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Aspirine et prévention du cancer après 70 ans : ASPREE nuance la promesse anticancer

Aspirine et prévention du cancer après 70 ans : ASPREE nuance la promesse anticancer Chez des adultes de 70 ans ou plus initialement en bonne santé, l’aspirine à faible dose prise plusieurs années ne s’accompagne pas d’une diminution de l’incidence des cancers à long terme. Publiée le 29 janvier 2026 dans JAMA Oncology, l’analyse de suivi d’ASPREE et de son extension observationnelle ASPREE-XT clarifie un point souvent mal compris : ces résultats concernent une initiation tardive chez des seniors et ne se transposent pas automatiquement à des expositions commencées plus tôt dans la vie.[1]

À retenir (lecture rapide)

• À dix ans de suivi (médiane 8,6 ans), l’aspirine 100 mg/j n’est pas associée à une baisse des cancers (HR 0,98).[1]

• Aucun signal protecteur n’apparaît sur le cancer colorectal (HR 1,01).[1]

• La mortalité par cancer a été plus élevée pendant la phase randomisée, sans sur-risque prolongé observé après l’arrêt (« pas d’effet d’héritage »).[1]

• Démarrer l’aspirine après 70 ans n’est pas étayé comme stratégie anticancer de routine chez des sujets en prévention primaire.[1]

• En prévention primaire cardiovasculaire, la USPSTF déconseille déjà d’initier l’aspirine après 60 ans, au vu d’un bénéfice net faible et d’un risque hémorragique croissant avec l’âge.[4]

Une hypothèse ancienne à l’épreuve de l’initiation après 70 ans

Depuis deux décennies, une partie de la littérature — principalement chez des adultes d’âge moyen et sur des durées longues — a suggéré un bénéfice anticancer possible de l’aspirine, notamment sur le cancer colorectal. Cette perspective a alimenté des prescriptions « hors AMM » et des auto-prescriptions, y compris chez des patients âgés.

L’essai ASPREE (Aspirin in Reducing Events in the Elderly) a déjà déplacé le débat : chez des seniors sans maladie cardiovasculaire manifeste, sans démence et sans handicap limitant, l’aspirine n’améliorait pas l’objectif principal et s’accompagnait d’un signal défavorable concernant des cancers diagnostiqués à un stade avancé et la mortalité par cancer. L’analyse de suivi publiée le 29 janvier 2026 examine si, avec davantage de recul, un bénéfice anticancer finit par apparaître et si le signal défavorable initial laisse une trace durable après l’arrêt du traitement.[1]

Dix ans de suivi : pas d’association avec une baisse des cancers, y compris colorectal

Les chiffres clés de l’analyse

L’analyse de JAMA Oncology inclut 19 114 participants (âge moyen 75,1 ans ; 56,4 % de femmes), suivis sur une durée médiane de 8,6 ans (IQR 7,4–10,0).[1] Au total, 3 448 cancers incidents et 1 173 décès liés au cancer sont rapportés.[1]

Les résultats sont exprimés en hazard ratio (HR), qui compare le taux instantané de survenue d’un événement entre groupes au cours du suivi ; un HR proche de 1 traduit l’absence de différence nette. L’intervalle de confiance à 95 % (IC95 %) encadre l’incertitude statistique : lorsqu’il inclut 1, la différence n’est pas statistiquement démontrée.[1]

Résultat central : l’aspirine à faible dose (100 mg/j) n’est pas associée à l’incidence globale des cancers (HR 0,98 ; IC95 % 0,92–1,05).[1] Les auteurs ne retrouvent pas non plus de signal favorable selon le stade au diagnostic ni selon les grands types tumoraux.

Le point le plus attendu, le cancer colorectal, ne montre pas de protection : HR 1,01 (IC95 % 0,84–1,21).[1]

Lecture clinique

En pratique, l’enseignement est direct : initier l’aspirine chez un patient de 70 ans ou plus dans l’objectif de prévenir un cancer n’est pas étayé par ces données, y compris pour le colorectal, souvent invoqué en consultation.[1]

Mortalité par cancer : un signal pendant l’essai, sans persistance après l’arrêt

Ce que montre l’extension ASPREE-XT

La période post-essai est analysée via l’extension observationnelle ASPREE-XT. Parmi 14 907 participants sans cancer durant la phase randomisée et ayant consenti à l’extension, 1 451 cancers et 376 décès par cancer sont survenus après la fin de l’essai.[2]

Dans cette phase post-randomisation, l’assignation initiale à l’aspirine n’est pas associée à une différence significative d’incidence des cancers (HR 0,91 ; IC95 % 0,82–1,01) ni de mortalité par cancer (HR 1,02 ; IC95 % 0,83–1,25) par rapport au placebo.[2]

Les auteurs concluent à l’absence d’« effet d’héritage » (legacy effect) : le signal observé pendant la période de traitement ne se prolonge pas, après l’arrêt, sous la forme d’un sur-risque différé attribuable à l’exposition passée.[1]

Le « 15 % » en contexte

La communication institutionnelle de Monash University a repris un message marquant : “cancer mortality remained significantly elevated by 15 per cent”.[3] Cette formulation renvoie au signal observé pendant la phase randomisée, mais ne dispense pas d’une lecture par périodes : une fois l’essai terminé, l’analyse de l’extension ne retrouve pas de sur-risque statistiquement significatif de mortalité par cancer selon l’assignation initiale.[1][2][3]

Cette mise en perspective évite deux biais symétriques : projeter un effet durable chez des patients ayant arrêté, ou banaliser un signal observé sous traitement alors que, chez les plus âgés, la balance bénéfices-risques est déjà délicate en prévention primaire.[1]

Limites et points de vigilance méthodologiques

Le suivi à dix ans combine une phase randomisée (ASPREE) et une extension observationnelle (ASPREE-XT). L’apport de cette architecture tient à la durée, mais la lecture devient plus prudente après la fin de l’essai : l’exposition réelle à l’aspirine peut diverger de l’assignation initiale (arrêts, reprises, prescriptions extérieures), avec un risque de confusion résiduelle malgré les méthodes d’analyse.[1]

Dans un contexte post-essai, des biais sont attendus : perte au suivi, différences de surveillance, évolution des comorbidités et des traitements concomitants. Ces facteurs peuvent atténuer des effets modestes et compliquer l’attribution causale, même si l’analyse « par assignation initiale » reste informative pour rechercher un effet prolongé.[1]

Données antérieures : signaux surtout décrits à des âges plus jeunes

Plusieurs travaux antérieurs, menés chez des adultes d’âge moyen et sur des durées longues, ont suggéré un bénéfice anticancer possible après un usage prolongé, particulièrement sur le colorectal. Le suivi d’ASPREE indique qu’une initiation à un âge avancé ne reproduit pas ce schéma, ce qui s’inscrit dans la prudence déjà exprimée sur le rapport bénéfices-risques de l’aspirine en prévention primaire chez les seniors.[1][4][5]

Implications pratiques : clarifier l’indication avant tout

Prévention primaire et prévention secondaire : deux situations distinctes

En pratique, certains patients âgés prennent de l’aspirine sans indication clairement documentée. Or, la situation diffère radicalement en prévention secondaire (antécédent d’infarctus, stent, AVC ischémique, etc.), où l’antiagrégation plaquettaire a des bénéfices établis.

ASPREE ne porte pas sur ces indications de prévention secondaire : l’essai inclut des sujets sans maladie cardiovasculaire manifeste au départ.[1]

Cohérence avec les recommandations en prévention primaire

Le résultat de JAMA Oncology s’inscrit dans un mouvement déjà entériné en prévention primaire cardiovasculaire. La USPSTF recommande de ne pas initier l’aspirine à faible dose pour la prévention primaire cardiovasculaire chez les 60 ans ou plus (grade D) et de réserver l’initiation entre 40 et 59 ans à une décision individualisée lorsque le risque cardiovasculaire à dix ans est ≥10 % (grade C).[4] Elle indique aussi que les preuves restent incertaines concernant une réduction du risque de cancer colorectal.[4]

En consultation : trois messages utilisables

1. Chez un senior en bonne santé, l’aspirine quotidienne n’a pas montré d’association avec une baisse du risque de cancer à long terme dans ASPREE/ASPREE-XT.[1]

2. En prévention primaire, la discussion ne peut être dissociée du risque hémorragique, qui augmente avec l’âge ; l’absence de bénéfice anticancer observée ici resserre encore la marge de manœuvre.[4]

3. Toute décision d’arrêt ou de poursuite doit reposer sur l’indication : éviter les gestes réflexes si l’aspirine relève d’une prévention secondaire documentée, et réévaluer au cas par cas lorsqu’aucune indication n’est clairement établie.

Pour aller plus loin

En articulant la phase randomisée et son extension, ces données invitent à abandonner l’idée d’une stratégie anticancer « simple » consistant à démarrer de l’aspirine après 70 ans. Pour les prescripteurs, la question devient moins celle d’un bénéfice oncologique attendu que celle de la pertinence de l’indication, de la réduction des prescriptions sans bénéfice net démontré et de la maîtrise du risque hémorragique.

Liens internes (caducee.net)

prévention secondaire coronarienne

hémorragies gastro-intestinales sous faibles doses

prévention du cancer colorectal

Références

1. JAMA Oncology — « Cancer Incidence and Mortality With Aspirin in Older Adults: Follow-Up of the ASPREE Trial », 29 janvier 2026. https://jamanetwork.com/journals/jamaoncology/article-abstract/2844193

2. PubMed — « Cancer Incidence and Mortality With Aspirin in Older Adults » (Orchard et al.), 2026. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41609798/

3. Monash University — « New research has found that for older adults, taking daily aspirin does not reduce long-term cancer risk », 30 janvier 2026. https://www.monash.edu/medicine/news/latest/2026-articles/new-research-has-found-that-for-older-adults,-taking-daily-aspirin-does-not-reduce-long-term-cancer-risk

4. USPSTF — « Aspirin Use to Prevent Cardiovascular Disease: Preventive Medication », 26 avril 2022. https://www.uspreventiveservicestaskforce.org/uspstf/recommendation/aspirin-to-prevent-cardiovascular-disease-preventive-medication

5. INCa — « Nota bene cancer – Bulletin n°673 : Cancer Incidence and Mortality With Aspirin in Older Adults », 9 février 2026. https://www.cancer.fr/professionnels-de-sante/veille/nota-bene-cancer/bulletin-n-673-du-9-fevrier-2026/cancer-incidence-and-mortality-with-aspirin-in-older-adults-follow-up-of-the-aspree-trial

6. Medscape  — « Stick a Fork in Aspirin for Cancer Prevention in Older Adults », 17 février 2026. https://www.medscape.com/viewarticle/stick-fork-aspirin-cancer-prevention-older-adults-2026a10004yn

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