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Covid-19 : le gouvernement laisse-t-il filer l’épidémie à l’école ?

illustrationAlors que la circulation du coronavirus SARS-COV-2 s’emballe, particulièrement à l’école, le gouvernement a décidé d’alléger le protocole sanitaire en supprimant les fermetures automatiques des classes pendant 7 jours au 1er cas positif. Ce changement de stratégie pourrait d’autant plus s’apparenter à une volonté délibérée de laisser filer l’épidémie à l’école qu’aucune mesure supplémentaire visant à prévenir en milieu scolaire les risques de contaminations n’a été prise par l’exécutif.

Un allègement du protocole sanitaire en plein emballement de l’épidémie

Entre le 18 et le 25 novembre, le nombre de classes fermées a plus que doublé en passant de 4000 à 8900, ce qui a contraint plus de 180 000 familles à se réorganiser pour assurer la garde de leurs enfants. Depuis le printemps dernier, la doctrine en vigueur à l’éducation nationale stipulait en effet que les classes des écoles primaires et maternelles seraient systématiquement fermées pendant 7 jours au premier cas d’infection à Sars-Cov-2 confirmée.

La nouvelle doctrine du gouvernement consiste désormais à supprimer le caractère automatique des fermetures de classe, à tester tous les élèves des groupes où un cas a été découvert et à n’autoriser les retours à l’école que sur présentation d’un test négatif. L’attestation sur l’honneur des parents ne sera plus suffisante. Concrètement soit un laboratoire est à même de se déplacer à l’école pour effectuer les tests sur place, soit les parents devront s’organiser pour faire tester gratuitement leur enfant. En cas de refus des parents, l’enfant doit rester isolé chez lui pendant 7 jours.

Ce nouveau protocole est entré en vigueur à partir du 29 novembre et sera généralisé d’ici le 6 décembre. « Nous poursuivons deux objectifs fondamentaux : maintenir les écoles ouvertes tout en protégeant la santé des élèves et des personnels », déclarait Jean Michel Blanquer. Si le maintien de l’école ouverte parait acquis, on peut s’interroger sur la volonté réelle du gouvernement de protéger la santé des enfants.

Alors qu’une partie de la communauté éducative s’attendait à un durcissement du protocole sanitaire avec un passage au niveau 3 ou 4, c’est finalement un allègement qui été décidé. Car avec la fin des fermetures automatiques des classes pendant 7 jours il est probable que la circulation virale soit moins ralentie par ce protocole que le précédent, car un enfant peut être asymptomatique et négatif le jour du test et positif le lendemain. C’est bien pour ces raisons qu’une période d’isolement de 14 puis de 7 jours a été définie pour tous les cas contact. En un mot, le gouvernement a mis un terme aux 7 jours d’isolement automatique pour les enfants cas contact en primaire et en maternelle.

Les ARS auront néanmoins le pouvoir de décider de la fermeture de classe selon la situation épidémiologique locale.

Aucune nouvelle mesure de prévention du risque aérosol en milieu scolaire

Cet allègement du protocole est également marqué par l’absence de nouvelles mesures de prévention des risques, notamment les risques de contamination via les aérosols infectieux. Ainsi les activités connues comme étant génératrices d’aérosols (sport en intérieur, chant, brassage des classes ou les activités extrascolaires avec séjours intégrants des nuitées) sont toujours autorisées.

Le gouvernement persiste également à ignorer les avis publiés par l’académie des sciences le 11 juin 2021 ainsi que celui du Haut Conseil de la Santé Publique du 28 avril qui recommandait la mise en place d’une stratégie de maitrise de la qualité de l’air à grande échelle, notamment en milieu scolaire et que l’on peut résumer en 3 points :

  • Contrôler systématiquement la qualité de l’air par l’usage de détecteur de CO2
  • Ne pas occuper les salles avec un niveau de CO2 > 800 ppm
  • Utiliser les filtres HEPA 13 ou 14 quand la ventilation est insuffisante

Dans sa note du 20 août, le Conseil Scientifique enfonçait le clou pour rappeler le gouvernement à ses responsabilités.

« Le Conseil scientifique rappelle également l’importance de la transmission par aérosols en lieux clos, et de fait l’importance de l’usage du masque, de l’aération régulière des locaux, de l’usage de capteurs CO2, et de purificateurs d’air. Le Conseil scientifique insiste également sur les risques associés aux moments partagés sans masque type restauration et sport en intérieur. »

Dans le nouveau protocole publié par l’éducation nationale, l’usage de détecteur de CO2 et de filtre à air est bien resté à l’état de recommandation et non d’obligation, ce qui évite pour le moment au gouvernement de financer l’acquisition du matériel et contraint les collectivités locales à agir en ordre dispersé.

Le fiasco de la surveillance épidémiologique en milieu scolaire

Un autre domaine dans lequel le gouvernement persiste à ignorer les recommandations de son Conseil Scientifique est le suivi épidémiologique. En effet le 13 septembre 2021 il préconisait de prévenir les risques d’infections en milieu scolaire en ayant recours au dépistage systématique hebdomadaire.

Dans son avis, le conseil scientifique expliquait que « Le dépistage systématique amène à détecter précocement les introductions de virus dans les classes, permettant alors de ne renvoyer chez eux que les enfants détectés positifs, et non tous les élèves de la même classe. Les bénéfices sont donc à la fois sanitaires (moins de cas) et pédagogiques (moins de jours de classes perdus). Des expériences étrangères, en particulier en Allemagne et en Autriche, illustrent la faisabilité de cette stratégie, dont la supériorité par rapport aux autres stratégies est largement suggérée par les données de modélisation » présentées par l’équipe de Vittoria Colizza (INSERM)

Selon cette étude, si la participation était de l’ordre de 50 %, le dépistage systématique hebdomadaire permettrait alors de réduire le nombre de cas de 24 % en primaire et de 53 % dans le secondaire tout en réduisant le nombre de jours de classe perdus.

Le conseil scientifique proposait de mettre en œuvre des tests salivaires sur des échantillons mis en commun (poolés) afin d’améliorer l’acceptabilité par les enfants et les parents et aussi de réduire les coûts et la charge de travail pour les laboratoires d’analyse.

Cette stratégie n’a finalement pas été retenue par le gouvernement. Devant les députés le ministre de l’Éducation nationale avait déclaré « La stratégie consistant à tester de manière extrêmement répétée, extrêmement massive, les enfants n’a pas que des avantages…Par exemple, la Société française de pédiatrie alerte sur le fait qu’il peut y avoir à la fois quelque chose d’anxiogène et de compliqué à faire cela de manière répétée ».

À la rentrée de septembre, Jean Michel Blanquer avait annoncé l’objectif de 600 000 tests salivaires réalisés par semaine. Entre le 15 et le 22 novembre, sur les 600 000 tests qui sont bien disponibles, 377 000 ont été proposés et seulement 190 000 ont été réalisés. À peine un tiers de l’objectif a donc été atteint.

« Même pour ce genre de tests indolores et simples, il n’y a pas une acceptation massive. C’est une difficulté qu’on a depuis le début. » Regrette le ministre dans le Parisien. Sur le Huffingtonpost, Guislaine David, porte-parole du syndicat Snuipp-FSU déplore l’absence de campagne de communication mise en œuvre par le gouvernement pour convaincre les parents de donner leur accord au dépistage systématique. De son côté, Elisabeth Allain-Moreno, secrétaire nationale du syndicat enseignant UNSA pointe du doigt le peu de clarté du ministère, le manque de moyens humains et la surcharge de travail pour les directeurs d’écoles.

« Ils doivent gérer la mise en place du protocole qui évolue souvent, assurer le lien avec les familles, avec la mairie, et en plus ils doivent dans de nombreux cas faire classe puisqu’ils sont aussi professeurs des écoles. »

Donc plutôt que de se doter de moyens en adéquation avec l’objectif initial de suivi hebdomadaire, le gouvernement a préféré annoncer un allègement du protocole sanitaire en vigueur comme si l’objectif était dorénavant d’éviter les fermetures des classes quitte à laisser filer l’épidémie à l’école.

 

La société française de Pédiatrie évoque les « bénéfices de l’immunité naturelle » pour les enfants

Cette décision fait écho à la position des sociétés savantes de Pédiatrie et de la Société de Pathologie Infectieuse de Langue Française publiée le 15 novembre dernier et qui semble promouvoir les « bénéfices » d’une infection « naturelle » pour les enfants.

En effet pour ces institutions, en dehors des sujets ayant des facteurs de comorbidités, « l’infection par le SARS-Cov2 chez l’enfant apparait comme le plus souvent bénigne, même avec le variant ∂, ce qui permet d’envisager les bénéfices de l’immunité naturelle. »

Cette position est loin de faire consensus. En effet si jusqu’alors, les scientifiques s’accordaient pour considérer que les enfants étaient peu enclins à faire des formes sévères et graves de la Covid-19, mais plus sujets à des troubles mentaux découlant des effets de la crise sanitaire sur la vie scolaire et sociale, les dernières publications scientifiques suscitent des inquiétudes quant à l’émergence d’une épidémie de COVID-19 pédiatriques à l’hôpital.

De 4 à 13 % des enfants contaminés pourraient souffrir de « Covid-Long »

« Des données canadiennes suggèrent que le variant Delta, comparé aux autres variants, serait plus sévère chez les enfants (risque d’hospitalisation pédiatrique augmenté de 2,75 [1,59-4,49] ; Communication David Fisman, Ontario, Canada), comme cela est également suspecté pour les adultes. Ces données nord-américaines restent à confirmer en Europe. D’autres études suggèrent la même hypothèse, en particulier au Danemark. La récente publication des CDC fréquemment citée relève que la forte hausse des hospitalisations pédiatriques liées au variant Delta (x5 entre juin et août), particulièrement marquée chez les 0-4 ans (x10 sur la même période) pourrait être liée à la hausse de l’incidence dans cette population, mais aussi à une sévérité pédiatrique accrue. » Conseil Scientifique en date du 13/09/2021.

Au-delà des risques d’hospitalisation pédiatrique, le conseil scientifique met également en avant les risques de manifestations type COVID-long chez les enfants, retrouvées à J28 chez 4 % des enfants atteints de COVID âgés de 5 à 17 ans dans une étude (Molteni, Lancet Child Adolesc Health), et à 5 semaines chez 10 % des enfants atteints de COVID âgés de 2 à 11 ans, et 13 % enfants atteints de COVID âgés de 12 à 16 ans, dans une autre (étude ONS, Royaume-Uni).

Enfin l’évaluation des risques sanitaires pour les mineurs doit également tenir compte des syndromes inflammatoires multi-systémiques pédiatriques (PIMS ou MIS-C). Le dernier bulletin de Santé Publique France sur le sujet a recensé entre le 2 mars 2020 et le 21 novembre 2021, 781 cas dont 702 en lien avec la COVID-19.

« Au total, les données recueillies montrent, chez les enfants, la persistance de syndromes inflammatoires pluri-systémiques rares, avec fréquente atteinte cardiaque, liés à l’épidémie de COVID-19, également observés dans d’autres pays. En France, l’incidence cumulée des PIMS en lien avec la COVID-19 (702 cas) a été estimée à 48,5 cas par million d’habitants dans la population des moins de 18 ans Malgré une maladie initiale qui peut être sévère, les données de la littérature montrent que très peu de séquelles sont observées lors des suivis des cas de PIMS à 6 mois »

À la fin du mois de novembre 2021, plus de 9000 hospitalisations et 27 décès de mineurs pour cause de Covid-19 ont été comptabilisés par Santé Publique France depuis le mois de mars 2020.

Laisser filer l’épidémie à l’école est-il éthique ?

La stratégie de santé publique qui consiste à laisser le virus contaminer les plus jeunes dans le but de développer l’immunité collective de la population a été proposée dans la « Great Barrington Déclaration ». Cette approche a rapidement provoqué un tollé. Plus de 7000 scientifiques s’y sont opposés en signant le mémorandum de John Snow paru dans The Lancet le 14 octobre 2020 et à nouveau au cours de l’été 2021.

L’OMS a également condamné cette stratégie.

« Laisser se propager librement un virus dangereux encore imparfaitement compris serait tout ‎simplement contraire à l’éthique. Nous ne l’envisageons absolument pas.‎ »

Dans une tribune publiée dans l’Express, un collectif de scientifiques, milite contre cette stratégie de libre circulation du virus chez les plus jeunes.

« Exposer délibérément des enfants à un agent biologique de niveau 3 ne serait qu’une expérimentation menée sans le consentement des parents et reposant sur leur désinformation. Cette stratégie, en plus d’être une violation du droit à la protection de la santé (article L. 1110-1), est contraire aux droits fondamentaux à la vie et la santé, tels que définis par la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), signée par la France.

Protéger les enfants est un impératif moral et un devoir de l’État et des parents, qui doivent être correctement informés. Et les enfants n’ont pas à être la “troisième dose” des adultes, ils ont le droit d’être protégés, par tous les moyens disponibles. »

 

Plus d’informations sur le sujet : https://www.ecole-oubliee.fr/

 

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