Au Sénat, Thomas Fatôme tente d’éteindre l’incendie des articles 77-78
Pour désamorcer, Thomas Fatôme est allé jusqu’à souhaiter la suppression des articles 77 et 78 – une prise de distance spectaculaire, mais tardive aux yeux de nombreux praticiens, tant le doute s’est installé depuis le vote du texte. Sur la forme, la séquence illustre aussi une difficulté récurrente de la CNAM : corriger après coup des mots et des signaux qui, une fois entrés dans l’espace public, deviennent plus puissants que les démentis. Cette fragilité de la parole institutionnelle se paie d’autant plus cher qu’elle intervient dans un moment de tension maximale, où chaque formule est disséquée et réinterprétée.[1][2]
Une audition sous haute tension, neuf jours après le début du mouvement
La séquence sociale s’est ouverte le 5 janvier 2026, avec fermetures de cabinets et montée en puissance annoncée dans le secteur privé, sur fond de contestation de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2026, issue du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS).[2] Au Sénat, le président de la commission, Philippe Mouiller, a parlé d’un « malaise plus profond » dont le texte budgétaire n’aurait été que le révélateur, tandis que plusieurs sénateurs ont insisté sur la responsabilité politique du calendrier parlementaire et de l’examen final du texte.[2]
Dans l’hémicycle, l’enjeu dépasse la querelle tarifaire : les médecins mobilisés dénoncent un empilement de mesures vécues comme prescriptives et une gouvernance de plus en plus normative de la médecine de ville.[4] Plusieurs sujets ont alimenté la crispation, notamment le dossier médical partagé (DMP) – dossier numérique adossé à Mon espace santé – dont l’alimentation a été perçue comme potentiellement plus contraignante au fil des débats budgétaires, au point d’être citée parmi les motifs de colère.[7]
Articles 77 et 78 : la CNAM tente de couper court à la peur d’un tarif « par décret »
Au cœur de l’audition, les articles 77 et 78 concentrent l’attention parce qu’ils ont été compris, côté libéral, comme une porte ouverte à une fixation unilatérale de certains tarifs, hors cadre conventionnel. Thomas Fatôme a contesté cette lecture et, surtout, s’est engagé à ne pas s’en saisir : « Je n’entends pas, de quelque manière que ce soit, utiliser les articles 77 et 78 (…) votés contre l’avis du gouvernement. Et pour dire le fond de ma pensée, le plus tôt ces articles seront supprimés, le mieux ce sera : ce n’est pas la politique de l’Assurance maladie ni de près, ni de loin. »[2][3][4]
Le directeur général de la CNAM a ajouté n’avoir « jamais sollicité, imaginé, pensé un dispositif » permettant « des baisses de tarifs de manière unilatérale », jugeant que cela « n’a aucun sens » au regard du temps passé à négocier avec l’ensemble des professions de santé.[2][3][4]
Sur le fond, la CNAM cherche ainsi à verrouiller l’idée d’un « tarif par décret ». Reste que, dans une crise où la défiance prime, l’argument d’intention ne suffit pas toujours : en demandant l’abrogation d’articles adoptés dans un cadre budgétaire qu’il n’a pas écrit, Thomas Fatôme endosse le rôle du pompier tout en se dégageant du soupçon d’être l’incendiaire. Cette posture, politiquement habile, laisse toutefois entière la question posée par les grévistes : comment garantir, dans la durée, que des dispositions similaires ne ressurgiront pas au gré des prochaines lois de financement ?[2][4]
Plus largement, l’audition met en lumière une ambiguïté institutionnelle : la CNAM se présente comme le gardien du cadre conventionnel, mais apparaît, dans le même temps, comme l’un des instruments d’une régulation budgétaire que le terrain vit de plus en plus comme une contrainte. Tant que cette tension n’est pas clarifiée, la promesse de « retour au dialogue » risque de rester un horizon plus qu’un mécanisme crédible.
« Rentiers » et « fake news » : la bataille des mots comme symptôme d’une défiance
Thomas Fatôme a également cherché à éteindre deux incendies symboliques.
Le premier porte sur la polémique des « rentiers ». À la commission, il a assuré n’avoir « jamais qualifié les médecins de rentiers » et a distingué une analyse économique d’écarts entre coûts et tarifs d’une mise en cause de la profession.[2] Le même démenti est repris par Egora : « Je n’ai jamais qualifié les médecins de rentiers, jamais. Et je ne le ferai jamais. »[3]
Cette mise au point s’inscrit néanmoins dans une ligne de communication plus ancienne, où le directeur général de la CNAM assume d’évoquer l’existence de « rentes économiques » – qu’il définit comme des tarifs durablement supérieurs aux coûts de production – tout en refusant l’assimilation personnelle des praticiens à des « rentiers ». En novembre 2025, devant des spécialistes réunis à La Baule, il disait vouloir « dissiper une ambiguïté » : « Une rente économique ça existe », avant d’ajouter : « Je n’utiliserai jamais le terme de rentier » et de qualifier la controverse de « discussion absurde ».[10]
Le problème, pour une partie des médecins, tient moins à la lettre du démenti qu’à l’effet politique produit : l’évocation récurrente d’une « rente » – même qualifiée d’« économique » – est perçue comme une mise en cause de leur légitimité tarifaire, dans un contexte d’inflation des charges et de débat sur l’attractivité de l’exercice. Autrement dit, la CNAM se retrouve piégée par sa propre sémantique : vouloir parler d’économie de la santé sans déclencher un procès en intention suppose une précision de vocabulaire que la séquence n’a pas toujours garantie. Cette dissonance explique que la bataille des mots se transforme en bataille de confiance.[2][3]
Le second incendie renvoie à la circulation, début janvier, d’interprétations et de rumeurs autour du PLFSS 2026, que Thomas Fatôme et d’autres responsables de la CNAM ont publiquement qualifiées de « fake news ». Dans un article retraçant la riposte d’organisations de soignants, la controverse est décrite comme un nouvel épisode d’une communication devenue antagoniste, où l’institution appelle à « lire le texte tel qu’il a été voté » et où les collectifs dénoncent une parole jugée disqualifiante.[8]
Ce choix rhétorique n’est pas neutre : même lorsqu’il vise à rétablir un fait, il installe une relation de confrontation et fragilise la possibilité d’une médiation. À l’audition, le directeur général de la CNAM s’emploie à réouvrir une porte, mais le climat qu’il décrit – et auquel il a contribué malgré lui – rappelle qu’en période de conflit, la forme de la parole institutionnelle pèse autant que le fond.[8]
Le pari du retour au cadre conventionnel : juin 2024, 1,6 milliard d’euros et consultation à 30 euros
L’essentiel de la ligne défendue par Thomas Fatôme est contenu dans une idée : la crise actuelle rappellerait l’« attachement au cadre conventionnel » et à son respect.[2][3] L’argument, cohérent sur le papier, se heurte toutefois à une objection simple formulée par les opposants au PLFSS : si le cadre conventionnel est le socle, pourquoi l’avoir, même indirectement, laissé fragiliser par un texte budgétaire vécu comme une menace ? L’audition n’apporte pas de réponse opérationnelle à cette interrogation, au-delà de l’appel à « reprendre la discussion ».
Il a rappelé l’accord conclu en juin 2024 avec « cinq des six syndicats représentatifs » des médecins libéraux, évalué à « 1,6 milliard d’euros » au total, dont une partie a déjà été consommée en 2025, selon Le Quotidien du Médecin.[4]
Dans ce paquet, la mesure la plus lisible reste le passage « à 30 euros du tarif de consultation chez un généraliste », ainsi que des hausses pour certaines spécialités cliniques (pédiatrie, psychiatrie…).[4] Sur ameli.fr, l’Assurance Maladie rappelle que le déploiement de la convention 2024-2029 se poursuit en 2026, avec un « investissement supplémentaire de 340 millions d’euros » et une série de revalorisations ciblées ; Thomas Fatôme y affirme : « La convention médicale poursuit son déploiement là où les besoins sont les plus importants. »[6]
Chantiers techniques et signaux adressés aux spécialistes
Au-delà des articles 77-78, Thomas Fatôme a aussi tenté de rouvrir des dossiers techniques à forte charge politique.
Sur l’imagerie, après l’échec des discussions avec les radiologues autour d’un protocole d’accord, il s’est dit prêt à reprendre des travaux sur un « cadre de pertinence », et s’est déclaré « totalement disponible » pour relancer la discussion.[3] Plus largement, il a évoqué plusieurs chantiers à remettre sur la table – équipes de soins spécialisés, mutualisation des assistants médicaux, forfait médecin traitant, refonte de la CCAM (classification commune des actes médicaux).[3]
Dans le contexte d’une grève portée par une coalition large, où syndicats historiques et collectifs revendiquent ensemble, cette liste de chantiers vise à montrer que la négociation peut se déplacer du registre purement politique (articles de loi) vers des leviers concrets de rémunération et d’organisation du travail.[9]
Une sortie de crise encore suspendue à un geste politique
L’audition du 14 janvier 2026 révèle ainsi un positionnement singulier : le directeur général de la CNAM se présente comme le garant d’un modèle conventionnel, tout en appelant implicitement à un geste de nature politique – la suppression d’articles législatifs – pour restaurer un climat négociable.[2][3][4] À ce stade, sa stratégie ressemble à une tentative de « déminage » : rassurer sans concéder sur la doctrine, et renvoyer le nœud de la crise à un arbitrage externe. Le risque, à court terme, est de ne convaincre ni les médecins – qui attendent des signaux tangibles – ni les pouvoirs publics, qui voient la CNAM se désolidariser d’un texte voté.
Sur le plan institutionnel, l’audition laisse une question en suspens : l’Assurance maladie peut-elle défendre le cadre conventionnel tout en assumant, année après année, des séquences législatives qui donnent le sentiment d’un contournement possible ? Sur le plan de la communication, elle rappelle qu’une parole trop offensive – « fake news », « discussion absurde » – produit un coût politique durable : elle nourrit la conviction, chez les praticiens, que l’institution ne discute pas à armes égales, mais cherche d’abord à cadrer et à disqualifier. La sortie de crise dépendra donc autant d’un geste sur le texte que d’un changement de méthode dans la manière de parler – et d’écouter – la médecine de ville.[2][3][8]
Références
[1] Sénat – « Grève des médecins libéraux : sortir de l’impasse » (audition de Thomas Fatôme, commission des affaires sociales), vidéo, 14/01/2026 : https://videos.senat.fr/video.5651827_6967a378bef62.greve-des-medecins-liberaux--sortir-de-l-impasse-
[2] Public Sénat – « Grève des praticiens libéraux : “Je n’ai jamais qualifié les médecins de rentiers”, assure le DG de la Caisse nationale d’assurance maladie », 14/01/2026 : https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/greve-des-praticiens-liberaux-je-nai-jamais-qualifie-les-medecins-de-rentiers-assure-le-dg-de-la-caisse-nationale-dassurance-maladie
[3] Egora – « Baisses de tarifs par décret : “Le plus tôt ces articles seront supprimés, le mieux ce sera”, estime le directeur de la Cnam », 14/01/2026 : https://www.egora.fr/actus-pro/politiques/baisses-de-tarifs-par-decret-le-plus-tot-ces-articles-seront-supprimes-le
[4] Le Quotidien du Médecin – « Thomas Fatôme veut enterrer deux articles de la loi Sécu pour pacifier le conflit avec les médecins libéraux », 14/01/2026 : https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal-soins-de-ville/exercice/thomas-fatome-veut-enterrer-deux-articles-de-la-loi-secu-pour-pacifier-le-conflit-avec-les-medecins
[5] Egora – « Grève des médecins : le nombre de feuilles de soins transmises par les généralistes en baisse de 17% », 14/01/2026 : https://www.egora.fr/actus-pro/conditions-dexercice/greve-des-medecins-le-nombre-de-feuilles-de-soins-transmises-par-les
[6] Assurance Maladie (ameli.fr) – « Accès aux soins, prévention, suivi médical : ce qui change en 2026 dans le domaine de la santé », communiqué presse, 22/12/2025 : https://www.assurance-maladie.ameli.fr/presse/2025-12-22-cp-convention-medicale-ce-qui-change-en-2026
[7] Caducee.net – « Grève des médecins libéraux en janvier 2026 : le DMP au cœur de la colère », 29/12/2025 : https://www.caducee.net/actualite-medicale/16733/greve-des-medecins-liberaux-en-janvier-2026-le-dmp-au-coeur-de-la-colere.html
[8] Caducee.net – « “Fake news” : les soignants répondent à Thomas Fatôme et Marguerite Cazeneuve », 09/01/2026 : https://www.caducee.net/actualite-medicale/16744/fake-news-les-soignants-repondent-a-thomas-fatome-et-marguerite-cazeneuve.html
[9] Caducee.net – « Grève des médecins : l’intersyndicale tient l’unité », 05/01/2026 : https://www.caducee.net/actualite-medicale/16739/greve-des-medecins-l-intersyndicale-tient-l-unite.html
[10] Egora – « "Dans cette période très incertaine, il faut que les médecins signent l'Optam", appelle Thomas Fatôme », 14/11/2025 : https://www.egora.fr/actus-pro/vie-conventionnelle/dans-cette-periode-tres-incertaine-il-faut-que-les-medecins-signent
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