« Fake news » : les soignants répondent à Thomas Fatôme et Marguerite Cazeneuve
Une séquence de grève sur fond de PLFSS 2026
Le mouvement de grève de la médecine libérale s’ouvre le lundi 5 janvier 2026, avec la fermeture annoncée de cabinets sur une période prolongée. Dans le même temps, le débat se déplace vers l’accès aux soins et la gestion des tensions sur les structures d’urgence : faute d’un comptage public unifié, des retours de terrain signalent une mobilisation élevée en ville et un afflux d’appels vers les plateformes Samu-SAS (service d’aide médicale urgente – service d’accès aux soins).[4]
Cette séquence s’inscrit dans l’arrière-plan heurté de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2026, issue du PLFSS. Dans Le Quotidien du Médecin, Thomas Fatôme décrit un texte construit « dans des conditions très particulières », « sans véritable concertation possible » et un débat parlementaire « assez chaotique », alimentant craintes et incompréhensions chez les professionnels de santé ; il rappelle que la loi a été publiée au Journal officiel le 31 décembre 2025.[2]
« Questions et fake news » : l’argumentaire de la CNAM
Interrogé le 5 janvier, Thomas Fatôme affirme vouloir « être ouvert au dialogue » et place le système conventionnel au centre de la relation entre l’Assurance maladie et les médecins : « la convention est le pilier des relations entre l’Assurance-maladie et les médecins, et elle doit le rester ».[2]
« Les mesures qui étaient très mal perçues par les médecins, comme la taxation des dépassements d'honoraires en secteur 2, n’y figurent plus. Les nombreux allers-retours sur le texte ont généré beaucoup de questions et de fake news. »[2]
Il précise viser des interprétations « donnant l’impression qu’il n’y avait plus de médecine libérale » ou que « c’était la fin du secteur 2 », et appelle à « lire le texte tel qu’il a été voté ».[2]
Dans le même entretien, il revient également sur la polémique des « rentiers » : « je n’ai jamais parlé de médecins rentiers et je ne le ferai jamais », dénonçant une « instrumentalisation indigne » des travaux de la CNAM sur les écarts entre certains tarifs et les coûts de production des actes.[2]
Une riposte interprofessionnelle au vitriol
Daté de Paris, le 8 janvier 2026, le communiqué de presse intitulé « Santé en danger : face à la dérive autoritaire et au déclin sanitaire, l'heure est à la mobilisation citoyenne » assume une riposte frontale, signée par Médecins pour demain, Jeunes médecins, le Syndicat des infirmiers libéraux (ONSIL), le Syndicat des internes des hôpitaux de Paris (SIHP), Force ouvrière des organismes sociaux, le Syndicat national des infirmiers libéraux (Infin’IDELS) et le Collectif médical du Sud-Est.[1]
Le texte s’ouvre sur une mise en accusation nominative : il dénonce une « dérive autoritaire » et affirme que, tandis que les soignants « tirent la sonnette d'alarme », Thomas Fatôme et Marguerite Cazeneuve « choisissent l’agressivité, qualifiant nos alertes de “fake news” ».[1] L’attaque ne se limite pas au registre lexical : les signataires soutiennent que la LFSS 2026 « permet désormais de contrôler et de sanctionner les médecins sur de simples statistiques », « au mépris de la réalité médicale » des dossiers des patients.[1]
Le communiqué pousse la critique plus loin, en ciblant la gouvernance tarifaire : il affirme que le directeur général de la CNAM pourrait « décider seul, sans concertation, de dérembourser vos soins ».[1] Et pour étayer l’idée d’une « brutalité » qui toucherait l’ensemble des professions, il invoque un exemple emblématique : des infirmiers libéraux auraient vu, « dès juin 2025 », leur « rémunération amputée autoritairement de 70 % » pour certains soins aux patients fragiles, « comme les perfusions longues pour des malades en soins palliatifs ».[1]
La charge s’appuie aussi sur un soutien mis en avant comme venant de l’intérieur même de l’Assurance maladie : le communiqué cite Force ouvrière des employés et cadres de la Sécurité sociale, qui alerte sur un « risque d’exclusion de millions de patients » des prises en charge à 100 % de leurs affections de longue durée (ALD), sur la limitation des arrêts de travail « par peur des sanctions » dans une logique de quotas, ainsi que sur des sanctions visant des prescriptions jugées trop coûteuses par la CNAM.[1] La formule, volontairement cinglante, résume l’enjeu de fond : « Si le médecin n’est plus libre de soigner (…) alors il ne soigne plus : il obéit aux injonctions budgétaires ».[1]
Enfin, le texte élargit la critique au terrain, accusant les agences régionales de santé (ARS) de tenter de « briser la grève » via des « réquisitions irrégulières ».[1] Il oppose la promesse d’une « vision de santé publique » à une logique d’économies « aveugles », avant d’asséner une phrase devenue leitmotiv : « Au lieu de protéger la population, (…) gèrent des tableurs Excel ».[1] L’ensemble se conclut sur un appel explicite à la mobilisation citoyenne : « Citoyens, indignez-vous et rejoignez-nous ! ».[1]
Le fond du conflit : convention, gouvernance tarifaire et DMP
Derrière l’affrontement sémantique autour des « fake news », plusieurs nœuds techniques demeurent.
Le premier touche à la place de la convention médicale, que Thomas Fatôme affirme intacte : « rien dans la version finale du texte ne remet en cause la place de la convention ».[2] Marguerite Cazeneuve, dans un entretien à Libération relayé par What’s up Doc, tient une ligne proche : « En réalité, la plupart des mesures qui touchaient directement les médecins libéraux, comme la surtaxation des dépassements d’honoraires, n’ont pas été adoptées ».[3] Elle estime néanmoins qu’une disposition demeure « réellement problématique » : la possibilité, issue d’amendements parlementaires, pour le directeur général de la CNAM de décider unilatéralement des tarifs des actes techniques ; tout en ajoutant que la ministre de la Santé « s’est engagée à ne pas l’activer » et qu’elle doute que ce mécanisme soit « jamais utilisé » car il reviendrait à « tuer le principe même des négociations conventionnelles ».[3]
Le second nœud concerne le dossier médical partagé (DMP), intégré à « Mon espace santé ». La crispation a été ravivée à l’automne 2025 par la perspective de sanctions financières, finalement écartées par le Conseil constitutionnel : la disposition censurée prévoyait des pénalités « pouvant atteindre 2 500 € par manquement, dans la limite de 10 000 € par an pour un praticien ».[5] Pour replacer la séquence dans son contexte social et réglementaire, plusieurs analyses retracent comment le DMP au cœur de la colère est devenu, fin 2025, un marqueur de la défiance envers une médecine perçue comme de plus en plus normative.[6]
Enfin, l’onde de choc de la grève elle-même pèse sur la relation entre administration et terrain : mobilisation annoncée massive, Samu-SAS sous tension dès le deuxième jour et débats sur la continuité des soins ajoutent un coût immédiat à un conflit déjà chargé d’affects.[4]
Une crise de confiance qui dépasse la querelle de vocabulaire
Le torchon brûle entre l’Assurance maladie et une partie des soignants : en qualifiant certaines interprétations de « fake news », la CNAM cherche à circonscrire l’effet des rumeurs et à réancrer le débat dans la version finale du texte.[2] Les organisations de soignants, elles, voient dans cette expression un geste de disqualification, d’autant plus mal reçu qu’il se produit au moment où la grève se traduit concrètement par des tensions d’accès aux soins.[1]
Dans cette confrontation, deux temporalités s’entrechoquent : celle, juridique, d’un PLFSS amendé puis stabilisé ; et celle, professionnelle, d’un sentiment d’empilement de contraintes administratives, dont les signataires du communiqué font un récit continu jusqu’aux épisodes tarifaires qu’ils jugent « autoritaires ».[1] La suite dépendra autant de la capacité à clarifier les dispositifs en discussion que de la manière dont les acteurs acceptent – ou non – de sortir d’une communication à fronts renversés.
Références
1. Communiqué de presse (Médecins pour demain, Jeunes médecins, ONSIL, SIHP, FO organismes sociaux, Infin’IDELS, Collectif médical du Sud-Est) — « Santé en danger : face à la dérive autoritaire et au déclin sanitaire, l'heure est à la mobilisation citoyenne » — 08/01/2026 —
2. Le Quotidien du Médecin — « Thomas Fatôme (DG de la Cnam) : "Je n’ai jamais parlé de médecins rentiers, et je ne le ferai jamais" » — 05/01/2026 — Lien
3. What’s up Doc — « Grève des médecins libéraux : Marguerite Cazeneuve juge que la mobilisation n’est "plus justifiée" » (propos tenus dans Libération, relayés) — 06/01/2026 — Lien
4. Caducee.net — « Grève des médecins libéraux : mobilisation annoncée massive, Samu-SAS sous tension dès le deuxième jour » — 07/01/2026 — Lien
5. Caducee.net — « DMP : le Conseil constitutionnel balaie l’amende pouvant atteindre 10 000 € par an pour les médecins libéraux » — 31/12/2025 — Lien
6. Caducee.net — « Grève des médecins libéraux en janvier 2026 : le DMP au cœur de la colère » — 29/12/2025 — Lien
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