Santé mentale : une personne sur deux n’évoque pas son mal-être, selon l’enquête CoviPrev
À retenir (lecture rapide)
• Parmi les personnes concernées par un mal-être psychologique, 51% déclarent en avoir parlé à quelqu’un.[1]
• Les hommes de 65 ans et plus apparaissent comme le groupe qui s’exprime le moins sur ces difficultés.[1]
• Les jeunes hommes parlent autant que les jeunes femmes, mais recourent davantage à des canaux alternatifs.[1]
• Résider en zone rurale ou présenter un état dépressif est associé à une moindre probabilité d’en parler.[1]
• Pour les soignants, l’absence de parole ne signifie donc pas absence de souffrance, mais parfois invisibilisation du besoin d’aide.[1][5]
Une étude qui documente le silence autour de la souffrance psychique
L’étude publiée par le BEH de Santé publique France porte sur 8 010 personnes interrogées entre mai 2022 et septembre 2023, dont 2 919 ont déclaré avoir ressenti un « mal-être ou des difficultés psychologiques » au cours des douze mois précédant l’enquête. Dans ce sous-échantillon, 51% disent en avoir parlé à quelqu’un, 36% à une personne de l’entourage, 29% à un professionnel de santé ou de santé mentale, et 9% par d’autres voies, comme une ligne d’écoute, une association, Internet ou les réseaux sociaux.[1]
Le résultat central tient dans ce paradoxe : alors même que la santé mentale s’est imposée dans le débat public, une personne sur deux continue de taire son mal-être. Pour les professionnels de santé, le constat dépasse la simple photographie statistique. Il révèle un angle mort du repérage : dans bien des cas, l’identification de la souffrance dépend encore de la capacité du patient à nommer ce qu’il traverse, alors que cette mise en mots demeure inégalement distribuée selon les milieux sociaux, les générations et les territoires.[1]
Le papier apporte également un élément plus nuancé qu’il n’y paraît au premier regard. Les jeunes hommes âgés de 18 à 24 ans déclarent avoir parlé de leur mal-être aussi souvent que les jeunes femmes du même âge. En revanche, ils empruntent plus fréquemment des voies alternatives : dans cette tranche d’âge, 24% des hommes disent avoir eu recours à un « autre canal », contre 12% des femmes.[1] L’étude ne permet toutefois ni d’évaluer l’efficacité de ces canaux, ni de savoir s’ils débouchent sur une aide adaptée. Les auteurs rappellent d’ailleurs que le recours à Internet et aux réseaux sociaux peut être surestimé dans le cadre d’un panel en ligne. Il faut donc lire ce résultat comme l’indice d’une modalité d’expression différente, et non comme la preuve d’un relais pertinent vers le soin. Pour prolonger cette question sous l’angle des usages numériques, on peut aussi relire les risques des réseaux sociaux à l’adolescence, sans confondre ce sujet connexe avec le périmètre exact de CoviPrev.
Les profils les plus exposés à l’angle mort de la parole
L’autre enseignement fort de l’étude concerne les profils les plus silencieux. Les personnes de 65 ans et plus ne sont que 41% à déclarer avoir parlé de leur mal-être, et cette proportion tombe à 31% chez les hommes de cette tranche d’âge, soit le niveau le plus bas observé dans les résultats détaillés.[1] Les auteurs soulignent d’ailleurs une interaction significative entre le sexe et l’âge, qui empêche toute lecture trop générale des différences entre hommes et femmes : la réticence masculine existe, mais elle se manifeste surtout à mesure que l’âge avance.[1]
D’autres facteurs ressortent de manière indépendante dans le modèle multivarié. Le fait de vivre avec une maladie chronique, de se percevoir en mauvaise santé, de vivre seul ou d’avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois est associé à une probabilité plus élevée d’en avoir parlé. À l’inverse, résider en zone rurale et présenter un état dépressif sont associés à une moindre probabilité de verbalisation.[1]
Ce dernier point mérite d’être souligné. L’étude montre qu’un état dépressif, loin de favoriser l’expression de la souffrance, peut au contraire l’inhiber. Les auteurs avancent l’hypothèse d’un repli sur soi propre à la symptomatologie dépressive, susceptible de freiner la recherche d’aide.[1] En pratique, cela signifie qu’un patient parmi les plus en difficulté n’est pas nécessairement celui qui parlera le plus. La logique clinique s’en trouve déplacée : attendre l’aveu spontané du mal-être expose à manquer certains profils à risque.
Pour les zones rurales, l’article n’attribue pas l’écart observé aux seules difficultés d’accès aux soins. Les analyses descriptives suggèrent surtout une moindre propension à en parler à l’entourage, sans différence nette sur le fait d’en parler à un professionnel de santé par rapport aux habitants des zones urbaines. Les auteurs évoquent des normes d’autonomie, de confidentialité et de forte indépendance, ainsi qu’une stigmatisation possiblement plus marquée en contexte rural.[1]
Un contexte général de dégradation de la santé mentale
Ces résultats, publiés en mars 2026, reposent sur des données recueillies entre mai 2022 et septembre 2023 et ne décrivent donc pas, à eux seuls, la situation la plus récente. Ils ne surviennent pas pour autant dans un vide épidémiologique.
Dans un article publié par le BEH en février 2023, Santé publique France indiquait qu’en 2021, 12,5% des 18-85 ans avaient vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois. Chez les 18-75 ans, la prévalence est passée de 9,8% en 2017 à 13,3% en 2021. La hausse la plus marquée concernait les 18-24 ans, avec un passage de 11,7% à 20,8% sur la même période.[2]
Un an plus tard, dans un autre article du BEH, Santé publique France rapportait que 4,2% des 18-85 ans déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois en 2021, et que les 18-24 ans présentaient les niveaux les plus élevés. Dans cette classe d’âge, la prévalence des pensées suicidaires avait plus que doublé depuis 2014, passant de 3,3% à 7,2%.[3]
À l’échelle internationale, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait dès mars 2022 qu’au cours de la première année de pandémie, la prévalence mondiale de l’anxiété et de la dépression avait augmenté de 25%. L’Eurobaromètre 2023 ajoutait qu’au sein de l’Union européenne, 54% des personnes confrontées à un problème de santé mentale n’avaient pas reçu l’aide d’un professionnel.[4][5] Le travail publié en 2026 par Santé publique France s’inscrit donc dans une séquence plus longue : la souffrance psychique est davantage documentée, mais l’expression de cette souffrance et l’accès au soin demeurent très incomplets.
Pour les soignants, sortir de l’angle mort du non-dit
Pour la pratique, l’intérêt de l’étude est immédiat. Elle rappelle d’abord que la consultation de premier recours ne peut pas reposer uniquement sur une demande formulée. La Haute Autorité de santé (HAS) souligne depuis 2017, dans sa recommandation sur l’épisode dépressif caractérisé de l’adulte en premier recours, la nécessité de mieux identifier les patients, de prévenir le risque suicidaire et d’améliorer la coordination entre les acteurs du soin.[6]
L’enquête CoviPrev invite à traduire cette exigence dans les habitudes cliniques les plus ordinaires : interroger un retrait social, un changement de sommeil, une plainte somatique répétée, une fatigue inexpliquée, une perte d’élan ou une irritabilité persistante peut ouvrir un espace de parole là où aucune demande explicite ne se formule. Cette vigilance vaut d’autant plus que les normes de silence traversent l’ensemble du champ sanitaire, y compris la dégradation de la santé mentale des soignants eux-mêmes.
L’étude comporte toutefois plusieurs limites. Elle repose sur un échantillonnage par quotas au sein d’un panel en ligne, non sur un tirage aléatoire de l’ensemble de la population. Les auteurs relèvent aussi l’absence de certains déterminants socio-cognitifs, comme la littératie en santé mentale, les capacités perçues à demander de l’aide ou le poids de la stigmatisation. En outre, la catégorie de « mal-être ou difficultés psychologiques » agrège des situations très hétérogènes, depuis l’anxiété jusqu’aux troubles plus sévères.[1]
Ces réserves ne retirent rien à la portée du signal. Elles invitent plutôt à le lire avec justesse : le sujet n’est pas seulement la progression des troubles psychiques, mais le décalage persistant entre l’existence de la souffrance, sa mise en mots et son orientation vers une aide adaptée. Pour les professionnels de santé, cette dissociation ouvre un angle mort qu’il n’est plus possible d’ignorer. Elle appelle un repérage plus attentif, des relances mesurées et une lecture du silence non comme l’absence d’un symptôme, mais parfois comme l’une de ses formes.
Références
[2] Santé publique France / Bulletin épidémiologique hebdomadaire — Prévalence des épisodes dépressifs en France chez les 18-85 ans : résultats du Baromètre santé 2021 — 14 février 2023
[3] Santé publique France / Bulletin épidémiologique hebdomadaire — Prévalence des pensées suicidaires et tentatives de suicide chez les 18-85 ans en France : résultats du Baromètre santé 2021 — 5 février 2024
[4] Organisation mondiale de la santé — COVID-19 pandemic triggers 25% increase in prevalence of anxiety and depression worldwide — 2 mars 2022
[5] Commission européenne / Eurobarometer — Mental health - October 2023 — octobre 2023
[6] Haute Autorité de santé — Épisode dépressif caractérisé de l’adulte : prise en charge en premier recours — 8 novembre 2017
[7] Caducee.net — Réseaux sociaux & Ados : l’Anses passe au crible les risques — 19 janvier 2026
[8] Caducee.net — Santé mentale des soignants : une crise qui s’aggrave — 12 mai 2025
Descripteur MESH : Santé , France , Santé mentale , Santé publique , Mort , Mars , Hommes , Femmes , Personnes , Prévalence , Probabilité , Lecture , Parole , Internet , Risque , Vide , Adulte , Logique , Patients , Papier , Travail , Population , Enseignement , Soins , Recherche , Sexe , Confidentialité , Sommeil , Association , Habitudes , Suicide , Dépression , Orientation , Photographie , Fatigue , Maladie chronique , Maladie

