Opération Bruxelles : les médecins libéraux scénarisent l’« exil »
Un convoi vers Bruxelles, vitrine d’un malaise revendiqué
Dans la communication syndicale, la destination n’a rien d’anecdotique. Bruxelles concentre, au sens propre, l’imaginaire de la décision « hors-sol » et, au sens figuré, l’idée d’un départ contraint. Euronews décrit un départ « symboliquement en “exil” » de « près de 2 500 spécialistes libéraux », parmi lesquels « des chirurgiens, des anesthésistes et des gynécologues-obstétriciens », avec l’intention de rester « pendant cinq jour » et de dénoncer la politique de santé du gouvernement.[1]
L’initiative ne surgit pas de nulle part. Dès la fin novembre, des organisations avaient inscrit, dans leur feuille de route, l’idée d’un départ vers la Belgique, tout en appelant les médecins à fermer leurs rendez-vous sur les plateformes « du 5 au 15 janvier » et à se rendre « non réquisitionnables » sur la même période.[6] Le même texte revendiquait un slogan explicite : « Du 5 au 15 janvier, la médecine libérale ne répond plus ».[6]
De Paris à Matignon, la recherche d’un interlocuteur au “plus haut niveau”
La mise en scène du départ intervient dans la foulée de la manifestation du samedi 10 janvier à Paris. Dans une dépêche AFP reprise par Boursorama, les organisateurs dénoncent une « dérive autoritaire » menaçant leur « liberté d’exercice », alors que le cortège décline une série de slogans, dont « on veut des soignants pas des sanctions » et « la Sécu parle chiffres, nous parlons patients ».[2] Sur le fond, Franck Devulder (CSMF) y résume l’enjeu par une formule appelée à structurer la séquence : « Nous voulons défendre notre liberté ».[2]
Au-delà des pancartes, le choix de l’adresse politique est, lui aussi, assumé. Toujours selon l’AFP, Franck Devulder exige que « le Premier ministre Sébastien Lecornu nous donne des réponses concrètes ».[2] Le Monde, citant une lettre commune adressée à la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, rapporte que « l’ensemble de l’intersyndicale a rejeté la proposition de rendez-vous » en marge de la manifestation, jugeant qu’elle « ne nous semble pas de nature à modifier le cours des lois votées ou des projets de loi en attente de vote ».[3] Les signataires ajoutent : « Votre ministère sait depuis longtemps les points bloquants dont vous n’avez pas pu ou su ou voulu empêcher le vote ».[3]
Dans ce même échange, Le Monde rapporte que la ministre promettait d’ouvrir « des travaux pour reprendre et renforcer les discussions conventionnelles ».[3] Reste que, sur la dynamique du conflit, les syndicats affichent une stratégie de durée : « convaincre les parlementaires, les ministres et, surtout, les patients de la mauvaise direction impulsée au système de soins et des moyens de la redresser ».[3]
Quand le symbole rencontre le réel, le bloc opératoire en première ligne
Si l’“exil” vise d’abord l’opinion, la séquence du 12 janvier se joue, elle, dans l’organisation concrète des soins. Le 8 janvier, APMnews, relayé par la Société française de médecine d’urgence (SFMU), rapporte l’annonce du président de la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP), Lamine Gharbi : fermeture de « l’ensemble des blocs opératoires » lundi, mardi et mercredi, soit « 95% de l’activité » chirurgicale des cliniques commerciales supprimée sur ces trois jours.[4]
« Il faut voir, depuis hier et avant-hier, la régulation du 15 qui sature parce que nos médecins ont décidé de fermer leur cabinet. Il faut voir la détresse des ARS [agences régionales de santé] qui ne cessent de nous harceler pour qu'on délivre par voie d'huissier à nos médecins les réquisitions. Il faut voir au plus haut sommet de l'Etat la crainte que ça dérape », tout en assurant que les cliniques privées se montreraient « responsables ».[4]
Du côté des spécialités de bloc, la mise en récit d’un départ collectif a été préparée en amont. Un communiqué daté du 9 janvier, repris et contextualisé dans une analyse de Caducee.net, annonce un « exil symbolique à Bruxelles » dès le 11 janvier, avec une mobilisation attendue d’« environ 2 000 praticiens du bloc opératoire (chirurgiens, anesthésistes, gynécologues obstétriciens) ».[7] Le même communiqué revendique : « L’ensemble des blocs opératoires est impacté jusqu’au 15 janvier 2026. La continuité des soins pour les patients hospitalisés demeure assurée. »[7]
Entre la fermeture affichée des blocs du 12 au 14 janvier (FHP) et l’affirmation d’un impact « jusqu’au 15 janvier 2026 » (communiqué), l’écart illustre la difficulté à résumer un mouvement composite : grève “perlable”, réquisitions variables selon les territoires, et différenciation, établissement par établissement, entre activité programmée et urgence.[4][7]
Des chiffres d’activité encore mouvants, une grève “perlable” par nature
Sur le plan quantitatif, les indicateurs circulent, mais ne se superposent pas toujours. Le Monde rapporte qu’« selon les derniers chiffres, remontant à mardi », « l’activité était en baisse de 19% chez les généralistes libéraux et de 12% chez les spécialistes ».[3] La même source souligne, en parallèle, la pression sur les urgences, dans un contexte d’épidémie de grippe et d’accidents liés à la neige et au verglas.[3]
D’autres données, issues d’acteurs numériques, esquissent des tendances sans prétendre mesurer l’adhésion au mouvement. Le Quotidien du Médecin cite la plateforme Maiia (Cegedim Santé) : « Du 5 au 9 janvier », le nombre de rendez-vous planifiés des utilisateurs « est en baisse de 19,4% » par rapport à la même période de l’année précédente ; « du 10 au 15 janvier », il « est en baisse de 49,1% ».[5]
« Dans l’attente d’un comptage public unifié », plusieurs indicateurs et retours de terrain pointent une mobilisation élevée en ville, tandis que des urgentistes alertent sur un afflux d’appels vers les SAMU-SAS (service d’aide médicale urgente – service d’accès aux soins).[8]
Les points de friction : arrêts de travail, convention, tarifs, installation
Au-delà de la séquence “Bruxelles”, les griefs demeurent multiples. L’AFP (via Boursorama) met en avant une crispation autour des arrêts de travail : « La mesure phare de ce qui nous met en colère, c'est la mise sous objectifs pour les arrêts de travail », témoigne une généraliste interrogée dans le cortège.[2] Le même article cite un autre point « irritant » : « la possibilité donnée au directeur de l'Assurance maladie de fixer unilatéralement des tarifs médicaux ».[2]
Euronews souligne, de son côté, que les manifestants « redoutent également plusieurs textes à venir », citant « la loi Garot ou Mouiller », qui visent à réduire les déserts médicaux en encadrant la liberté d’installation des médecins libéraux.[1] La convergence de ces sujets alimente une rhétorique centrée sur la “liberté”, que les organisateurs veulent désormais porter « au plus haut niveau de l'Etat ».[2]
Références
1. Euronews — « “Opération Bruxelles” : 2 500 médecins français en grève simulent un exil » — 11/01/2026.
2. Boursorama (information fournie par AFP) — « Plusieurs milliers de médecins défilent à Paris et en appellent à Lecornu » — 10/01/2026.
3. Le Monde (avec AFP) — « Les médecins libéraux en grève refusent de rencontrer la ministre de la santé en marge de leur manifestation parisienne, samedi » — 10/01/2026.
4. Société française de médecine d’urgence (SFMU) / APMnews — « Grève des libéraux : Lamine Gharbi promet une fermeture de “l’ensemble des blocs opératoires” des cliniques du 12 au 14 janvier » — 08/01/2026.
5. Le Quotidien du Médecin — « [En direct] Grève des médecins : l’exil des spécialistes de bloc après la grande manifestation de samedi… les dernières infos » — page consultée le 12/01/2026.
6. Caducee.net — « PLFSS 2026 : l’intersyndicale sonne le tocsin et fixe la riposte de décembre à janvier » — 27/11/2025.
7. Caducee.net — « Médecins libéraux : le ton monte d’un cran à la veille du rendez-vous parisien du 10 janvier » — 09/01/2026.
8. Caducee.net — « Grève des médecins libéraux : mobilisation annoncée massive, Samu-SAS sous tension dès le deuxième jour » — 07/01/2026.
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