Sommeil, anxiété, image corporelle : l’Anses passe au crible les risques des réseaux sociaux à l’adolescence
Une expertise construite sur plusieurs années, de l’autosaisine à l’avis
Le point de départ est daté : l’ANSES s’est autosaisie le 12 septembre 2019 afin d’« évaluer les risques pour la santé des adolescents liés à leurs usages des réseaux sociaux numériques ».[1] Le groupe de travail dédié a été créé en septembre 2020 ; ses travaux ont été adoptés par le Comité d’experts spécialisé (CES) « Agents physiques et nouvelles technologies » le 16 octobre 2025, avant la signature de l’avis le 16 décembre 2025 et sa mise en ligne le 13 janvier 2026.[1]
L’agence revendique une méthode cadrée : l’expertise est conduite dans le respect de la norme NF X 50-110 (janvier 2024).[1] Sur le plan bibliographique, l’ANSES précise avoir retenu des « articles originaux » (en français ou en anglais) publiés entre le 1er janvier 2011 et le 24 mai 2021, via des requêtes structurées dans Scopus et PubMed, puis complétés par d’autres sources (littérature grise, éléments postérieurs mobilisés pour confronter les conclusions).[2] Elle signale, enfin, « des lacunes importantes » et « des limites dans la qualité de certaines études », qui fondent un appel à renforcer la recherche indépendante.[2]
Adolescents connectés : un usage massif qui ne se résume pas au temps passé
L’ANSES situe d’abord l’ampleur du phénomène. Dans son avis, elle écrit qu’« en France, près de 90 % des 12-17 ans utilisent quotidiennement un smartphone pour accéder à internet, et 58 % d’entre eux s’en servent pour accéder aux réseaux sociaux numériques ».[2] Dans une synthèse grand public, l’agence ajoute qu’« un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur un smartphone » et, citant le baromètre du numérique CREDOC 2025, que « 58 % des 12-17 ans déclarent consulter quotidiennement les réseaux sociaux ».[3]
Surtout, l’expertise entend déplacer le regard : « Pour évaluer les effets des réseaux sociaux sur la santé, il était nécessaire d’aller au-delà du temps passé sur ces plateformes et de considérer ce que les adolescents y font réellement, leurs motivations et leur engagement émotionnel », résume Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise, dans une version en anglais publiée par l’ANSES.[4] Cette grille de lecture irrigue l’ensemble du rapport : l’impact sanitaire est appréhendé en lien avec les contenus consommés, la mise en scène de soi, l’intensité des interactions, les comparaisons sociales et la répétition algorithmique.
Un modèle d’attention qui entretient l’engagement et fragilise le sommeil
Les mécanismes de captation de l’attention figurent au cœur du diagnostic. L’ANSES décrit un modèle économique visant à « maximiser le temps d’utilisation » et des « stratégies de captation de l’attention » qui incitent les adolescents à rester connectés « au détriment de leur sommeil ».[2] Cette perte de sommeil est présentée comme un effet pivot : elle « induit somnolence, irritabilité, tristesse et “favorise des symptômes dépressifs” ».[2]
La synthèse de l’ANSES insiste sur des leviers concrets : interfaces manipulatrices (« dark patterns »), personnalisation des contenus, notifications, et fonctionnalités conçues pour prolonger l’usage.[3] L’agence décrit, dans sa publication en anglais, un « spiral effect » où des utilisateurs peuvent être enfermés dans des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes.[4]
Santé mentale : signaux convergents, causalités difficiles à isoler
Sur la santé mentale, l’expertise rassemble des signaux convergents, tout en rappelant la complexité des trajectoires adolescentes. Le Monde relève que les réseaux sociaux constituent un facteur associé à des troubles anxiodépressifs, sans pouvoir être isolés comme cause unique, dans une dynamique décrite comme « souvent bifactoriel » : un mal-être initial peut conduire l’adolescent à s’y réfugier, ce qui aggrave ensuite la souffrance psychologique.[6]
La question des recommandations algorithmiques est particulièrement sensible. VIDAL, reprenant l’alerte de l’agence, rapporte que des algorithmes de personnalisation peuvent exposer certains mineurs à des publications « incitant au suicide, à l’automutilation ou à des comportements à risques ».[5] Le Monde évoque un « effet silo » susceptible d’enfermer certains jeunes dans des boucles de contenus autour de « l’automutilation, la dépression ou encore le suicide ».[6]
Dans le même temps, l’ANSES reconnaît que les réseaux sociaux offrent aussi un espace de socialisation. Dans l’avis, le CES « reconnait que les réseaux sociaux numériques proposent un espace de socialisation » tout en recommandant de renforcer des lieux de socialisation hors ligne (sportifs, culturels, associatifs) adaptés aux adolescents.[2]
Image du corps : idéaux normatifs et pression esthétique
L’expertise pointe une pression esthétique accrue, portée notamment par les réseaux visuels. VIDAL rapporte que les contenus véhiculent des « idéaux normatifs » inatteignables, intériorisés notamment par les filles, via des images retouchées, pouvant « engendrer une dévalorisation de soi », décrite comme un « terrain fertile » pour les symptômes dépressifs et les troubles alimentaires.[5]
L’ANSES, dans sa publication en anglais, relie la circulation d’images centrées sur l’apparence à une fragilisation de l’image corporelle, susceptible d’exacerber les troubles du comportement alimentaire, et à une baisse de l’estime de soi.[4]
Cyberviolences : un risque amplifié par l’anonymat et la viralité
Le volet « cyberviolences » traverse l’expertise. Dans sa synthèse en anglais, l’ANSES liste insultes, rumeurs, exclusion, chantage ou diffusion d’images intimes sans consentement, et souligne que l’engagement dans ces violences est amplifié par l’anonymat et la facilité de diffusion des menaces.[4]
Sur le terrain, les ressources de prévention et d’accompagnement restent hétérogènes. À cet égard, les pistes de repérage et de dialogue clinique proposées par le rapport parlementaire sur TikTok et santé mentale des mineurs, discuté pour la pratique clinique offrent un prolongement opérationnel, en complément d’un diagnostic sanitaire.[7]
Vulnérabilités : des impacts différenciés, un signal fort chez les filles
L’ANSES documente des différences de pratiques et d’exposition. Dans sa page de synthèse, elle explique que les filles utilisent plus les réseaux sociaux, davantage des plateformes « hautement visuelles », subissent plus de pression sociale liée aux stéréotypes de genre et sont plus souvent victimes de cyberharcèlement, avec un « engagement émotionnel plus marqué ».[3] « Les réseaux sociaux opèrent comme une caisse de résonnance de certaines dynamiques sociales », résument les experts cités par l’agence.[3]
VIDAL ajoute que les filles sont « plus impactées », et mentionne des vulnérabilités chez les personnes LGBTQI ainsi que chez des jeunes présentant des troubles psychiatriques.[5]
Régulation : protéger les mineurs, clarifier le périmètre d’action
La recommandation structurante consiste à agir « à la source » : l’ANSES estime que les mineurs devraient « accéder uniquement aux réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé ».[3] Dans le détail, l’agence demande de faire respecter la limite d’âge prévue par le Règlement général sur la protection des données (RGPD), afin d’éviter l’accès des « moins de 13 ans », via « des systèmes fiables de vérification de l’âge et de recueil du consentement parental ».[3]
Elle plaide aussi pour une « révision en profondeur » : ne pas recourir aux « techniques d’interfaces manipulatrices », limiter l’amplification de contenus délétères, et encadrer les fonctionnalités conçues pour augmenter ou maintenir l’usage.[3]
L’agence inscrit ces demandes dans le cadre européen : elle souligne le rôle du Digital Services Act (DSA), « applicable depuis le 17 février 2024 ».[3] Dans l’avis, elle recommande de mettre en œuvre l’accès aux données pour les chercheurs prévu à l’article 40 du DSA, afin de mieux objectiver les risques sanitaires pour les mineurs.[2] Sur un registre voisin, la politique publique autour de la désinformation médicale mobilisant les leviers du DSA illustre la montée en puissance de ce cadre dans le champ sanitaire.[8]
« Les nombreux effets négatifs sur la santé des adolescents mis en évidence et documentés par cette expertise de l’Anses nécessitent l’adoption d’un cadre de gouvernance des réseaux sociaux à la hauteur des enjeux de santé publique ».[3]
Prévention : éducation au numérique et alternatives hors ligne
Sans se limiter aux outils juridiques, l’ANSES met en avant des politiques d’éducation au numérique et d’accompagnement parental, avec des actions « co-construites avec les adolescents ».[3] Elle recommande, dans son avis, de renforcer l’attractivité d’alternatives hors ligne et de structurer une veille sur l’évolution rapide des services (y compris l’intégration d’outils d’intelligence artificielle), ainsi qu’un financement de la recherche pouvant être alimenté par des contributions industrielles « tout en garantissant son indépendance ».[2]
Cette approche rejoint une littérature plus nuancée sur l’effet des écrans, qui invite à considérer l’intensité et la nature des usages. À ce titre, les résultats nuancés sur l’impact des écrans chez les jeunes rappellent que les effets observés peuvent varier selon les contextes et les vulnérabilités.[9]
Limites du corpus et niveaux de preuve : ce que l’Anses assume, ce que l’article doit rappeler
L’ANSES met elle-même en avant des limites qui invitent à une lecture prudente : la fenêtre bibliographique principale s’arrête au 24 mai 2021, même si le rapport indique mobiliser d’autres documents pour éprouver la solidité des conclusions.[2] Or, les réseaux sociaux évoluent vite — formats, règles de recommandation, usages adolescents — et cette dynamique peut déplacer les lignes en quelques années.
Deuxième point, la nature des preuves est hétérogène. Certains liens sont mieux étayés (par exemple, la place du sommeil comme mécanisme central et ses effets en cascade), tandis que d’autres reposent davantage sur des associations observationnelles, des études transversales ou des signaux convergents, ce qui rend plus délicate l’attribution d’une causalité unique à un service ou à un algorithme donné.[2]
Enfin, la synthèse publique privilégie des messages de prévention et de régulation, au prix d’une quantification parfois peu détaillée des tailles d’effet et de leurs variations selon les profils d’usage. Cette option éditoriale se comprend en santé publique, mais elle justifie, dans une lecture professionnelle, de distinguer la force des constats selon les thèmes.
Un diagnostic sanitaire qui ne ferme pas le débat scientifique
L’ANSES assume une focale : dans son avis, elle indique que l’expertise « n’a pas cherché à en évaluer les éventuels effets positifs » des réseaux sociaux.[2] Elle met aussi l’accent sur la nécessité de mieux outiller la recherche, notamment sur le cyberharcèlement, les « interfaces trompeuses (dark patterns) », l’usage problématique, et les populations en situation de vulnérabilité sociale et psychologique.[2]
Reste que, pour l’agence, le faisceau d’éléments désormais documentés suffit à justifier une inflexion : déplacer le débat du seul « temps passé » vers les choix de conception, l’architecture de recommandation et l’effectivité des obligations de protection des mineurs.
Références
[1] ANSES, Avis et rapport sur les usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents (notice), 12 janvier 2026 (mise en ligne 13 janvier 2026).
[2] ANSES, Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents – Avis de l’ANSES / Rapport d’expertise collective (PDF), décembre 2025 (avis daté du 16 décembre 2025 ; mise en ligne 13 janvier 2026).
[3] ANSES, Sécuriser les usages des réseaux sociaux pour protéger la santé des adolescents, 13 janvier 2026.
[4] ANSES, Safeguard social media use to protect the health of adolescents (version anglaise), 13 janvier 2026.
[5] VIDAL, Les réseaux sociaux nuisent gravement à la santé des ados, alerte l’ANSES, 14 janvier 2026.
[6] Le Monde, L’ANSES alerte sur les risques des réseaux sociaux sur la santé des adolescents, 13 janvier 2026.
[7] Caducee.net, TikTok et santé mentale des mineurs : que retenir du rapport parlementaire pour la pratique clinique, 11 septembre 2025.
[8] Caducee.net, Désinformation médicale : vers une politique publique coordonnée, 22 avril 2025.
[9] Caducee.net, Impact des écrans sur les jeunes : des résultats nuancés selon une nouvelle étude, 14 novembre 2023.
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