PFAS : en Suède, une étude de registre renforce le signal d’un surrisque cardiovasculaire
Ronneby, un scénario d’exposition rare par l’eau potable
Les PFAS regroupent une vaste famille de composés chimiques synthétiques, utilisés depuis des décennies pour leurs propriétés antiadhésives, déperlantes ou résistantes à la chaleur. Leur stabilité explique une persistance environnementale élevée et une contamination diffuse, via l’alimentation, l’air, l’eau de consommation et certains usages industriels.[4]
L’étude suédoise exploite un épisode de contamination de l’eau potable à Ronneby, lié notamment à l’usage de mousses anti-incendie. Les auteurs ont reconstitué l’exposition à l’échelle individuelle à partir des adresses et des zones de desserte, puis ont suivi les événements cardiovasculaires et la mortalité grâce aux registres nationaux.[2]
Au-delà du cas local, la force du dispositif tient au contraste d’exposition et à la qualité des registres, qui autorisent une analyse de risque sur une longue période, tout en conservant les limites d’une étude observationnelle.[1][2]
Des hausses de risque modestes mais cohérentes pour infarctus, AVC et mortalité cardiovasculaire
L’analyse inclut 46 553 personnes âgées de 30 ans ou plus, suivies entre 1985 et 2013.[2] Par rapport aux habitants desservis par une eau faiblement contaminée, vivre dans une zone de distribution fortement contaminée est associé à une hausse de plusieurs issues cardiovasculaires.
Les estimations principales sont exprimées en HR (hazard ratio, ou rapport de risque instantané) et assorties d’un IC95 % (intervalle de confiance à 95 %) :
- Infarctus du myocarde (AMI) : HR 1,10 (IC95 % 1,01–1,19)[2]
- AVC ischémique : HR 1,10 (1,00–1,22)[2]
- AVC hémorragique : HR 1,28 (1,03–1,59)[2]
- Mortalité cardiovasculaire : HR 1,15 (1,08–1,23)[2]
Autrement dit, l’augmentation relative de risque observée se situe autour de 10 % pour l’infarctus et l’AVC ischémique, grimpe à 28 % pour l’AVC hémorragique, et atteint 15 % pour la mortalité cardiovasculaire. Rapportés à une exposition durable et potentiellement large, ces ordres de grandeur alimentent une préoccupation de santé publique, même si leur traduction individuelle varie selon le profil de risque de chaque patient.[1][2]
Ce que l’étude permet d’établir, et ce qu’elle ne tranche pas
Un dispositif solide, sans démonstration de causalité individuelle
Le recours à des registres nationaux suédois confère une puissance statistique et une exhaustivité rarement atteintes, avec une limitation du biais de mémoire. Pour autant, le dessin demeure observationnel : des facteurs de confusion résiduels (habitudes de vie, co-expositions, gradients socio-économiques) peuvent persister, même si les auteurs ont cherché à les prendre en compte.[2]
Une sous-estimation plausible des effets
Le Monde rapporte une formulation des auteurs résumant une limite classique de l’épidémiologie environnementale :
« Ces résultats pourraient sous-estimer les effets réels ».[3]
Si le groupe « faiblement exposé » a, en pratique, reçu une part d’eau plus contaminée (mobilité résidentielle, consommation hors domicile, mélanges de réseaux), le contraste d’exposition se réduit, avec un effet observé qui tend à s’atténuer.
Des mécanismes discutés, mais des pistes convergentes
Plusieurs travaux associent les PFAS à des perturbations métaboliques et endocriniennes, notamment une élévation de certains lipides sanguins, susceptible de contribuer, au moins en partie, au risque cardiovasculaire. La diversité des molécules – il en existe des milliers – et la variabilité des mélanges rencontrés compliquent cependant les comparaisons directes entre études et l’attribution à un composé unique.[4]
Un faisceau d’indices européen : l’exemple de la Vénétie
Le signal suédois s’ajoute à d’autres travaux européens. En Italie, une étude de mortalité dans la région de la Vénétie, touchée par une contamination historique aux PFAS, rapporte un excès de mortalité toutes causes et décrit des surmortalités selon les groupes, dont des résultats portant sur les maladies cardiovasculaires.[5]
Sur la période 1985–2018, les auteurs comptabilisent 51 621 décès observés pour 47 731 attendus, soit un SMR 108 (standardized mortality ratio, ratio standardisé de mortalité) avec IC90 % 107–109.[5] Les contextes ne sont pas strictement superposables (niveaux, mélanges et voies d’exposition), mais l’addition de signaux cohérents, issus de méthodologies distinctes, contribue à étayer l’hypothèse d’un impact sanitaire réel à l’échelle populationnelle.[2][5]
2026, un tournant réglementaire pour l’eau et une surveillance appelée à monter en puissance
Depuis le 12 janvier 2026, la directive européenne sur l’eau destinée à la consommation humaine rend opposables deux paramètres : « PFAS Total » (0,5 µg/L) et « Sum of PFAS » (0,1 µg/L).[6][7]
En France, le ministère de la Santé précise la déclinaison dans le contrôle sanitaire de l’eau et le rôle des ARS (agences régionales de santé), en rappelant qu’au-delà des 20 PFAS prévus par la directive, un décret ajoute le TFA (acide trifluoroacétique) et le 6:2 FTSA, avec une recherche annoncée à compter de janvier 2027.[8]
L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) évoque, de son côté, l’objectif d’une surveillance élargie articulant données de contamination et connaissances toxicologiques, dans une logique de montée en charge progressive.[9]
Conséquences pour les soignants : de l’enjeu environnemental au questionnement clinique
L’étude de Ronneby ne reconfigure pas, à elle seule, la prise en charge individuelle. Elle contribue toutefois à déplacer la question des PFAS vers un champ davantage clinique, en particulier chez les patients déjà exposés à des facteurs de risque cardiovasculaire (hypertension artérielle, diabète, dyslipidémie, antécédents personnels).
En consultation, une approche proportionnée peut s’appuyer sur deux repères : d’un côté, les estimations de risque observées restent d’amplitude modérée au niveau individuel ; de l’autre, la prévention cardiovasculaire classique conserve toute sa valeur, parce qu’elle agit sur des déterminants de risque immédiatement modifiables, là où l’exposition environnementale dépasse souvent la seule échelle personnelle.
Enfin, l’eau potable constitue un sujet de santé publique au long cours : au-delà des PFAS, la qualité des réseaux et la surveillance structurent la prévention d’un large spectre de pathologies liées à l’eau. On pourra, à titre de contexte, se référer à la synthèse sur l’eau et la santé, à l’analyse des épidémies de gastro-entérites liées à l’eau du robinet, ainsi qu’au panorama sur la qualité de l’eau en France.
Références
1. Observatoire de la prévention (Institut de cardiologie de Montréal). L’impact néfaste des PFAS sur la santé et mortalité cardiovasculaire se confirme. 22 janvier 2026. https://observatoireprevention.org/2026/01/22/limpact-nefaste-des-pfas-sur-la-sante-et-mortalite-cardiovasculaire-se-confirme/
2. Environmental Research (Elsevier). Zhou et al. Exposure to high levels of PFAS through drinking water and risk of cardiovascular morbidity and mortality in a Swedish register-based study. 1er décembre 2025. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0013935125020171
3. Le Monde. PFAS : les risques d’accidents vasculaires et d’infarctus accrus chez les personnes exposées. 3 janvier 2026. https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/01/03/pfas-les-risques-d-accidents-vasculaires-et-d-infarctus-accrus-chez-les-personnes-exposees_6660436_3244.html
4. INSERM. Polluants éternels – C’est quoi les PFAS ? 25 août 2025. https://www.inserm.fr/c-est-quoi/polluants-eternels-cest-quoi-les-pfas/
5. Environmental Health (BMC/Springer Nature). Biggeri et al. All-cause, cardiovascular disease and cancer mortality in communities with PFAS-contaminated drinking water in Veneto region, Italy (1980–2018). 16 avril 2024. https://link.springer.com/article/10.1186/s12940-024-01074-2
6. Commission européenne (Environment). New EU rules limit PFAS in drinking water. 12 janvier 2026. https://environment.ec.europa.eu/news/new-eu-rules-limit-pfas-drinking-water-2026-01-12_en
7. ECHA (Agence européenne des produits chimiques). Per- and polyfluoroalkyl substances (PFAS) (rappel des paramètres PFAS de la directive eau potable). Consulté le 24 janvier 2026. https://echa.europa.eu/hot-topics/perfluoroalkyl-chemicals-pfas
8. Ministère de la Santé (France). Les PFAS et l’eau destinée à la consommation humaine. 8 janvier 2026. https://sante.gouv.fr/sante-et-environnement/eaux/les-pfas/article/les-pfas-et-l-eau-destinee-a-la-consommation-humaine
9. ANSES. Surveillance nationale des PFAS : intégrer les données de contamination et de toxicité. Consulté le 24 janvier 2026. https://www.anses.fr/fr/content/surveillance-nationale-des-PFAS-integrer-les-donnees-de-contamination-et-de-toxicite
10. Caducee.net. L’eau et la santé. (accès 24 janvier 2026). https://www.caducee.net/DossierSpecialises/sante-publique/eau-sante.asp
11. Caducee.net. Épidémies de gastro-entérites liées à l’eau du robinet : un nouveau système de surveillance révèle l’ampleur du phénomène en France. 10 septembre 2024. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16411/epidemies-de-gastro-enterites-liees-a-l-eau-du-robinet-un-nouveau-systeme-de-surveillance-revele-l-ampleur-du-phenomene-en-france.html
12. Caducee.net. Qualité de l’eau en France : une amélioration continue mais quelques disparités géographiques. 20 octobre 2014. https://www.caducee.net/actualite-medicale/12663/qualite-de-l-eau-en-france-une-amelioration-continue-mais-quelques-disparites-geographiques.html
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