Urgences d’Albi : violences répétées, l’organisation psychiatrique mise en cause par les soignants
À retenir (lecture rapide)
- Les urgences d’Albi ont déclenché le 1er octobre une procédure de danger grave et imminent après de nouvelles violences rapportées.[1]
- Une procédure similaire avait déjà suivi deux agressions de professionnels en février 2024, dans un contexte d’alertes plus anciennes.[2][3]
- Depuis janvier 2023, les patients nécessitant une évaluation psychiatrique passent d’abord par les urgences générales du centre hospitalier.[4][5]
- Le Code de la santé publique fixe des exigences de présence psychiatrique et de convention selon l’activité réelle du service.[9]
- Un rapport HAS de 2023 prévoyait une présence infirmière psychiatrique 24 h/24 dans les nouveaux locaux des urgences.[8]
Violences aux urgences d’Albi : une nouvelle alerte après des incidents répétés
Le 30 septembre au matin, un professionnel des urgences aurait été menacé avec un couteau, selon les témoignages recueillis par La Dépêche du Midi. Aucune procédure pénale précisément rattachée à cet épisode n’est publiquement documentée à ce stade : le fait doit donc rester présenté comme rapporté par les personnels.[1]
Les équipes décrivent des agressions physiques et verbales, des menaces et des crises difficiles à contenir. Un soignant agressé quelques semaines auparavant aurait été raccompagné jusqu’à son véhicule par une équipe du Smur tant il redoutait de recroiser son agresseur. Les personnels signalent aussi l’incendie puis la dégradation d’un box sécurisé et disent multiplier les fiches d’événements indésirables.[1]
Leur critique vise également la liaison psychiatrique. Ils estiment que l’équipe intervient davantage sur un registre de consultation que dans l’urgence aiguë et jugent insuffisante la réponse disponible lors de certaines crises. Selon eux, la direction du Bon Sauveur n’a participé à aucune des deux réunions organisées depuis le dépôt du préavis de grève. Sollicitée par La Dépêche, la Fondation a rappelé l’existence de son dispositif sans répondre à l’ensemble des griefs rapportés par les personnels.[1]
Ces témoignages ne permettent ni de mesurer la fréquence réelle des violences à Albi ni d’associer, par principe, maladie psychiatrique et comportement violent. Ils documentent en revanche un conflit durable sur la capacité du dispositif à répondre rapidement à certaines situations de crise.
En 2024 déjà, une procédure de danger grave et imminent
Le 13 février 2024, un patient suivi en psychiatrie avait agressé deux professionnels aux urgences d’Albi. Un vigile avait reçu un coup de pied au sternum et un infirmier un coup de poing au visage. La CGT avait alors déclenché une procédure de danger grave et imminent ; France 3 Occitanie avait également rapporté cette nouvelle agression et la mobilisation syndicale.[2][3]
Le représentant syndical cité par La Dépêche indiquait déjà qu’un patient avait menacé des personnels avec un couteau quelques mois auparavant et affirmait alerter sur le problème depuis un an. La direction du CH reconnaissait des difficultés, annonçait des mesures de sécurisation et disait travailler avec le Bon Sauveur à l’amélioration du parcours des patients relevant de la psychiatrie.[2]
Les sources disponibles établissent donc au moins deux procédures de danger grave et imminent, en février 2024 et en octobre 2026, auxquelles s’ajoutent des alertes plus anciennes. Elles ne permettent pas d’établir avec assez de certitude qu’une autre procédure formelle aurait précédé celle de février 2024 ni d’en documenter les suites.
Depuis 2023, l’urgence psychiatrique passe d’abord par l’hôpital général
Le changement d’organisation remonte au 30 janvier 2023. Pendant 34 ans, le Centre d’accueil permanent spécialisé du Bon Sauveur accueillait directement des patients dont le motif principal relevait de la psychiatrie. Depuis le regroupement, ceux-ci passent d’abord par le service d’accueil des urgences du CH d’Albi avant une éventuelle orientation spécialisée. France 3 Occitanie avait également documenté ce transfert au moment de sa mise en œuvre.[4][5]
À l’époque, La Dépêche du Midi indiquait que le regroupement répondait à une demande qualifiée d’« impérative » de l’Agence régionale de santé (ARS). Le média faisait état d’environ dix passages quotidiens au dispositif psychiatrique avant le transfert. Des représentants syndicaux du CH redoutaient déjà un surcroît de travail et les conséquences de l’attente de patients en crise dans un service généraliste.[4]
L’organisation actuelle repose sur une équipe de liaison psychiatrique de la Fondation Bon Sauveur d’Alby, qui intervient au service d’accueil des urgences du CH pour évaluer les patients, proposer ou ajuster un traitement et organiser leur orientation. Le pôle « urgences et crise » de la Fondation précise que ses prises en charge sont réalisées après orientation depuis les urgences du centre hospitalier.[6]
La Fondation Bon Sauveur est un établissement de santé privé d’intérêt collectif (ESPIC), tandis que le centre hospitalier relève du secteur public. Cette séparation institutionnelle n’empêche pas la coopération, mais elle rend déterminantes les conventions, les responsabilités opérationnelles et les modalités d’intervention entre les deux structures.[7]
En 2023, la HAS annonçait une présence infirmière psychiatrique 24 h/24
Un document antérieur au fonctionnement actuel ajoute une question concrète. Dans son rapport de certification du CH d’Albi validé en février 2023, la Haute Autorité de santé (HAS) écrivait que les futurs locaux des urgences, alors en travaux, « vont permettre à une équipe d’IDE en psychiatrie d’être présente 24/24h ».[8]
Or le dispositif décrit en octobre 2026 par La Dépêche est différent : un infirmier spécialisé intervient de 8 heures à 21 heures et peut se déplacer sur demande la nuit ; un psychiatre peut être sollicité à tout moment.[1]
Cet écart apparent ne suffit pas à conclure qu’un engagement n’a pas été tenu ou qu’une règle n’est pas respectée. Le projet a pu évoluer, la présence nocturne peut avoir été organisée autrement ou les effectifs avoir été redimensionnés. Mais le point mérite une réponse des établissements et de l’ARS : la présence infirmière psychiatrique 24 h/24 envisagée en 2023 a-t-elle été mise en œuvre, puis modifiée, ou n’a-t-elle jamais pris la forme prévue ?
Le Code de la santé publique fixe des obligations spécifiques aux urgences psychiatriques
L’argument selon lequel le CH d’Albi n’est pas autorisé à exercer l’activité de psychiatrie ne clôt pas la question. Le Code de la santé publique prévoit précisément le cas d’une structure des urgences appartenant à un établissement qui ne dispose pas de cette autorisation.[9]
L’article D. 6124-26-8 impose alors une convention avec un ou plusieurs établissements autorisés en psychiatrie. Cette convention doit notamment préciser les conditions de mise en œuvre de la présence médicale et infirmière prévue pour les patients nécessitant des soins psychiatriques, ainsi que les modalités de leur transfert si une hospitalisation est nécessaire.[9]
Le niveau de présence psychiatrique dépend de l’activité. Lorsque l’analyse de l’activité des urgences fait apparaître un nombre important de passages nécessitant des soins psychiatriques, la structure comprend en permanence un psychiatre. Dans les autres cas, un psychiatre doit pouvoir être joint et intervenir, en tant que de besoin, dans les meilleurs délais. Le texte prévoit également une compétence infirmière psychiatrique dans l’organisation de la prise en charge.[9]
Les informations publiques disponibles ne permettent pas de déterminer dans quelle catégorie se situe aujourd’hui le CH d’Albi. Le nombre actuel de passages relevant de la psychiatrie, l’analyse d’activité utilisée pour dimensionner la présence médicale, le contenu de la convention avec le Bon Sauveur et les délais réels d’intervention ne sont pas publiés. Il serait donc excessif de conclure à une non-conformité réglementaire.
Le cadre spécialisé du Code de la santé publique s’ajoute aux obligations générales de sécurité. Les règles de santé et de sécurité du Code du travail s’appliquent aux établissements publics de santé, et l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé physique et mentale des travailleurs par la prévention, la formation, l’organisation et des moyens adaptés.[10][11]
L’absence d’autorisation d’activité psychiatrique ne dispense donc pas le CH de protéger ses agents. Symétriquement, la responsabilité de l’organisation spécialisée ne peut être examinée sans le rôle du Bon Sauveur et le contenu de la convention qui lie les deux établissements.
Danger grave et imminent : la procédure oblige l’établissement à enquêter
Dans la fonction publique hospitalière, l’alerte pour danger grave et imminent obéit à une procédure précise. Un représentant du personnel membre de la formation spécialisée qui constate directement ou indirectement une cause de danger grave et imminent alerte l’autorité compétente et consigne son avis dans un registre spécial.[12]
Une enquête doit être engagée immédiatement avec le représentant ayant signalé le danger, puis des mesures doivent être prises pour y remédier. Si un désaccord persiste sur la réalité du danger ou la manière de le faire cesser, la formation spécialisée du comité social d’établissement est réunie en urgence dans un délai maximal de vingt-quatre heures. L’agent de contrôle de l’inspection du travail est informé et peut assister à cette réunion.[12]
À défaut d’accord sur les mesures à prendre, l’inspection du travail est saisie. Son intervention donne lieu à un rapport adressé au directeur et à la formation spécialisée. Le directeur dispose ensuite de quinze jours pour répondre de manière motivée, en détaillant notamment les mesures déjà prises et leur calendrier de mise en œuvre.[12]
Cette alerte ne se confond pas avec le droit de retrait. Le déclenchement d’une procédure de danger grave et imminent par un représentant du personnel ne signifie pas que les agents cessent collectivement le travail. Le droit de retrait relève d’une démarche distincte, ouverte lorsqu’un travailleur a un motif raisonnable de penser que sa situation présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé.[13]
Depuis 2025, l’employeur peut déposer plainte au nom du professionnel
La menace au couteau rapportée le 30 septembre pose aussi la question de la réponse pénale.
Depuis la loi du 9 juillet 2025, l’employeur d’un professionnel de santé ou d’une personne exerçant dans un établissement de santé peut, pour certaines infractions et avec le consentement écrit de la victime, déposer plainte pour son compte. Ce mécanisme est désormais inscrit à l’article 15-3-4 du Code de procédure pénale.[14]
Aucun élément public ne permet de savoir si le CH d’Albi a utilisé cette possibilité après la menace rapportée le 30 septembre. Aucune plainte ou enquête précisément rattachée à cet épisode n’est publiquement documentée. Cette absence d’information ne signifie pas qu’aucune démarche n’a été engagée.
Violences envers les soignants : les chiffres nationaux donnent un contexte, pas une explication
Le rapport 2025 de l’Observatoire national des violences en santé (ONVS) recense 20 296 signalements provenant d’établissements en 2024, contre 19 016 en 2023, soit une hausse de 6,7 %. La psychiatrie représente 30 % des signalements et les urgences 11 %.[15]
Ces données reposent sur des déclarations et ne mesurent pas une incidence exhaustive de la violence. L’ONVS souligne lui-même la sous-déclaration et les différences de pratiques de signalement. Elles ne permettent donc ni d’extrapoler la situation d’Albi à partir des chiffres nationaux ni d’attribuer les agressions à la psychiatrie.
Elles replacent néanmoins le conflit albigeois dans un environnement professionnel plus large, marqué par la hausse des signalements de violences contre les médecins et les soignants.[16] À Albi, faute de nombre consolidé de fiches d’événements indésirables, de période de comparaison et de dénominateur d’activité, les déclarations des équipes doivent rester traitées comme un signal local et non comme une mesure statistique de l’évolution du risque.
Les difficultés d’articulation entre urgences générales et psychiatrie dépassent également le Tarn. Les attentes prolongées aux urgences psychiatriques récemment documentées en Île-de-France montrent d’autres effets d’une offre spécialisée insuffisamment disponible en aval.[17] Ces constats ne sont pas transposables à Albi, mais ils rappellent qu’une organisation formellement définie peut devenir fragile lorsque les effectifs, les lits ou les délais d’intervention ne suivent pas.
Après près de quatre ans, l’ARS doit préciser le fonctionnement retenu à Albi
Cendrine Blazy, directrice départementale de l’ARS dans le Tarn, devait recevoir ce 5 octobre les directeurs du centre hospitalier d’Albi et de la Fondation Bon Sauveur. La Dépêche lui attribuait l’objectif que la situation « s’apaise rapidement ». Aucun compte rendu public de cette réunion n’était disponible le 5 octobre en fin d’après-midi.[1][18]
Le rendez-vous dépasse le règlement d’un conflit social. Plusieurs paramètres décisifs restent inconnus publiquement : le nombre de passages relevant actuellement de la psychiatrie, le dimensionnement du dispositif au regard du Code de la santé publique, le contenu de la convention entre les deux établissements, les délais d’intervention, les suites données aux alertes antérieures et le devenir de la présence infirmière 24 h/24 envisagée en 2023.[8][9]
La répétition des agressions rapportées ne démontre pas que la réorganisation de 2023 les a provoquées. Elle impose en revanche d’évaluer si l’organisation retenue fonctionne dans les conditions réelles du service. Pour les professionnels, la question est concrète : si les urgences générales sont la porte d’entrée obligatoire de certaines crises psychiatriques, les responsabilités partagées entre deux établissements doivent se traduire par des effectifs, des compétences et des délais d’intervention compatibles avec la sécurité des patients et des équipes.
Références
- La Dépêche du Midi, « TÉMOIGNAGE. Agression au couteau, menaces… "Nous nous sentons en danger" : aux urgences d'Albi, les soignants au bord de la rupture », 2 octobre 2026.
- La Dépêche du Midi, « "Rien n'a évolué" : un vigile et un infirmier pris à partie... malaise à l'hôpital d'Albi qui fait face à une vague d'agressions », 22 février 2024.
- France 3 Occitanie, « Urgences psychiatriques : nouvelle agression dans un hôpital, un infirmier et un agent de sécurité blessés par un patient », 20 février 2024.
- La Dépêche du Midi, « Transfert de patients, manque de moyens, surcroît de travail... Le casse-tête des urgences psychiatriques à Albi », 4 février 2023.
- France 3 Occitanie, « Albi : les urgences psychiatriques transférées à l'hôpital général », 2023.
- Fondation Bon Sauveur d’Alby, « Urgences et crise », page consultée le 5 octobre 2026.
- Fondation Bon Sauveur d’Alby, « Livret d’accueil du patient », 2025.
- Haute Autorité de santé, « Rapport de certification — Centre hospitalier d’Albi », février 2023.
- Légifrance, Code de la santé publique, articles D. 6124-26-6 à D. 6124-26-10, prise en charge des urgences psychiatriques.
- Légifrance, Code du travail, article L. 4111-1, champ d’application des règles de santé et de sécurité au travail.
- Légifrance, Code du travail, article L. 4121-1, obligations générales de prévention et de protection de la santé.
- Légifrance, Code général de la fonction publique, articles R. 253-58 à R. 253-65, procédure en cas de danger grave et imminent.
- Légifrance, Code du travail, articles L. 4131-1 à L. 4131-4, droit d’alerte et de retrait.
- Légifrance, Code de procédure pénale, article 15-3-4, dépôt de plainte par l’employeur pour le compte d’un professionnel.
- Ministère chargé de la Santé, « Rapport 2025 de l’Observatoire national des violences en santé — données 2023-2024 », 2025.
- Caducee.net, « Violences contre les médecins : 2024 confirme la hausse des signalements, en ville comme en établissement », 2025.
- Caducee.net, « Urgences psychiatriques : le CGLPL dénonce des rétentions arbitraires et une procédure de certification illégale », 12 septembre 2026.
- ARS Occitanie, « Cendrine Blazy est nommée directrice départementale de l’ARS dans le Tarn », 28 novembre 2024.
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