Vaccin contre le chikungunya : pourquoi ACT-CHIK mise sur l’Afrique

Vaccin contre le chikungunya : pourquoi ACT-CHIK mise sur l’Afrique Coordonné par l’Institut Pasteur, le projet ACT-CHIK veut accélérer le développement clinique du candidat vaccin MV-CHIK contre le chikungunya, avec un essai de phase Ib/III mené dans quatre pays africains. Au-delà du seul essai clinique, le programme entend préparer un transfert de technologie vers l’Institut Pasteur de Dakar, afin de rapprocher la recherche, la production et l’accès vaccinal des zones d’endémie.[1]

À retenir (lecture rapide)

• ACT-CHIK reçoit 15,30 millions d’euros de l’Union européenne, pour un coût total de 15,93 millions.

• Le candidat MV-CHIK sera évalué chez 940 participants de 5 à 55 ans dans quatre pays africains.

• Deux vaccins chikungunya existent déjà, mais leur accès demeure limité et leur place varie selon les pays.

• L’essai devra préciser l’effet éventuel de l’immunité antirougeoleuse sur la réponse vaccinale.

• Le transfert vers Dakar s’inscrit dans l’objectif africain de produire 60 % des doses du continent d’ici 2040.

Une maladie encore trop peu visible en Afrique

Le chikungunya est une maladie virale transmise par les moustiques Aedes aegypti et Aedes albopictus. L’infection provoque classiquement une fièvre brutale, des arthralgies parfois très invalidantes, des céphalées, une fatigue marquée et des éruptions cutanées. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que les douleurs articulaires peuvent persister plusieurs semaines, plusieurs mois, voire plus longtemps chez certains patients.[3]

Cette clinique, proche de celle de la dengue ou de Zika, complique la surveillance. En Afrique, l’équation est encore plus délicate : la circulation du paludisme, d’autres arboviroses et d’infections fébriles non spécifiques peut masquer les cas de chikungunya. Le communiqué de l’Institut Pasteur souligne ainsi une maladie largement sous-diagnostiquée et sous-déclarée sur le continent, malgré une hausse des signalements au cours des vingt dernières années.[1]

La situation mondiale donne la mesure du risque, mais aussi de ses zones d’ombre. Entre janvier et septembre 2025, l’OMS a recensé 263 592 cas suspects, 181 679 cas confirmés et 155 décès liés au chikungunya. Les Amériques concentraient alors le plus grand nombre de cas, suivies par la région européenne, où le signal provenait surtout des départements français de l’océan Indien.[4]

En comparaison, la région africaine de l’OMS rapportait 2 197 cas suspects et 108 cas confirmés dans quatre pays : Comores, Kenya, Maurice et Sénégal. Ce faible volume officiel ne suffit donc pas à caractériser le fardeau réel. Il indique plutôt une maladie insuffisamment documentée, dans des systèmes où le diagnostic biologique et la notification restent hétérogènes.[4]

Pour les soignants français, cette vigilance n’est plus seulement tropicale. L’implantation du moustique tigre modifie déjà les réflexes autour du diagnostic, de la confirmation biologique et du signalement des arboviroses, en particulier pendant la période d’activité vectorielle.[11]

MV-CHIK, une plateforme rougeole à l’épreuve du terrain

ACT-CHIK repose sur MV-CHIK, un vaccin vivant atténué recombinant utilisant comme vecteur la souche vaccinale Schwarz du virus de la rougeole. Cette plateforme, initialement développée à l’Institut Pasteur, doit permettre l’expression d’antigènes du virus chikungunya et déclencher une réponse immunitaire dirigée contre le CHIKV.[1,2]

Les premiers résultats cliniques soutiennent le passage à une évaluation plus large, même si les effectifs doivent être lus avec précision. L’Institut Pasteur évoque six essais de phases I et II menés en Europe, aux États-Unis et à Porto Rico, avec environ 600 adultes inclus. CORDIS, le portail de la Commission européenne consacré aux projets de recherche, mentionne pour sa part 639 sujets ayant reçu différentes doses du candidat vaccin dans des régions endémiques et non endémiques.[1,2]

L’essai africain annoncé doit inclure 940 participants au Rwanda, au Kenya, au Nigéria et au Sénégal. Il concernera des adultes de 18 à 55 ans, des adolescents de 12 à 17 ans et des enfants de 5 à 11 ans, dans des zones endémiques et non endémiques. Ce choix élargit le développement au-delà de l’adulte jeune et rapproche l’évaluation des populations susceptibles d’être concernées par un futur déploiement.[1]

Sur le plan financier, CORDIS indique un projet courant du 1er mai 2026 au 30 avril 2030, avec un coût total de 15 927 349,25 euros et une contribution de l’Union européenne (UE) de 15 299 931,75 euros. La distinction est utile : les 15,3 millions d’euros correspondent au financement européen, non au coût complet du programme.[2]

L’immunité antirougeoleuse, un point scientifique décisif

Le choix d’un vecteur rougeole présente un intérêt technologique, mais il soulève aussi une question centrale : une immunité antirougeoleuse préexistante peut-elle réduire la réponse contre le chikungunya ? Dans des populations largement vaccinées contre la rougeole, ou exposées au virus, cette interrogation ne relève pas du détail méthodologique.

Les données disponibles sont plutôt rassurantes. L’essai de phase 2 publié dans The Lancet concluait que MV-CHIK présentait une bonne immunogénicité, indépendante de l’immunité préexistante contre le vecteur rougeole. L’étude rapportait aussi l’absence d’événements indésirables graves liés au vaccin, dans les conditions de l’essai.[5]

Cette réponse ne clôt toutefois pas le dossier. Une étude de phase 1 publiée en 2026 dans The Journal of Infectious Diseases souligne que l’extension de la plateforme vectorisée par le virus de la rougeole doit permettre d’évaluer l’influence des titres antirougeoleux préexistants sur la performance vaccinale.[6] L’essai ACT-CHIK devra donc confirmer ce signal dans des contextes africains, chez des participants plus jeunes et dans des environnements immunologiques différents.

C’est l’un des apports attendus du programme : vérifier que la plateforme MV-CHIK conserve son potentiel lorsqu’elle est évaluée au plus près des territoires visés.

Deux vaccins existent déjà, mais l’accès reste fragmenté

Le développement de MV-CHIK intervient dans un paysage déjà transformé. L’OMS indiquait en avril 2025 que deux vaccins contre le chikungunya avaient reçu des approbations réglementaires ou des recommandations dans plusieurs pays. Elle précisait toutefois qu’ils n’étaient pas encore largement disponibles ni utilisés à grande échelle.[3]

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) indique que VIMKUNYA, vaccin recombinant, est destiné à prévenir la maladie causée par le virus chikungunya chez les personnes âgées de 12 ans et plus. Son approbation accélérée repose sur les titres d’anticorps neutralisants anti-CHIKV, avec un bénéfice clinique susceptible de devoir être confirmé par un essai ultérieur.[7]

IXCHIQ, vaccin vivant atténué, illustre de son côté la sensibilité du dossier bénéfice-risque. Le 22 août 2025, la FDA a suspendu sa licence biologique aux États-Unis après des signaux de sécurité post-commercialisation, dont des événements graves compatibles avec une maladie de type chikungunya.[8]

En France, la Haute Autorité de santé (HAS) a recommandé, dans un avis du 9 avril 2026 lié à la réémergence du chikungunya en Guyane, l’utilisation de VIMKUNYA chez les personnes âgées de 65 ans et plus, ainsi que chez les 12-64 ans avec comorbidités. Elle rappelle en parallèle l’absence de données d’efficacité clinique pour IXCHIQ et VIMKUNYA, ainsi que les signaux de pharmacovigilance associés à IXCHIQ.[9]

Un triptyque accès, âge et production

Dans ce contexte, MV-CHIK ne peut pas être présenté comme un simple « troisième vaccin ». Son intérêt potentiel repose sur une autre promesse : produire des données cliniques africaines, intégrer des enfants et des adolescents, préparer une stratégie réglementaire régionale et anticiper une fabrication locale. Autrement dit, ACT-CHIK place l’accès au vaccin contre le chikungunya au même niveau que la performance immunologique.

Le transfert vers Dakar, promesse industrielle et test de souveraineté

La dimension industrielle du projet est assumée. ACT-CHIK prévoit une analyse des capacités, une analyse des lacunes et la préparation du transfert de technologie vers l’Institut Pasteur de Dakar (IPD), présenté par le communiqué comme le seul fabricant de vaccins préqualifié par l’OMS en Afrique. La Fundação Oswaldo Cruz (Fiocruz), au Brésil, doit préparer le matériel destiné aux essais cliniques et contribuer à ce transfert.[1]

Cette organisation élargit l’enjeu. L’essai clinique ne vise pas uniquement à documenter l’immunogénicité de MV-CHIK ; il doit aussi préparer les conditions d’un développement vaccinal plus autonome. Le Dr Ibrahima Socé FALL, directeur général de l’Institut Pasteur de Dakar, résume cette ambition par une formule nette :

« Une Afrique qui développe, évalue et produit ses propres vaccins — pour les populations qui en ont le plus besoin. »[1]

L’objectif rejoint la trajectoire fixée par l’Union africaine et Africa CDC : fabriquer localement 60 % des doses vaccinales nécessaires au continent d’ici 2040. Cet horizon donne à ACT-CHIK une portée qui dépasse le seul chikungunya, car il met en jeu la capacité des institutions africaines à conduire des essais, maîtriser des procédés et dialoguer avec les autorités réglementaires jusqu’à une éventuelle préqualification par l’OMS.[10]

La souveraineté vaccinale ne se résume pourtant pas à un transfert annoncé. Elle dépendra de la robustesse des lots cliniques, de la reproductibilité industrielle, du financement des capacités locales et de l’existence d’un marché public capable de soutenir la production. ACT-CHIK ouvre donc une trajectoire, mais celle-ci devra franchir plusieurs étapes avant de devenir un outil opérationnel de santé publique.

Un essai clinique qui ne remplacera pas la surveillance

Plusieurs incertitudes resteront à documenter. La première concerne la réponse immunitaire selon l’âge. Les données obtenues chez l’adulte ne suffisent pas à anticiper le profil du vaccin chez les enfants de 5 à 11 ans ou chez les adolescents, surtout dans des contextes d’exposition variables aux infections et aux vaccinations antérieures.

La deuxième tient à la traduction clinique des marqueurs immunologiques. Les essais disponibles décrivent surtout la tolérance, la dose, la réponse en anticorps et la durabilité immunitaire. Si la circulation virale est faible ou hétérogène pendant l’étude, ACT-CHIK pourrait ne pas répondre à toutes les questions d’efficacité en conditions réelles.

La troisième concerne le maintien des mesures classiques. Même avec de nouveaux vaccins, la lutte antivectorielle, la confirmation biologique et la déclaration en ligne des maladies à signalement obligatoire resteront structurantes pour limiter les flambées. En France, la probabilité croissante d’épidémies d’arboviroses rappelle déjà le rôle de première ligne des médecins, biologistes et agences régionales de santé.[12,13]

Le projet ACT-CHIK ouvre donc une séquence longue : essai clinique, confirmation immunologique, stratégie réglementaire, transfert industriel et accès effectif. Sa réussite ne se mesurera pas seulement à la qualité du candidat MV-CHIK, mais à sa capacité à devenir un vaccin contre le chikungunya utilisable dans les territoires où la maladie reste encore trop peu diagnostiquée, trop peu notifiée et trop rarement prise en compte dans les priorités vaccinales.

Références

[1] Institut Pasteur, « Accélérer la mise au point d’un vaccin contre le chikungunya en Afrique : lancement du projet ACT-CHIK », 8 juin 2026.

[2] CORDIS / Commission européenne, « Accelerating Clinical Trials for CHIKungunya Vaccine in Africa », fiche projet ACT-CHIK, mise à jour le 6 mai 2026.

[3] Organisation mondiale de la santé, « Chikungunya », fiche d’information, 14 avril 2025.

[4] Organisation mondiale de la santé, « Chikungunya virus disease — global situation », 3 octobre 2025.

[5] The Lancet, Reisinger et al., « Immunogenicity, safety, and tolerability of the measles-vectored chikungunya virus vaccine MV-CHIK », publication en ligne, 5 novembre 2018.

[6] The Journal of Infectious Diseases, Winokur et al., « A Phase 1 Double-Blinded Trial to Evaluate Safety, Immunogenicity, and Dosing of Measles-Vectored Chikungunya Virus Vaccine (MV-CHIK) in Healthy Adults », 2026.

[7] Food and Drug Administration, « Package Insert — VIMKUNYA », information de prescription, approbation initiale aux États-Unis en 2025.

[8] Food and Drug Administration, « FDA Update on the Safety of IXCHIQ », communication de sécurité, 25 août 2025.

[9] Haute Autorité de santé, « Avis n°2026.0022/AC/SESPEV du 9 avril 2026 portant sur les vaccins IXCHIQ et VIMKUNYA dans un contexte de réémergence du chikungunya en Guyane », mis en ligne le 14 avril 2026.

[10] Union africaine, « Signing of a New Agreement to Drive Vaccine Impact in Africa », 15 mai 2023.

[11] Caducee.net, « Chikungunya 2026 et dengue en France : diagnostic, signalement et moustique tigre », 12 mai 2026.

[12] Caducee.net, « MSO déclaration en ligne : comment déclarer rougeole, dengue, chikungunya, Zika et West Nile sur le portail signalement santé », 19 mai 2026.

[13] Caducee.net, « Épidémies d’arboviroses en France : les médecins en première ligne », 13 septembre 2024.

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