à 4 mois et demi de grossesse. C’est la stupeur et l’incompréhension alors qu’ils sont déjà parents de deux enfants, en pleine santé qui plus est. Ils ne comprennent pas, cherchent où ils ont pu commettre une erreur… Ils vont jusqu’à remettre en cause le désir de l’autre dans ce troisième enfant. Y en a-t-il un des deux qui cache à l’autre son non-désir, une réticence ? Ils ont beaucoup de disputes depuis, comme si la colère pouvait masquer leur tristesse. Ils ont besoin de trouver un responsable et demandent dès lors de l’aide, tant cet événement est en train d’ébranler fortement les bases familiales. Lui a pensé quitter sa femme qui est devenue « invivable », mais il pense à ses deux enfants. Finalement, un troisième n’est pas nécessaire, il y a les deux premiers, ils vont bien. Peut-être qu’ils peuvent continuer ainsi. Elle vit une anxiété dépressive, elle qui a déjà donné la vie, comment n’a-t-elle pas pu « sauver » cet enfant dans son corps ? C’est comme une trahison du corps. Elle se vit comme morcelée par moment. Il est urgent de leur offrir un contenant rassurant à ces ressentis douloureux et violents qu’ils s’assènent l’un à l’autre.

 

Quelles conséquences possibles sur le couple ?

Il y a dans un cas comme dans l’autre, un contact avec une réalité dure et cruelle, une sidération et une douleur qui cherchent à se poser, comme si elles cherchaient un responsable. Le coupable c’est malheureusement bien souvent d’abord soi-même, la femme principalement. Se trouver dans l’incapacité de porter la vie jusqu’à la naissance est ressenti comme une faillite de son identité de femme. Remettre en cause son identité est comme une perte de sens, de repères connus, d’égarement intense. Il n’est pas rare de voir poindre l’ombre de la dépression chez certaines femmes. Il n’est pas rare non plus, souvent, de voir réactivées des blessures narcissiques du passé. Elle n’a pas su mener à bien son projet de vie, elle culpabilise, elle a honte.

Chez l’homme, la douleur est différente bien qu’importante pour certains. En effet, c’est dans son rôle, plus que dans son identité (nous ne sommes pas ici dans une stérilité masculine), qu’il va vivre une remise en cause éprouvante, pouvant lui faire ressentir son impuissance à soutenir, aider sa femme dans ce qu’elle vit dans son corps. Cette impuissance peut devenir si grande que, elle aussi, cherche à se poser quelque part. S’il était déjà très investi dans cette grossesse, il peut ressentir de l’animosité contre celle qui a perdu « son » enfant.

Douleur et impuissance ne font généralement pas bon ménage. Après un temps de réconfort, de soutien, de l’entourage qui était peut-être dans la confidence, le quotidien va se rappeler à eux (le travail, les autres enfants s’il y en a…) et il faudrait se remettre en avant. Ici aussi, le décalage peut exister, l’homme ayant cette tendance à aller de l’avant. Mais il y a un véritable travail de deuil à effectuer et nous ne sommes pas égaux devant le deuil. Notre histoire personnelle et unique entre dans ce travail. Il ne s’agit pas d’un événement à « digérer » comme on aimerait le croire, mais un contact avec un soi ou des parties de soi que l’on ne connaissait pas, qu’on ne voulait pas voir ou ne plus revoir. C’est ramasser les morceaux de soi pour pouvoir avancer et le fracas n’est pas un standard. C’est l’apparition des maladresses verbales et je m’abstiendrais ici de les nommer. Elles ne sont que trop entendues. C’est souvent l’entourage qui les verbalise, étant sous-entendu que la douleur du couple ou de l’un des deux est trop embarrassante, trop longue, anormale. Cette douleur va alors trouver un chemin vers l’extérieur, vers l’autre, vers un responsable. Parfois, la douleur reste interne, à peine visible extérieurement, avec une incapacité pour l’entourage de voir et d’agir. Ce sont les cas les plus inquiétants, le risque de décompensation dépressive et de passage à l’acte étant dans ces cas plus présents.

 

Pour la femme, panser l’impensable

En cabinet, nous proposons un contenant à cette douleur, un endroit où l’exprimer à défaut de pouvoir la poser, ou alors on la pose un instant, on réapprend à être sans elle, même quelques minutes, à se retrouver, pas tout à fait comme avant, mais avec un sentiment de se reconnaître ou de retrouver un être cher, soi-même. Il me semble utile d’accueillir la femme et aussi le couple. Il s’agit de panser la blessure de n’avoir pas pu, pas su amener la vie. Il s’agit de panser l’impensable. D’autant plus dans les processus en PMA, où le deuil de n’avoir pas pu ou su avoir un enfant naturellement, est réactivé par la fausse couche.

Pour la femme, le deuil peut prendre plus de temps. Il s’agit de l’accompagner vers l’acceptation de n’avoir pas pu amener « cette » vie à se concrétiser et non « la » vie. À avancer avec elle dans l’acceptation de la réalité médicale, souvent froide et ne tenant pas compte, ou pas assez, de l’investissement qui était déjà en place bien avant la grossesse. En psychanalyse, nous savons que le désir d’enfant est antérieur à la grossesse, fantasmé depuis longtemps dans la psyché de la femme. Le deuil est naturellement plus long à effectuer que pour un homme, dans la plupart des cas, car il se travaille sur les fantasmes qu’elle vivait en pensant cet enfant, des projections qu’elle avait sur lui, de cet autre qu’elle a rêvé et qu’elle a porté en elle les quelques semaines qu’a duré la grossesse.

Certaines femmes vivent le premier trimestre de manière uniquement corporelle et peuvent ne pas ressentir l’investissement affectif de manière consciente. Une fausse couche n’aurait pas le même impact ou le même risque de décompensation dépressive que pour d’autres, plus investies. Il n’empêche que le désir d’enfant est inconscient et que, conscience ou non, impact il y a.

Le deuil pour l’homme et le couple

L’homme va vivre ce deuil dans son vécu émotionnel, il n’a pas vécu la dimension physique et son deuil peut se noyer dans l’action. Il va naturellement aller de l’avant, comme cité plus haut. Les mouvements physiques n’existent pas en lui, la grossesse de sa femme est encore abstraite et l’homme ne fantasme pas l’enfant à venir comme sa femme peut le faire. Cela viendra avec les changements physiques de sa femme, des travaux à faire pour la chambre de bébé, du déplacement d’attention qu’il va subir au fur et à mesure de la grossesse. Cet homme va se relever doucement et pouvoir accompagner sa femme, parfois s’impatienter contre elle, vouloir la retrouver rapidement pour retrouver leur existence d’avant.

Toutefois, il existe des hommes qui sont très investis dès le début de la grossesse, voire même avant leur compagne, le désir d’enfant venant d’eux, ayant déjà une forte représentation de l’enfant à venir. En cas de fausse couche, leur douleur est rarement prise en compte et ils peuvent ressentir une forme d’injustice, l’enfant pouvant être encore dans l’inconscient collectif une affaire de femmes et leur rôle cantonné comme soutien à la femme. Ces hommes peuvent ressentir une forte animosité contre leur femme et ainsi mettre en péril l’avenir du couple. Il arrive également que certains hommes tombent en dépression, la perte ravivant sous doute une perte antérieure dans leur histoire.

Le travail sur le couple consistera essentiellement à prendre en compte l’imaginaire de l’un et l’autre sur l’enfant attendu, sa capacité à mener à bien ce projet de vie, reconnaître chez l’autre sa dimension émotionnelle afin de réduire au plus le décalage existant entre eux pour pouvoir se relever et renforcer leur couple. Il consistera à entendre les projections douloureuses que l’on peut se faire pour ensuite les laisser se dissoudre, se regarder à nouveau, se reconnaître. Accepter également d’avoir un rythme différent dans le travail du deuil, les hommes ayant tendance à vouloir rapidement retrouver leur compagne. Or, le temps est bien l’allié principal du deuil et se donner du temps, c’est se donner la chance de pouvoir se retrouver et avancer à nouveau ensemble.

Prise en compte de la détresse psychologique

Je terminerais cet article sur le constat pénible que, même aujourd’hui, en 2022, outre le suivi médical, il n’y a que très peu de suivis psychologiques en cas d’interruption spontanée de grossesse. Peu de femmes et de couples ont entendu cette proposition, ont reçu des recommandations de professionnels, d’associations ou des pistes de réflexion quant à l’impact psychologique et des aides possibles pourtant nombreuses et existantes. Parler de la fausse couche, c’est sortir du tabou, prendre en compte la détresse psychologique afférente, c’est faire acte de civisme et d’humanité.

 

Par Catherine Lefeuvre, Psychanalyste du comité Psychologue.net

* Les prénoms sont fictifs et les récits modifiés afin que personne ne puisse se reconnaître dans les exemples cités dans cet article.

 

Liens utiles : www.fausse-couche.fr, www.ameli.fr, https://association-agapa.fr

 

 

Descripteur MESH : Grossesse , Échographie , Rythme cardiaque , Vie , Douleur , Travail , Femmes , Enfant , Temps , Hommes , Risque , Dépression , Histoire , Rôle , Corps médical , Déplacement , Santé , Ménage , Faillite , Tabou , Physique , Psychanalyse , Conscience , Parents , Honte , Anxiété , Colère , Fantasme , Savons

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