Grève des médecins : l’intersyndicale tient l’unité
Une coalition large, des cultures syndicales différentes
Fin novembre, l’appel a été formulé comme la préparation d’un « mouvement de grève sans précédent à partir du 5 janvier », contre un budget 2026 dénoncé comme « qui sonne le glas de la médecine libérale en France ».[1] La dynamique s’est construite autour d’organisations aux profils variés : MG France, la CSMF (Confédération des syndicats médicaux français), le SML (Syndicat des médecins libéraux), la FMF (Fédération des médecins de France), l’UFML-S (Union française pour une médecine libre – Syndicat) et Avenir Spé–Le Bloc, auxquels se sont agrégés des collectifs dont Médecins pour demain, Comeli ou le Collectif des médecins du Sud-Est.[2][3]
Cette configuration dit beaucoup de l’état du terrain. Les « syndicats historiques » cherchent à peser sur les arbitrages conventionnels et réglementaires, tandis que les collectifs expriment une exaspération plus immédiate, nourrie par la charge administrative, la désorganisation de l’accès aux soins et le sentiment d’être pris en étau entre pénurie et injonctions.[3]
Dans cet ensemble, le Dr Jérôme Marty (UFML-S) a choisi l’incarnation maximale en reprenant une formule devenue slogan : « Je ferme du 5 au 15 janvier. » Il annonce aussi : « Je manifesterai à Paris le 10 janvier ».[4] Sa visibilité médiatique contribue à la dynamique, sans résumer à elle seule l’intersyndicale.
Pourquoi les syndicats font bloc
Si cette alliance tient, c’est qu’elle s’appuie sur un socle partagé : la contestation d’une régulation perçue comme de plus en plus prescriptive, articulée à une contrainte budgétaire jugée incompatible avec la situation des cabinets. Le calendrier est désormais stabilisé : fermeture annoncée des cabinets du 5 au 15 janvier et manifestation à Paris le 10 janvier. Les agences régionales de santé (ARS) ont d’ores et déjà relayé des recommandations à la population pour adapter les recours aux soins pendant la période.[5]
Le débat budgétaire structure l’arrière-plan. Plusieurs acteurs cités évoquent un ONDAM (objectif national des dépenses d’assurance maladie) fixé à 270,4 milliards d’euros, en hausse de 1,6 %, niveau considéré comme trop contraint au regard de l’inflation et des besoins de santé.[6] Au-delà du chiffre, c’est la trajectoire globale qui est contestée : la profession y voit un pilotage par enveloppe, avec des effets en cascade sur l’organisation du travail et sur la capacité à absorber la demande.
Un marqueur s’est, par ailleurs, imposé dans le débat : le DMP (dossier médical partagé), intégré à Mon espace santé. Dans une liste de ripostes relayée par la presse spécialisée, l’intersyndicale évoque notamment la possibilité de « Suspendre l’alimentation du DMP » et de « Sortir massivement de l’OPTAM et de l’OPTAM-ACO » (options de pratique tarifaire maîtrisée).[7] Pour les syndicats, l’enjeu dépasse la technique : il touche au statut de l’acte médical, à la place du numérique dans la relation de soins et au risque d’un contrôle accru.[7] le DMP au cœur de la colère.
La décision du Conseil constitutionnel, rapportée par la presse spécialisée, a également pesé dans la séquence : une disposition alimentant le débat public autour d’une amende pouvant atteindre « 10 000 par an » a été censurée, sans pour autant dissiper, côté médecins, l’idée d’une trajectoire durable vers davantage d’injonctions.[8]
Là où l’unité peut se fissurer
Derrière l’affichage commun, les lignes de tension existent. Les généralistes insistent souvent sur le temps médical grignoté par la paperasse et la difficulté à tenir la continuité des soins dans des territoires saturés ; les spécialistes, notamment ceux engagés dans le plateau technique, mettent davantage l’accent sur les tarifs, les charges, et les conditions de travail en clinique.
La temporalité de la grève illustre ces différences. Dans le secteur privé, la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP) anticipe une montée en puissance de l’arrêt d’activité et une visibilité accrue au moment de la manifestation : « Du 10 au 14, il y aura, je pense, 80% des blocs opératoires arrêtés », déclare Lamine Gharbi.[9] Cette bascule vers l’activité programmée renforce la pression, mais accroît aussi l’exposition du mouvement à la question des reports d’interventions.
Autre point de fragilité : la mesure de la mobilisation, encore partielle avant le démarrage. Selon un sondage interne relayé par la presse professionnelle, « 85 % des adhérents » de la CSMF feraient grève, et « Environ 13 500 médecins » auraient signalé leur participation sur une plateforme de déclaration.[3] Ces indicateurs nourrissent le récit d’une mobilisation massive, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, d’anticiper les écarts territoriaux ni les différences entre spécialités.
Enfin, l’intersyndicale doit composer avec une conflictualité plus large qui affleure déjà : la question de l’installation. À mesure que le calendrier se rapproche, certains acteurs cherchent à élargir le débat à la liberté d’exercice, au risque de déplacer le centre de gravité du mouvement et de réactiver des désaccords internes. la liberté d’installation, nouveau front du bras de fer.
Réquisitions : l’épreuve de force qui peut redistribuer les cartes
La réaction des pouvoirs publics ajoute un niveau de tension susceptible de tester la cohésion du front commun. Le 4 janvier 2026, la ministre de la santé a déclaré que des mesures seraient prises pour assurer la permanence des soins, « voire des “réquisitions” ».[10] Selon la manière dont cette option sera invoquée — ou seulement brandie —, les stratégies peuvent diverger : certains privilégient une confrontation assumée, d’autres veulent préserver un espace de négociation pour éviter l’enlisement.
Une unité qui révèle une crise de confiance durable
Si la coalition tient, c’est qu’elle cristallise une crise de confiance : une partie des médecins estime que l’on attend d’eux qu’ils absorbent la pénurie, la hausse des besoins et les réformes d’organisation, sans garanties de moyens, ni de stabilité dans les règles du jeu. Dans ce contexte, la séquence de janvier vise autant à peser sur des dispositions concrètes qu’à réaffirmer une ligne rouge sur l’autonomie de la pratique.
À court terme, l’intersyndicale doit transformer l’affichage en participation réelle, sans laisser la question de la continuité des soins s’imposer comme point de rupture. À plus long terme, reste une interrogation centrale : la mobilisation débouchera-t-elle sur une négociation structurée, ou prolongera-t-elle une conflictualité devenue chronique entre cabinets, cliniques et administration ? une mobilisation historique annoncée en janvier.
Références
1. Le Monde — « Budget de la “Sécu” : les syndicats de médecins libéraux appellent à la grève à partir du 5 janvier » — 26/11/2025 —
2. Egora — « L'ensemble des syndicats de médecins libéraux lancent un appel à la grève à compter du 5 janvier » — 26/11/2025 —
3. What’s Up Doc — « Tout savoir de la mobilisation à venir du 5 au 15 janvier » — 02/01/2026 —
4. UFML-S — « Du 5 au 15 janvier, je ferme mon cabinet ! – Billet du Dr Jérôme Marty Président de l’UFMLS » — 31/12/2025 —
5. ARS La Réunion — « Grève des médecins libéraux du 5 au 15 janvier 2026 : conseils à la population » — 30/12/2025 —
6. Caducee.net — « Les médecins libéraux unis annoncent une mobilisation historique en janvier » — 15/12/2025 —
7. Caducee.net — « PLFSS 2026 : l'intersyndicale sonne le tocsin et fixe la riposte de décembre à janvier » — 27/11/2025 —
8. Caducee.net — « DMP : le Conseil constitutionnel balaie l'amende pouvant atteindre 10 000 par an pour les médecins libéraux » — 31/12/2025 —
9. TF1info — « Grève des médecins libéraux : des “réquisitions” sont possibles, prévient la ministre de la santé » — 04/01/2026 —
10. Le Monde — « Grève des médecins libéraux : des “réquisitions” sont possibles, prévient la ministre de la santé » — 04/01/2026 —
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