Infirmiers en pratique avancée : la montée en charge freinée par une formation restée figée depuis 2018
Un socle professionnel qui s’épaissit, sans bascule organisationnelle
Daté de janvier 2026, le document de l’UNIPA établit d’abord un état des lieux : 3 973 IPA diplômés, toutes mentions confondues, et 1 988 étudiants (M1 M2) actuellement en formation[1]. Autrement dit, la pratique avancée « n’est plus émergente » ; la « base démographique est solide », mais « le flux annuel reste insuffisant » pour répondre à des besoins que le syndicat juge « systémiques » (soins primaires, santé mentale, oncologie, urgences, maladies chroniques)[2].
L’UNIPA insiste aussi sur un point sensible dans le débat public.
« Il n’existe aucun effet de substitution massif vis-à-vis des médecins »[3].
Le syndicat en déduit une ligne de partage : la controverse ne porterait plus sur la légitimité du rôle, mais sur la capacité collective à organiser l’essor d’une offre qu’il présente comme complémentaire.
Des flux de formation insuffisants face aux projections à 2030
La photographie de 2026 prend tout son relief lorsque l’UNIPA la projette à l’horizon 2030. Dans un chapitre consacré à la capacité universitaire, le syndicat écrit que « les projections convergent » vers un besoin compris entre 10 000 et 15 000 IPA à cette échéance[4]. Dans le même mouvement, il juge le rythme actuel insuffisant : avec « environ 1 000 diplômés par an », « la France n’atteindra qu’environ 7 000 IPA » en 2030[4].
Le recensement ne nie pas la progression récente, au contraire. Entre 2020 et 2025, le nombre de diplômés augmente de « 534 % » et 2025 est présenté comme « un pic historique, avec 890 diplômés »[5]. L’UNIPA relève par ailleurs un niveau record d’entrants en M1 (999 inscrits en 2025 dans la série du recensement)[5], signe d’une attractivité persistante, même si celle-ci ne se traduit pas, pour l’instant, par un changement d’échelle.
Deux mentions dominantes, des filières spécialisées fragilisées
L’autre enseignement majeur du recensement tient à la structure interne des promotions. Pour les M2 2026, l’UNIPA détaille la répartition suivante : pathologies chroniques stabilisées, prévention et polypathologies courantes en soins primaires (PCS–PPCSP) 54,16 % (482 diplômés) ; psychiatrie et santé mentale (PSM) 23,15 % (206) ; urgences 10,11 % (90) ; oncologie et hémato-oncologie (OHO) 8,54 % (76) ; néphrologie, dialyse et transplantation rénale (NDT) 4,04 % (36)[6].
PCS–PPCSP et PSM concentrent ainsi 77,31 % des diplômés M2. L’UNIPA décrit une répartition « stable depuis cinq ans » qui « ne relève pas d’un choix conjoncturel » mais d’un « déterminisme du système »[2]. En creux, le document suggère que la mécanique de formation alimente surtout des profils à « large spectre », jugés plus lisibles et plus faciles à organiser.
Ce tropisme laisse néanmoins des angles morts. Le syndicat alerte sur des mentions « en voie d’affaiblissement » : OHO, NDT et urgences « ne représentent ensemble que 22,7 % des étudiants » en M2, dans un contexte où l’absence d’offre dans certaines régions, la faiblesse des promotions, le coût académique et la difficulté à recruter formateurs et terrains de stage pèsent sur la « viabilité » des filières[7].
Loi infirmière 2025 : accès direct, prescriptions, et bascule normative
Cette alerte s’inscrit dans une séquence législative récente. La loi n° 2025-581 du 27 juin 2025, publiée au Journal officiel, redéfinit le périmètre de la profession d’infirmier, en intégrant notamment la consultation et le diagnostic infirmiers, ainsi qu’un droit de prescription encadré[8]. Dans le débat parlementaire et médiatique, la réforme a été présentée comme l’un des leviers visant à fluidifier l’accès aux soins, dans un pays qui compte « quelque 600 000 infirmiers »[9].
Pour les IPA, la séquence règlementaire de 2025 a également été marquée par la publication du décret n° 2025-55 du 20 janvier 2025 relatif aux conditions de l’accès direct et aux prescriptions initiales[10]. Des sources institutionnelles indiquent que, depuis janvier 2025, les IPA peuvent recevoir des patients en accès direct selon leur mode d’exercice, et prescrire dans les conditions prévues par les textes[11].
C’est précisément là que l’UNIPA place le cœur du problème : le syndicat estime que la loi de 2025 introduit une logique « populationnelle, modulaire et évolutive » difficile à déployer dans « le cadre rigide des 5 mentions créées en 2018 »[2]. À ses yeux, le risque n’est pas celui d’une inflation incontrôlée, mais celui d’un décalage durable entre ambitions normatives et capacité de formation.
Le nœud budgétaire et universitaire selon l’UNIPA
Au fil des pages, le recensement défend une lecture institutionnelle : la formation IPA serait désormais « verrouillée » par une architecture figée, des contraintes financières et une difficulté à ouvrir des expertises émergentes[12]. Pour desserrer cet étau, l’UNIPA plaide pour un investissement du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESRI), via une « ligne budgétaire spécifique », la constitution d’équipes pédagogiques pérennes et la création de « postes bi-appartenants » visant à stabiliser l’enseignement et réduire la dépendance aux vacataires[13].
En pratique, ce débat sur le « modèle » se heurte à des questions très concrètes, là où le droit s’articule avec la rémunération et les règles de facturation. Les discussions sur la traduction conventionnelle de la réforme, côté exercice libéral, en donnent un exemple : les négociations conventionnelles de 2025 autour de la revalorisation des infirmières libérales illustrent qu’un élargissement des compétences n’a d’effet sur le terrain que s’il s’accompagne de modalités de financement et d’application suffisamment lisibles pour les professionnels[14].
La même tension apparaît dans les débats autour des textes d’application du décret infirmier, où se joue la frontière entre autonomie, conditions d’exercice et sécurité des parcours[15]. Enfin, les retours d’une consultation de terrain menée en 2025 auprès des IPA rappellent que l’adhésion des professionnels se nourrit autant de reconnaissance que de solutions opérationnelles[16].
Références
1. UNIPA, « Les 10 points clés du document – Recensement EIPA 2025–2026 » (3 973 diplômés ; 1 988 étudiants ; “phase de consolidation”), janvier 2026. https://www.unipa.fr/
2. UNIPA, « Une profession désormais installée mais encore sous-dimensionnée », Recensement 2025–2026, janvier 2026. https://www.unipa.fr/
3. UNIPA, « Les 10 points clés du document – Recensement EIPA 2025–2026 » (passage sur la substitution), janvier 2026. https://www.unipa.fr/
4. UNIPA, « Une capacité universitaire trop faible pour atteindre les objectifs nationaux » (10 000–15 000 en 2030 ; ~7 000 au rythme actuel), janvier 2026. https://www.unipa.fr/
5. UNIPA, « Évolution du nombre de diplômés » ( 534 % ; 890 diplômés en 2025 ; 999 inscrits en M1), janvier 2026. https://www.unipa.fr/
6. UNIPA, « Répartition des diplômés M2 par mention (2026) », janvier 2026. https://www.unipa.fr/
7. UNIPA, « Certaines mentions sont en voie d’affaiblissement », janvier 2026. https://www.unipa.fr/
8. Légifrance, « LOI n° 2025-581 du 27 juin 2025 sur la profession d'infirmier », 27 juin 2025. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051806032
9. Le Monde, « La refonte du métier d’infirmier, avec reconnaissance et montée en compétences, arrive à l’Assemblée nationale », 10 mars 2025. https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/03/10/refonte-du-metier-d-infirmiers-une-proposition-de-loi-examinee-a-l-assemblee-nationale_6577655_3224.html
10. Légifrance, « Décret n° 2025-55 du 20 janvier 2025 relatif aux conditions de l'accès direct et de prescriptions initiales des infirmiers en pratique avancée », 20 janvier 2025. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051013550
11. Ministère de la Santé, « L’infirmier en pratique avancée » (page indiquant l’accès direct depuis janvier 2025), consulté en janvier 2026. https://sante.gouv.fr/grands-dossiers/un-meilleur-acces-aux-soins-pour-tous-sur-le-territoire/cooperations-interprofessionnelles/article/l-infirmier-en-pratique-avancee
12. UNIPA, « Conclusion stratégique – Un verrouillage du modèle devenu incompatible avec la loi infirmière 2025 », janvier 2026. https://www.unipa.fr/
13. UNIPA, « Condition indispensable : un investissement massif du MESRI » (ligne budgétaire ; postes bi-appartenants), janvier 2026. https://www.unipa.fr/
14. Caducee.net, « Revalorisation des infirmières libérales : où en sont les négociations conventionnelles 2025 ? », 16 décembre 2025. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16726/revalorisation-des-infirmieres-liberales-ou-en-sont-les-negociations-conventionnelles-2025.html
15. Caducee.net, « Décret infirmier : un projet jugé “très éloigné” par l'Ordre, “conforme” selon la FNI », 27 septembre 2025. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16662/decret-infirmier-un-projet-juge-tres-eloigne-par-l-ordre-conforme-selon-la-fni.html
16. Caducee.net, « Grande consultation des IPA : une insatisfaction générale et un appel aux réformes », 10 mars 2025. https://www.caducee.net/actualite-medicale/16548/grande-consultation-des-ipa-une-insatisfaction-generale-et-un-appel-aux-reformes.html
Descripteur MESH : Soins , Infirmiers , Étudiants , Mouvement , Urgences , Santé , Mars , Santé mentale , Traduction , Néphrologie , Enseignement , Logique , Lecture , France , Médecins , Patients , Rémunération , Sécurité , Face , Recherche , Mécanique , Tropisme , Psychiatrie , Rôle , Objectifs , Risque , Dialyse , Transplantation , Transplantation rénale , Photographie , Diagnostic , Solutions , Joue

